Chapitre 19
« Ma chère poupée, ma chère sœur,
Je t’ai entretenue de ma sérénité aux côtés d’André et de Rosalie. Je me sens apaisée, il est vrai. Cependant, l’eau calme de mon esprit est parfois troublée par quelques pierres que la vie y jette par mégarde. Tu en comprendras les raisons au fil de mon récit, ma chère Rose.
Je réalise que j’ai omis de te parler de la reine. Elle a donné naissance a deux enfants et a donc rempli une partie de son devoir : donner un hériter au trône de France. Le jour de l’annonce de l’heureux événement, tout Paris résonnait de liesse. Je l’ai fêté en compagnie d’André. Il m’a fait faire le tour d’une bonne partie des estaminets de la capitale. Ils étaient tous si animés. L’atmosphère qui y régnait était si joyeuse, si simplement joyeuse, que c’est plus par la beauté de cette liesse que je me suis laissée griser que par l’alcool, même s’il n’y était pas pour rien.
Depuis, nous avons pris l’habitude de renouveler ce genre de tournée. Nous avons, je crois, écumé tout ce que Paris compte de tavernes ! Bien sûr, nous le faisons en cachette de Grand-Mère, et surtout de Père, qui goûterait fort peu mes explications, j’en suis certaine. Sa rigueur morale ne serait, en effet, aucunement grisée par les effluves de simplicité qui me délassent des parfums d’intrigue de la Cour qui, certes, sont très raffinés, mais empestent la rouerie jusqu’à l’écœurement. En revanche, les effluves de la colère ne seraient sans doute pas sans effet sur lui. Et je préfère éviter un affrontement que je sais par trop inutile. Ne va pas me croire lâche, ma chère sœur. Si le salut de la France était en jeu, je n’hésiterais pas à braver toutes les tempêtes et tous les courroux, fussent ceux du roi lui-même ! Mais, de telles bravades seraient bien ridicules pour couvrir le penchant un peu trop prononcé d’Oscar de Jarjayes et d’André Grandier pour les estaminets… Mais nous prenons un tel plaisir à être ensemble, même ivres morts, que je ne sais y renoncer, et surtout je me refuse à abjurer nos petits plaisirs anodins. Personne n’en souffre. Même migraineux, nauséeux du fait de nos abus, nous remplissons nos obligations, comme si nous nous portions comme des charmes. Parfois, lorsque nous rentrons à l’aube à Jarjayes, je me laisse caresser par la brume matinale, et regarde le profil de mon ami se dessiner dans la lumière rougeoyante du soleil levant, et je sens mon cœur exploser de félicité ! Je me dis alors que j’ai une chance inouïe d’avoir un pareil compagnon à mes côtés…
Comme je te l’annonçais dans l’introduction de cette lettre, la paix que j’éprouve essuie parfois des revers. La première pierre qui trouble la surface d’huile de mon esprit est le comportement de la reine. Depuis qu’elle est mère, elle a considérablement réduit ses dépenses, mais elle ne réalise pas qu’elle commet une folie encore plus grande ! Son amour maternel l’enivre plus fortement que tous les alcools que j’ai pu ingurgiter tout au long de ma vie réunis. Il la plonge dans une félicité sans borne, dont je me réjouis pour elle, pour Marie, mais qui m’inquiète pour la reine. Elle a commencé par négliger ses audiences pour finir par les oublier purement et simplement. A présent, elle s’est retirée à Trianon pour se consacrer pleinement à ses enfants et à ceux qu’elle aime. A mon grand dam, Mme de Polignac en fait partie….
Je crains les mille courroux que sa conduite allume chaque jour dans les esprits de la noblesse ! Il ne se passe pas une journée sans que je doive recourir à la force pour faire chasser quelques gentilshommes de Versailles ! Tous s’en vont, écumant de rage, crépitant du désir de laver par la vengeance la tache de l’humiliation qui leur est infligé. Or, je crains que tous ces torrents bouillonnant de colère, bruissant de revanche ne se rejoignent pour former un gigantesque raz-de-marée qui déstabiliserait la couronne de France. En effet, séparément, chaque petit noble n’a aucun pouvoir, mais s’ils s’alliaient leur capacité de nuisance serait illimitée … Si la haine des gens du peuple venait également l’alimenter, la France ne serait plus qu’un volcan en perpétuelle éruption, grondant et éructant de rage aveugle et soudre à la raison, car trop longtemps muselée ! Je crains l’union de toutes les rancoeurs, et pour cela je désapprouve la conduite de la reine.
