Après la bagarre

Arlène pose le décor : dans le DA, après que les Gardes Françaises aient passé André à tabas dans l’armurerie, Alain le confie aux bons soins d’Oscar. On ne voit que l’expression émue de cette dernière et après on la voit cheminer en compagnie de Girodelle. Je me suis souvent demandée ce qui s’était passé entre temps. Je me suis donc amusée à l’imaginer. Je sais, j’ai parfois de drôles d’idées^^… Voici donc comment son imagination a comblé le blanc.

 

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Oscar entendit les pas d’Alain s’éloigner, comme dans un brouillard. Elle s’avérait incapable de détacher les yeux du corps de son ami gisant au sol, submergée d’une tristesse et d’une compassion qui la rendaient encore plus immobile qu’André. Elle se sentait coupable vis-à-vis de lui, son compagnon de toujours qu’elle avait congédié comme n’importe quel valet.

 

 

Son esprit fut inondé d’un flot de souvenirs douloureux.

 

Elle se trouvait au piano, André lui apportait son chocolat, elle le buvait et alors qu’il s’apprêtait à quitter la pièce, elle lui demandait de rester. Elle voulait lui parler pour lui rendre sa liberté. Sur le moment, elle avait pensé qu’André n’avait jamais vraiment choisi de vivre à ses côtés, on le lui avait ordonné et il avait obéi. Certes, ils étaient devenus amis, mais il lui semblait juste de le laisser mener sa vie à sa guise, sans lui imposer de la suivre et de l’assister. Elle voulait le rendre libre, comme elle souhaitait être indépendante. Elle ne voulait plus se reposer sans cesse sur son ami.

 

Cependant, elle aurait pu lui expliquer cela autrement… Comme elle s’était montrée maladroite avec celui qui lui avait offert une grande partie de sa vie…. Elle avait fait en sorte d’éviter tout dialogue. Elle s’était adressée à lui négligemment, en terminant sa tasse de chocolat, en lui tournant le dos, comme s’il n’avait jamais eu la moindre importance, puis elle lui avait rendu sa ‘’liberté’’ comme elle aurait signifié son congé à n’importe quel domestique.

 

Il était demeuré stoïque et s’était contenté de lui dire calmement ces mots si simples qui avaient meurtri son âme plus profondément que des bris de verre acérés : «Une rose reste une rose. Tu as tort de croire que l’on puisse à sa guise changer le cours des choses».

 

Il lui avait adressé un douloureux rappel à sa nature qu’elle s’efforçait d’oublier depuis son plus jeune âge. Blessée et vexée, elle avait répondu en le giflant, juste à côté de l’œil qu’il lui avait sacrifié, rejet involontaire de l’abnégation dont il avait fait preuve.

 

Les lèvres d’André n’avaient plus prononcé un mot, mais son expression avait changé. Il avait agrippé fermement ses poignets, avait forcé la barrière de ses lèvres, l’avait poussé sur son lit en l’emprisonnant de son étreinte, au mépris de ses cris. Il avait arraché sa chemise, dévoilant ainsi une part de cette féminité qu’elle niait de toutes ses forces. Elle n’avait pu retenir ses larmes. Cette vision l’avait arrêté.

 

La barrière de sa réserve habituelle brisée par la violence de son acte, il lui avait avoué son amour. Choquée par ce qui venait de se passer et la révélation de cet homme qu’elle n’avait jamais réellement considéré comme tel, elle n’avait pas réagi, laissant les sanglots prendre possession d’elle.

 

Plus tard, impassible et distante, elle lui avait à nouveau signifié son congé, en lui faisant l’aumône d’un pardon qu’elle avait lâché du bout des lèvres, avant d’éperonner son cheval, sans lui accorder un regard. Malgré ses ordres, il l’avait suivi, il avait préféré attacher à nouveau ses pas aux siens plutôt que de vivre de son côté.

 

Alain venait de lui demander de prendre soin d’André. Mais comment faire ? C’était André qui avait toujours veillé sur elle. Elle se sentait gauche, ne sachant que faire et que dire. Elle se remémora soudain le geste touchant qu’avait eu André après avoir tenté de lui faire violence : il avait remonté le drap sur elle avec une grande douceur, recouvrant ainsi cette féminité qu’il n’aurait jamais dû apercevoir.

 

Ce souvenir la décida à aller vers lui. Elle fit un effort pour mouvoir ses jambes qui lui semblaient coulées dans le marbre. Elle arriva à sa hauteur, et s’agenouilla. Elle constata qu’il n’avait pas perçu sa présence : les coups qu’il avait reçus l’avait plongé dans une semi-inconscience.

 

Elle avança sa main vers la sienne. C’est alors qu’elle aperçut les larmes qui s’échappaient des yeux d’André. Elle entendit ses murmures : «Oscar, je t’en prie ne te marie pas. Je donnerais ma vie… Je donnerais ma vie pour toi… même si elle n’a aucune valeur… Oscar…. Oscar…. je voudrais tant être noble… pour pouvoir prétendre à ta main… Oscar… Ne te marie pas… Oscar…».

 

 

Emue par la détresse et la sincérité de l’amour de son ami, elle eut un geste qu’elle ne se serait jamais permis en d’autres circonstances : elle lui prit la main et l’embrassa sur la joue. Ce contact le fit tressaillir. Puis, elle parvint à articuler : «André, m’entends-tu ? André, si tu m’entends, de grâce, réponds-moi».

