La fic de Mlle d'Albignac :
« Louis Joseph ! »
Le prince sursauta, tout frêle, ses boucles blondes frémissant autour de ses tempes.
« M'écoutez-vous, au moins ? C'est bien la première fois que je vous vois si distrait ! »
Louis Joseph esquissa un sourire, souligné d'un regard confus.
« Acceptez mes excuses Monsieur. Je suis fatigué aujourd'hui...
- Et bien, continuons demain, je suis persuadé que Leurs Majestés n'y verront pas d'inconvénient ! »
Le prince hocha la tête.
Une fois son professeur partit, il soupira doucement, la plume suspendue au dessus d'une feuille remplie de tâches. Il se leva, marcha jusqu'aux immenses globes bleus et jaunes de la bibliothèque. Les mains dans le dos, le visage blasé, il se coucha sur une Terre de papier crépon, le visage au creux des bras. Son corps si fin, nimbé de mousseline et de soie, se courbait sur les eaux et les terres immergées. Il releva la tête, les yeux mi-clos, posant son menton sur son poignet. Ses traits de poupée, sa bouche humide d'enfant, étaient intimidants, glaçants. Son nez soufflait de faible soupirs de lassitude, et d'agacement.
Ses yeux allaient, piquants, sur toutes les silhouettes cramoisies qui l'entouraient, foudroyant les faces inertes et aux aguets.
« Laissez-moi seul » commanda-t-il d'un ton ferme.
Les gardes hésitèrent.
« C'est un ordre !!!!! » tonna-t-il, les sourcils froncés.
Jamais on n'avait vu le prince prit d'une si grande colère. Lui, si calme, et si réservé, se goûtait d'un caprice ! Les suisses, et les valets, bien gênés, partirent donc.
Le prince les regarda s'éloigner du coin de l'œil, puis, lorsque la porte fut fermée et qu'il n'y eut plus personne, il soupira, et détendit ses traits.
Il s'avança alors, d'un pas léger et pointilleux, vers la fenêtre donnant sur les jardins. Ses bras maigrelets, poussèrent les volets d'une force insoupçonnable. Les fenêtres s'en allèrent se claquer sur le damas bleu de la pièce, libérant un souffle d'air frais en faisant valser ses cheveux blonds.
Doucement, il posa les mains sur la barre de fer qui encadrait le petit balcon, et se pencha en avant.
L'immensité le saisit si fort, qu'il recula d'un bond, des frissons jusqu'au bout de ses orteils. Il se rapprocha à nouveau, empoigna fermement la barre de fer, puis se hissa sur la pointe des pieds, et projeta son regard sur l'étendue grisailleuse du parc du château. Le vent qui volait jusqu'à lui, lui envoyait milles images d'un petit coin de paradis, un Eden nommé Trianon, aux fleurs gelées par le froid, aux prairies d'un vert fané, qui renfermait une créature mille fois plus belle que les nymphes à l'huile : sa mère.
Le cœur pincé, il continua d'observer les jardins, et, soudain, il eut envie de crier : « Partez !!! Partez !!! »
Oui, il voulait que ces bosquets carrés s'en aillent, ces allées bien taillées aussi, que ces gens, qu'il ne connaissait pas, partent, que tous le laisse seul... Seul !! Avec l'image de sa mère pour lui tenir compagnie.
La lèvre tremblante, il couru jusqu'à sa table de travail, et se réfugia en dessous, recroquevillé sur lui même.
« Louis ! Louis ! »
Un jupon rose surgit de la porte. Le prince crispa un peu plus ses doigts sur ses bras, s'enfonça le plus loin de possible sous le bureau, le visage caché.
« Seigneur ! Si lui aussi commence à se révolter... où irons-nous ! »
La voix élégamment ulcérée de Madame de Polignac écoeura le prince. Il ne voulait pas la voir, sa vision l'ulcérait. Non qu'elle fut méchante avec lui. Non, c'était simplement de la jalousie.
« Louis Joseph ! Je vous en prie ! » supplia la duchesse. « Je vous en prie nous n'avons pas le temps de jouer ! »
Comme il ne répondait rien, elle s'accroupit, commença à marcher à quatre pattes et à chercher sous les meubles.
Voyant qu'elle s'approchait dangereusement de sa cachette, il commença à s'enfuir, mais une main agrippa son pied.
« Louis Joseph ! » gronda Yolande.
D'un coup, il se dégagea de l'étreinte, et s'enfuit en courant, bousculant les suisses postés à l'entrée, et s'éloignant des « peste !! » de la duchesse.
Il dévala les escaliers, zigzaguant entre les courtisans qui se poussaient avec étonnement. Sa ceinture de soie volait derrière lui, il avait du mal à marcher avec ses petits souliers de taffetas, ses jambes ne le portaient plus, sa poitrine se gonflait dans des sanglots étouffés, et finalement, sans pouvoir prévenir, il se heurta à la poitrine du colonel de la garde.
« Monsieur Louis Joseph ! » s'exclama Oscar.
Elle n'eut le temps de comprendre ce qui se passait, qu'il s'échappait, blême et à bout de souffle.