Cependant, mon cœur la comprend ! Ô oui ma chère sœur, tu n’as pas idée à quel point je me sens proche d’elle dans sa lassitude de la Cour, dans sa volonté d’échapper à un devoir qui lui pèse par trop ! N’agis-je pas de même lorsque je me trouve seule avec André ? Après avoir été marquée au fer rouge du devoir, elle cherche à calmer sa brûlure par la recherche d’une paix simple et amicale, tout comme moi. Pourtant, en tant que reine de France, elle ne peut se permettre les écarts que je m’autorise. Sa charge est bien plus importante que la mienne. Il en va du sort d’un peuple, d’un pays ! Je sais qu’il me faudra me résoudre à l’entretenir de ce douloureux sujet. J’appréhende le moment où chacune de mes paroles viendra planter une épine de devoir dans le cœur tendre et simple de Marie, trop tendre et trop simple pour une reine… Je dois t’avouer que cette pierre d’inquiétude prend à mes yeux des allures de rocher….
La seconde pierre concerne Fersen. Les anglais ont dû capituler et le corps expéditionnaire français est de retour… Mais Axel de Fersen manque à l’appel… J’ignore pour quelle raison… J’espère que la grande faucheuse ne l’a pas inscrit à la liste de sa tournée… Cependant, André ma affirmé s’être renseigné et m’a certifié qu’il était vivant ! Une question me taraude avec la régularité d’une horloge : s'il est en vie, pourquoi ne rentre-t-il pas ? Peut-être souhaite-t-il se tenir éloigné de Marie ? Peut-être aspire-t-il lui aussi à la paix, après le tumulte qui nous a agité tous trois il y a quelques années ? Vois-tu, je crains qu’André n’ait fait erreur, e je souffre de penser qu’il m’a oublié. S’il s’efforce de se tenir éloigné de Marie, je suis certaine qu’Oscar de Jarjayes appartient à la brume de ses souvenirs ! A tel point qu’un soir, j’ai demandé à André de m’emmener à Paris pour m’étourdir. Enfermée dans mes craintes et ma douleur, j’ai commis une erreur. Un homme m’a offert à boire de façon très cavalière voire insultante. D’ordinaire, j’aurais fait fi de l’insulte et aurait accepté. Pourtant, ce soir-là, mon sang n’a fait qu’un tour ! Je n’ai pu le tolérer ! Et je l’ai frappé ! L’affaire s’est envenimée et a dégénéré en bagarre générale. André et moi non sommes défendus sans démériter, je dois l’avouer, si l’on prend en compte le déséquilibre des forces en présence. Cependant, cet affligeant spectacle s’est déroulé devant les yeux de cet avocat, Maximilien de Robespierre, et d’un de ses amis journaliste du nom de Bernard Châtelet. Et le lendemain, l’affaire n’a pas manqué d’être bien placé dans les gazettes dont les gens du peuple qui ne sont pas analphabètes et les bourgeois sont si friands ! A ma façon, j’ai ajouté à la colère contre la noblesse, et je ne peux me le pardonner ! Nous commettons beaucoup trop d’erreurs de ce genre ! Un jour, nous les payerons au prix fort ! J’ai osé affirmer à Robespierre, avec une morgue infinie, que je ne méprisais personne. Pourtant, c’est bien le mépris pour la condition de l’homme qui m’offrait à boire qui m’a soudainement révulsée … c’est comme si mon éducation de noble arrogant avait pris soudainement possession de mon esprit… Oui, malgré la mise en garde d’André, j’ai tapé aveuglément, comme une possédée … possédée par mille diables : ma morgue, ma douleur, une trop forte certitude des privilèges de ma caste, alors qu’un refus poli aurait probablement suffi…
Ceci dit, cette mésaventure m’en a valu une autre. André et moi avons encaissé de nombreux coups et nous étions trop mal en point pour rentrer à cheval. C’est donc à pied que nous avons cheminé vers Jarjayes, nous soutenant mutuellement. J’ai apprécié le contact de l’air qui a rafraîchi et mon esprit et mes blessures, tout en me sentant coupable envers André. J’ai amplement mérité la correction que j’ai reçue, mais pas mon compagnon… Son seul crime a été de se trouver à mes côtés… Pourtant, il a fait en sorte d’alléger la situation en plaisantant… notamment en me faisant remarquer que je me débrouillais bien… pour une femme… J’avoue avoir peu goûté son humour. Il s’en est aperçu, et s’est très vite excusé, me promettant de me soigner comme un frère.
