Fic n°2

 

Le secret d'une mère:

 

C'était un mois de mai très calme lorsqu'on observait la nature de derrière les carreaux d'un petit manoir de campagne. La famille s'était retirée sur ses terres de Normandie pour ne plus avoir à assister aux exactions parlementaires et religieuses qui secouaient Paris et rendaient la royauté aussi impopulaire que la religion. La bulle Unigenitus et son billet de confession avaient secoué la France entre l'exil du Parlement et les curés mis au pilori.
Le général de Jarjayes très croyant et très respectueux de l'ordre établi avait décidé qu'il était temps de partir se reposer.
Oui, il était aisé de savourer la quiétude des lieux entre le parfum des roses et des lilas qui bordaient les murs ancestraux.

Pourtant, les rires de ses filles batifolant dans les jardins à la recherche des plus beaux papillons ne comblaient pas son cœur de mère.

C'était aujourd'hui le jour où on la célébrait. La fête des mères.

L'ainée lui avait brodé un mouchoir, les deux cadettes lui avaient offert une parure de fleurs, couronne pour la « Reine des Mères » et collier pour qu'elle les garde près de son cœur. La benjamine trop petite n'avait passé qu'une petite heure sur ses genoux. Juste le temps de ruiner le cadeau fait par ses sœurs. L'incident fut néanmoins accueilli avec un sourire franc de ses filles, pas de jalousie, pas de colère.
Elle pouvait être très fière d'avoir des enfants éveillées, saine et justes. Nul caprice du à leur condition n'entachait leur soif de connaissance. Elles ne partageaient pas l'espèce d'obscurantisme de leur père, mais ne le contredisaient, cependant, en rien.

C'est dans le dos de leur géniteur qu'elle initiait ses aînées aux idées nouvelles. Cette comtesse de rechignait pas à lire les philosophes de son siècle et partageait l'avis de Voltaire sur l'anticléricalisme. Elle allait parfois jusqu'à se rendre dans des salons pour débattre d'un avis ou d'une avancée de l'Encyclopédie.
Il était aisé pour Louise de Jarjayes d'agir secrètement et elle pouvait compter sur la discrétion de ses filles. Son général de mari, lorsqu'ils étaient à Paris ne leur accordait que peu de temps, maintenant qu'ils se trouvaient tous en Normandie, elles ne le voyaient presque plus du tout.
Les filles appréciaient l'éducation plus ouverte que leur permettait d'acquérir leur mère. Malheureusement aucune d'entre elles n'avaient témoigné de don pour le violon. Louise y excellait. C'était sa seule véritable passion. Elle aurait tant aimé la transmettre à l'une de ses délicates filles.

La comtesse connaissait les raisons de l'absence du général. Et cette démonstration d'indifférence faisait saigner son cœur de mère en cette journée de fête. Il n'aurait pour elle pas le moindre égard aujourd'hui !

Elle n'avait su lui donner que des filles. Grossesse après grossesse, les espoirs déçus de voir naître un héritier avaient tué l'amour entre eux. François Rainier de Jarjayes n'accordait que de brefs regards à son épouse et confondait les prénoms de ses filles.
Comment être heureuse alors ?

Louise aimait son mari plus que tout au monde, plus que ses filles ! Son amour était inconditionnel et parfaitement déraisonnable. Du jour où ils furent fiancés l'un à l'autre, elle lui avait voué sa vie. Au début de leur mariage, leur relation était idyllique, mais après la naissance de leur troisième fille, le lien qui les unissait se dégradait.
Il importait de donner un héritier au nom des Jarjayes. Le mariage d'amour devint mariage de convenance avec obligations conjugales et Louise n'était plus que l'instrument permettant ou non d'acquérir cette descendance si chère à la famille Jarjayes.
Les naissances successives mirent fin à tout amour dans le cœur de François Rainier, son épouse n'était plus que la mère d'une ribambelle de fillettes. Elle faisait partie du décor de la maison Jarjayes. Il ne la voyait plus.
Il ne risquait pas de lui souhaiter la fête des mères !

Il y avait presque deux mois de cela, c'est au prix d'une lutte verbale avec son époux qu'elle réussit finalement à avoir un moment de tendresse et d'intimité, même s'il fallut d'abord passer par un moment de violence.
François semblait n'éprouver que dégoût pour son corps offert, pour son cœur tremblant...et pourtant, ils étaient parvenus à faire l'amour. Mais comme le combat avait été inégal et quels efforts avait-elle du fournir. Elle avait obtenu ce qu'elle souhaitait.
Depuis, il l'évitait systématiquement à l'heure du coucher.
Il passait ses nuits à Versailles dans son bureau ou...quelque part à la campagne depuis leur retour en Normandie.
Il ne fallait pas être grand clerc ou devin pour comprendre.
Louise n'était plus la seule dans sa vie : elle avait un rival.

Une adversaire de peu de poids si l'on se basait sur la hiérarchie établie par l'ancien régime.
Louise n'avait pourtant jamais jugé de la valeur d'une personne sur le simple fait de sa naissance. Si elle méprisait quelqu'un c'est uniquement parce que cette personne avait commis des faits infâmes. De plus, François de Jarjayes ne faisait pas plus l'amour à cette femme qu'il ne le faisait avec son épouse.
Mais lorsque cette femme était devenue mère d'un petit garçon en août dernier, l'équilibre fragile de Louise se retrouva bouleversé.