Il arriva dans la salle des gardes, à l'entrée des jardins. Voyant qu'on commençait à l'entourer, et à le regarder d'un œil étrange, il se faufila dans un étroit couloir, et lorsqu'il aperçu le jeune vicomte de Mondenard passer, il l'attrapa par le col.
« Hé !! »
Ils se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Mêmes cheveux blonds, mêmes prunelles pervenches. Seul le regard méchant du vicomte différait de la bonté du prince. L'autre n'eut le temps de dire un mot, qu'il se voyait réquisitionner son frac, son gilet, sa veste et son tricorne.
Revêtu du complet pervenche du vicomte, son nouveau tricorne à plumes blanches posé sur ses boucles blondes, le jeune prince pu se promener incognito dans Versailles. L'ombre de son couvre chef lui dissimulait le visage, et, enterré sous la toilette pompeuse du Gascon, il était très difficile de le reconnaître.
Néanmoins, la peur d'être reconnu était trop forte pour qu'il se promène tranquillement. D'ailleurs, là n'était pas son but. Il voulait simplement se reposer dans les jardins, et non pas tenir compagnie à des jeunes gens de son âge.
Quelques minutes plus tard, il était allongé sous les ombres d'un bosquet, les bras derrière la tête, éloigné de toute agitation.
Les rayons du soleil printanier dansaient sur ses joues pâles, il était bien, tranquille.
Un craquement le réveilla. Il ouvrit un œil, se releva doucement.
Un garçon, un domestique sans doute, ou bien un pauvre ère, était en train de cueillir les fleurs d'hiver du parterre.
« De quel droit !! » cria Louis Joseph en se dressant.
L'autre sursauta, laissa tomber ses fleurs par terre. Il vit alors le prince s'approcher de lui, furieux, son tricorne à la main. S'en coiffant orgueilleusement, Louis Joseph le toisa d'un œil méchant.
« Savez-vous Monsieur, le temps et les labeurs qu'il faut à des jardiniers pour faire naître en plusieurs mois ce que vous venez de détruire en quelques secondes de galanterie ?! Imaginez que votre travail, qui vous tient à cœur, par lequel vous survivez, est mis en pièce, d'un moment à l'autre, par un stupide garnement !? Seriez-vous heureux de cela ?! »
Le gamin baissa les yeux, confus. Sa lèvre, gercée et striée de rouge, tremblait misérablement.
« Et ne pleurez pas ! Cela ne sert plus à rien maintenant ! Reprenez vos fleurs, qu'elles servent au moins à quelque chose... »
Mais l'autre était pétrifié. Il n'osait plus bouger.
Alors, s'accroupissant, Louis Joseph rassembla les quelques tiges, et les donna au malheureux.
« J'espère que votre amie en sera digne...
- Ce...n'est pas... pour mon amie... rougit le gosse en reprenant ses fleurs.
- Ah tiens ! Et pour qui donc ?
- Pour... ma mère, fit l'autre en s'empourprant un peu plus. »
La mine de Louis Joseph s'éclaira brusquement.
« Oh ! Et bien... prenez ! Prenez ! »
Aussitôt, il se mit à cueillir toutes les fleurs du parterre, et à les donner à l'enfant qui ne comprenait rien. « Prenez ! Prenez ! » faisait le prince en riant. « Et rendez-la heureuse, votre mère ! »
Alors, dans un éclat de rire, il s'élança à travers les allées. Son cœur léger le mena au bassin de Flore, où une petite fille rousse y contemplait son reflet. C'était une aristocrate, on le voyait à sa lèvre ourlée d'une moue gâtée, à ses pommettes rose fard, et à sa tenue de petite femme. Lorsqu'elle le vit venir, elle eut un sursaut, mais bref.
« Que faîtes-vous avec les habits de mon cousin, Monsieur ?
- Là n'est pas la question, petite fille, fit Louis Joseph, la mine radieuse. Quelles fleurs voulez-vous ? Quelles couleurs ? Quels arômes ? »
L'enfant fronça le sourcil, le toisant méchamment.
« Mais que me chantez-vous donc ? Je ne veux pas de fleurs !
- Comment ? Vous ne voulez pas de fleurs ?!
- Et pourquoi en voudrais-je ! s'écria-t-elle en le regardant d'un air méprisant.
- Mais... Mais... Mais pour votre mère ! »
L'œil de l'enfant se fit encore plus dur, pas même apitoyé.
« Pourquoi irais-je offrir des fleurs à ma mère ? Nous ne sommes pas assez pauvres pour aller braconner les parterres ! »
Interdit, Louis Joseph contempla la gamine.
« Vous ne voulez pas faire plaisir à votre mère ?
- Pourquoi donc ? »
Elle le regarda en clignant des yeux. Qu'il était stupide ce garçon !
Il entendit des pas derrière lui. Se retournant, il aperçu la silhouette d'un adolescent à la couronne de boucles dorées, qui se baladait, les mains dans les poches.
« Jeune homme ! » l'apostropha le prince.
L'autre se retourna.
« Tiens donc, vous êtes vêtu comme le vicomte de...
- Qu'aime donc la Reine ? le questionna-t-il vivement.