 

Devant l’immobilité de son ami, Oscar prit peur. Elle tenta de le soulever. En vain : il était trop lourd pour qu’elle puisse le porter. De désespoir, elle se laissa choir sur le sol, puis elle le secoua en hurlant : «André, je t’en prie ! Réponds ! Ne me laisse pas ! André de grâce ! Je tiens à toi, pas comme tu le souhaiterais, mais tu m’es cher… Je t’en prie, réponds, mon ami ! Réponds ! Sans toi à mes côtés, je serai seule à tout jamais ! André, je ne veux pas te perdre ! André, suis-moi tant que tu veux ! Non, je veux que tu me suives ! Je ne veux plus que tu me quittes ! Fais ce qui te chante, mais réponds !».

 

 

«Oscar ? Arrête … tu me fais mal …

O : Tu m’entends ?

A : Oui, je t’entends. Oscar, tu me fais mal, cesse de me secouer.

O : Oh… Si tu prends appui sur moi, penses-tu pouvoir te relever ? André, je suis désolée, je ne peux demander d’aide à personne. Vu la colère qui règne parmi mes soldats depuis qu’ils ont appris que tu avais été mon valet, même si j’ordonnais qu’ils nous viennent en aide, aucun ne réagirait. Au mieux, je réussirais à me battre à nouveau en duel. Nous n’avons pas besoin de ça…

A : Qu’as-tu dit, Oscar ?

O : Que mes soldats se montreraient rétifs à tout ordre et que nous devions nous débrouiller par nous-mêmes.

A [fermant les yeux de soulagement, souriant de bonheur] : Merci Oscar.

O : De quoi me remercies-tu ? D’être incapable de te venir en aide, alors que tu m’as secourue tant de fois ?

A : Tu as dit ‘’nous’’. Merci de ne plus me rejeter.

O : André, je n’ai pas voulu te rejeter. Je pensais seulement que tu serais plus heureux loin de moi.

A : Je voulais dire… merci… de m’accepter à nouveau … malgré… malgré…. enfin…

O : J’ai compris. Oublie, André, comme je m’efforce d’oublier. Le lien qui nous unit est plus fort que … ça….

A : Pourras-tu un jour l’effacer totalement de ta mémoire ?

O : André, ne crois-tu pas qu’il y a plus urgent à penser ? Je ne sais même pas quelle est l’ampleur de tes blessures. Ces brutes ne t’ont pas épargné. Crois-moi, ils vont le payer !

A : Oscar, ne fais rien. J’ai mérité ces coups.

O : Mais tu délires André ! Ils se sont acharnés sur toi. Ils étaient bien plus nombreux que toi. Ils ne t’ont pas laissé la moindre chance. Ils se sont comportés comme des lâches. Ils te connaissent à peine. Qu’aurais-tu bien pu faire qui justifie un tel traitement ? Ce n’est pas de ta faute. Ils ont reporté sur toi la haine qu’ils éprouvent à mon égard, moi qui à leurs yeux incarne cette noblesse qu’ils maudissent chaque jour de leurs vies.

A : J’ai mérité ces coups pour ce que je t’ai fait à toi, pas à eux. Jamais je n’aurais dû…

O : Cesse d’y penser, je t’en prie. Tu nous fais souffrir inutilement. Quoi qu’il se soit passé, quoi que j’aie pu dire et quoi que tu puisses penser, ta présence m’est précieuse. Peux-tu marcher en t’appuyant sur moi ?

A : Je crois.

O : Essayons».

 

 

Pour une fois, ce fut André qui prit appui sur Oscar. Ils se rendirent ainsi à l’infirmerie où ils apprirent que les blessures d’André était superficielles : elles se limitaient à des bleus. Oscar aurait voulu rester près d’André, mais lorsqu’elle entendit l’infirmier dire froidement que les blessures de son soldat étaient sans aucune gravité, elle comprit qu’elle ne pouvait demeurer à son chevet. Ils ne se trouvaient plus à Jarjayes, mais dans une caserne. Si elle semblait lui accorder un traitement de faveur, les autres soldats se montreraient encore plus hostiles à l’égard de son ami. Elle se résolut donc à le quitter, la mort dans l’âme, regrettant de ne pas pouvoir soulager davantage sa douleur aussi bien physique que morale. Elle pensa tristement qu’il fallait parfois se méfier des souhaits que l’on exprime, car il arrive qu’ils se réalisent… Malgré leur apparente proximité, André avait belle et bien pris son indépendance…

 

 

Soudain, elle aperçut Girodelle. Lorsqu’elle s’approcha, il lui demanda la permission de cheminer à ses côtés, et elle songea : «Pourquoi n’est-ce pas lui qui se trouve à l’infirmerie à la place d’André ? Je voudrais tant rentrer en compagnie de mon ami le plus cher, comme autrefois… ».

Puis, elle l’écouta parler des souffrances de son cœur depuis qu’elle avait quitté la Garde Royale, et l’image d’André gisant sur le sol de l’armurerie s’imposa à elle. Elle pensa : «Taisez-vous dont Girodelle, vous ne savez même pas ce que souffrir par amour signifie !».

 

FIN

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