Mme de Jarjayes ne pouvait se mettre à haïr le général qu'elle aimait plus que tout, même si la faute était sienne. Elle détesta alors corps et âme l'autre.
L'autre, ce rejeton qu'elle n'avait pas su lui donner.
François ne disait rien au sujet du garçon. Ce dernier avait un père et une mère qui étaient tous deux domestiques sur ses terres. C'est la seule explication qu'il donnait pour justifier son intérêt pour l'enfant.
Il avait été jusqu'à autoriser Marron-Glacé Grandier, leur bonne vieille gouvernante à amener avec elle son petit-fils de 9 mois au château autant qu'elle le souhaiterait.
Car comble du déshonneur, cet enfant passé pour être le fils d'Alain Grandier. Alain était le frère de lait de François Rainier de Jarjayes.

Les deux hommes avaient partagé leur enfance, leurs coups, leur rêves à l'âge le plus tendre et aujourd'hui c'est dans la haine qu'ils partageaient la paternité d'un fils. Alain ne pouvait répondre à son seigneur mais il ne supportait pas l'intérêt de François pour son fils. Voir le maître des lieux porter l'enfant dans ses bras et rire était comme une plaie béante dans le cœur du domestique. De cette plaie, c'est de la rage qui s'écoulait.

Ni Alain, ni Hélène Grandier n'avait trahi leur seigneur en racontant leur triste aventure à qui que ce soit.
Personne n'avait tenté de faire chanter la comtesse ou de lui demander réparation.
Personne, car tous aimaient cet enfant, ce garçon qu'on prénomma André comme feu l'époux de sa Grand-mère. Alain était fou du petit garçon, c'était sa grande fierté. Son amour pourrait se transformer en folie, s'il venait à trop souffrir.
Son couple n'avait pas d'autre enfant. Malgré les années de bonheur et d'amour, leur couche était restée stérile très longtemps. Jusqu'au mois d'aout 1754.

Mais Louise avait su.
La dispute qui déchirait François et Alain à l'hiver, avait trouvé une victime en la pauvre Hélène venue innocemment plaider la cause de son époux.
Tous les amis connaissent de ces déchirures, ces divergences d'opinion que l'on croit insurmontable et qui mettent à mal la plus profonde amitié.

Seigneur pourquoi avait-il fallu que le général de Jarjayes se sente si diminué dans sa virilité au point de violenter la pauvre Hélène ? Etait-ce pour blesser Alain et lui prendre le peu qu'il avait ? Ou simplement une façon de montrer sa supériorité ?

Le fait était là. Louise avait senti la fureur et la colère chez son époux ce soir-là. Il avait besoin de dominer, de remettre à sa place de simple cerf ce pauvre Alain et par la même occasion il voulait se prouver qu'il était un homme, un vrai...Il ne faisait pas que filles !
C'est l'argument dont elle avait usé il y avait deux mois à peine. Elle lui rappela le mal qu'il avait fait à Alain et surtout à son épouse.

Les deux femmes s'étaient croisées dans un couloir, en cette soirée d'hiver alors que la pauvre domestique tentait d'ajuster au mieux ces vêtements défaits, presque déchirés, les yeux pleins de larmes et l'âme profondément meurtrie.
Louise avait compris. Elle ne put cependant faire le moindre geste pour l'aider. Elle se sentait foudroyée. Elle aussi avait mal.
Très vite François avait renvoyé les Grandier en Normandie leur donnant quelques fonctions auxquelles ils ne pouvaient déroger. Il était devenu vital de les éloigner de Paris et surtout de sa personne ! Il ne pouvait plus croiser le regard de son ami Alain. Ils se seraient entretués.
Puis il avait appris de la bonne vieille gouvernante qu'Hélène était enceinte. A l'été elle et Alain Grandier étaient devenus les parents d'un enfant mâle. François en tomba malade. Il s'enferma prit de fièvre, refusant de voir quiconque. Une nuit, Louise l'avait entendu pleurer.
En femme qui avait l'habitude des grossesses, elle avait deviné à la naissance d'André à quelle date il avait été enfanté. Elle Savait que si le général avait tant tenu à revenir en Normandie c'était pour se rapprocher de cet enfant, qu'il savait être le sien.
Pauvre Hélène !
Et aujourd'hui...pauvre Louise !
Pourquoi fallait-elle qu'elle pense à tout cela aujourd'hui ?
Est-ce qu'Hélène passait une agréable fête des mères ?

Partout où se posaient ses yeux, la comtesse ne voyait que roses blanches. Elle en prit soudain ombrage et brisa tous les vases. Le bruit ne couvrait pas les chants de ses filles.
Dans sa colère irraisonnée elle piétina toutes les roses éparpillées. Symbole de pureté et de féminité. Elle n'en voulait plus autour d'elle.
Elle passa les mains sur son ventre bien lisse sous le corset.
Un sourire naquit alors sur ses lèvres.

« Faiblesse que tout cela ! Je sais que tu es là. Cela ne fait que peu de temps un mois peut-être deux...mais tu es au fond de moi, je le sais. Je ne veux plus de rose dans ma chambre car je ne veux pas que tu leur ressemble ! Tes sœurs sont douces et belles...Mais toi, tu ne seras pas une rose...non pas une de plus ! J'ai besoin de toi, tu es mon salut ! L'amour que me porte ton père se fane comme une fleur, ton sang peut le ranimer. Ton sang de Jarjayes, un sang fort...une race de guerrier ! Lorsque tu naîtras tu pousseras le cri des Jarjayes. Un pleur puissant, plein de rage de vivre ! Tu seras ma victoire, tu seras mon fils...et son seul héritier. Grandis en moi, mon enfant, mon fils. Nous t'appellerons Oscar. Je ne manquerais pas de te protéger de toute l'ombre que pourrait t'apporter André. En moi aussi brûle un feu de colère et d'impuissance, un jour, Dieu m'en est témoin il consumera nous rivaux. Oui le feu les prendra tous les trois. Ha ha ha !! Bonne fête des Mères Louise !!!»

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