- Comment ?!
- Qu'aime la Reine ?! »
Comme l'autre ne répondait pas, il fronça les sourcils, serra les poings, et lui donna un coup de pied dans le mollet.
« Garnement !!! » gueula l'autre en sautillant.
Revenant, agacé, au bassin de Flore, Louis Joseph trouva la petite fille rousse plongée dans un profond scepticisme. Elle était assise, en petite dame, sur le banc de pierre, les mains ramenées devant elle, se triturant les doigts d'un air songeur. S'asseyant à ses côtés, en silence, Louis Joseph se pencha en avant, tentant d'apercevoir son visage fermé.
« Vous pensez à... est-ce triste ?
- Non, fit l'autre en contemplant sa main gantée. Je repense à quelque chose... À ma nourrice en vérité.
- Votre nourrice ?
- Oui. Je pense que je devrais lui offrir des oeillets... »
Elle leva les yeux au ciel, puis, sauta du banc en continuant à marmonner : « Oui, des oeillets roses, cela serait très bien... »
Louis Joseph, à nouveau seul, dans la fraîcheur du printemps, balançait ses pieds en ne pensant à rien. Les mains de côté, la nuque en avant, il faisait les moues en plissant les yeux. Finalement, il s'en alla lui aussi, et se mit à se promener dans les allées de l'Orangerie. Là, les gens passaient, sans le regarder.
« Les femmes sont laides... Dieu qu'elles sont laides ! Vulgaires... Pleines de couleurs artificielles... Les embrasser me répugnent, leurs parfums m'écoeurent, je me sens tout sale dans leurs bras... »
Les amas de dentelle, de gaze et de parures lui soulevaient le cœur.
« Dieu, où est le naturel, où sont la douceur, l'amour, la bonté... ? »
Le soir commençait à tomber. Au loin, il aperçu la silhouette de Monsieur de Fersen, et son cœur se mit à tambouriner de rage.
Le Comte le salua. Bien entendu qu'il l'avait reconnu.
L'autre lui répondit froidement, le foudroyant du regard, puis s'éloignant d'un revers irrité.
Il n'aimait pas cet homme. Il le détestait.
Pourtant, il lui adressait rarement la parole. À peine si il le regardait. Mais Louis Joseph n'arrivait pas à comprendre, comment sa mère pouvait apprécier un homme qui, dès qu'il la quittait la faisait fondre en larmes. Chaque fois, sans comprendre, Louis Joseph voyait sa mère s'effondrer, le visage ruisselant, les yeux mouillés. Elle semblait souffrir très fort, et cela, à cause de la visite de ce Fersen.
Pourtant, quand il venait, elle semblait bien heureuse !
Louis Joseph pensa qu'il n'aimait pas son père. Parfois. Oui, quand il venait parler d'argent avec sa mère, qu'il la grondait, ou bien, quand il critiquait ses amis. Le prince voyait bien que sa mère souffrait, et il trouvait l'attitude de son père révoltante. Comment pouvait-il avoir l'audace, ne serait-ce que de la contredire ? Il devrait la chérir, l'adorer comme un trésor fabuleux ! Pas la gourmander comme une enfant... ou lui parler de choses si ennuyeuses ! C'était affaire d'Etat, pas de cœur.
Humant le parfum des orangers, Louis Joseph commença lentement à remonter les escaliers. Il savait que l'on le cherchait partout, que Versailles était en effervescence, que la duchesse de Polignac sanglotait de n'avoir pu le rattraper, qu'Oscar, sa chère Oscar, la seule qui sache réconforter sa mère, était sûrement en train de la consoler.
Sa petite main posée sur la rampe, il aperçut le bas blanc du jupon de Mousseline, et la soie du pantalon de Chou.
« L'on vous cherche partout mon frère » persifla-t-elle.
La sérieuse Mousseline, au front blanc et fier, le toisait de son assurance d'aînée. Le Prince la regarda en soupirant, posa la main sur la tête gazouillante de son petit frère, et continua sa montée.
L'agitation vibrait derrière la porte ouvragée. Cette prise de tête pressa l'esprit tracassé de Louis Joseph, qui détourna les yeux.
Le couloir mauve, brodé de cercles d'or tièdes, le mena à une autre porte aux moulures blanches. Il sentit alors un parfum de bois rosé et de patchouli, qui s'échappait des fentes et qui l'accueillait. Il tourna alors la poignée de verre soufflé, et passa le seuil, se glissant fébrilement de l'autre côté.
La pièce avait un plafond immense, des fenêtres démesurées où giclait la lumière de fin de journée. Les meubles, à la facture somptueuse, s'entassaient, trônaient, prenaient tout le souffle.
Assise par terre, les genoux sous le menton, et le taffetas éparpillé en corolle, sa mère observait le feu, l'œil blasé, la lèvre fatiguée. Un frisson lui parcouru les épaules, elle tourna la tête vers l'embrasure de la porte, où son fils se tenait timidement, la main sur la poignée.
Elle le regarda, le visage illuminé, les yeux radieux. Elle tendit alors les bras, et il s'y précipita, projetant contre sa poitrine, tous les parfums de l'amour et du parterre.
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