Effectivement, une fois de retour à Jarjayes, il nous a bien fallu panser nos blessures nous-mêmes et dans le plus grand secret. Tu te doutes, ma chère sœur, que la chose n’a pas été aisée étant donné ma véritable nature. André a fait montre d’un grand tact et d’une douceur inouïe. Mes plaies étaient superficielles et se situaient sur la partie haute de mon corps. Il me fallait donc enlever ma chemise et mes bandes. J’étais si gênée que cette pensée a transformé mes joues en un gigantesque feu de pudeur. André m’a alors dit tout doucement, pour ne pas me brusquer, je l’ai bien compris, qu’il se retournerait pendant que je me déshabillerais et qu’il me faudrait ensuite maintenir ma chemise sur le devant de mon buste. Il m’a fait comprendre qu’il ne pouvait pas ne pas s’occuper des plaies de mon dos lui-même, car nous devions garder notre escapade nocturne secrète. Je n’ai pu que reconnaître que l'argument était on ne peut plus fondé. Je l’ai donc laissé appliqué des onguents sur mes blessures. Malgré la douleur des coups reçus, ses mains sur ma peau étaient si bienfaisantes, si douces, si tendres qu’il ne s’est pas contenté d’appliquer un onguent sur les plaies de mon corps, son amitié a également pansé la blessure de mon cœur saignant pour Fersen. J’ai senti ses doigts s’attarder sur mes autres cicatrices (au bras et à l’épaule), les caressant avec tendresse, comme s’il voulait les effacer, comme s’il tentait de faire disparaître toute souffrance en moi. Son geste m’a tant ému que j’en ai oublié l’impudique posture dans laquelle je me trouvais. Après m’être occupée moi-même des quelques plaies situées sur l’avant de mon buste, je lui ai proposé de le soigner comme il l’avait fait… J’ai donc à mon tour soigné son dos, lui laissant le soin de soigner son torse, même si j’aurais pu m’en occuper au même titre : chez un homme, l’avant du buste est moins impudique que chez une femme. Mais il a eu la délicatesse de nous mettre à égalité, comme si la différence de sexe n’existait pas entre nous. J’ai fort apprécié son tact.
Je n’ai pas voulu qu’il s’en retourne dormir sur sa couche que je sais bien plus dure et bien plus inconfortable que la mienne. Même s’il taisait sa douleur, je me doutais qu’elle était égale à la mienne. J’ai donc souhaité lui éviter un inconfort supplémentaire. Lorsque je lui ai fait part de mon idée, il a eu un mouvement de recul en s’écriant : «Mais enfin Oscar , tu n’y penses pas !». J’ai alors souri et rétorqué avec une pointe de sarcasme : «Oh que si ! Mais sois sans crainte, personne n’entre jamais sans permission dans mes appartements… sauf toi… Et, je vais m’inspirer de cette scène de ‘’Tristan et Iseult’’ que nous avons étudiée il y a bien longtemps…. Je vais placer mon épée entre nous en signe de chasteté». J’ai ajouté que, dans la mesure où mon épée étant tranchante, il était préférable que je la laisse dans son fourreau, pour éviter d’ajouter des coupures à nos autres blessures. Il a alors souri en me disant que j’étais incroyable. Et donc pour la première fois depuis que nous ne sommes plus enfants, André a dormi dans mon lit… ‘’Dans mon lit’’ est un bien grand mot… En vérité, nous n’avons pas passé de vêtements de nuits, gardant nos vêtements de ville, nous nous sommes couchés sur le dessus du lit, sans le défaire, et nous sommes couverts par nos vestes respectives, l’épée entre nous, garante de la pureté de notre amitié.
Nous avons dormi quelques heures. Lorsque la lumière du jour m’a éveillée, j’ai senti la main d’André sur la mienne. Ce geste m’a à nouveau émue : il voulait me témoigner son soutien, même dans le sommeil. Je n’ai pas retiré ma main et ai attendu qu’il s’éveille. Lorsqu’il a constaté son geste, il s’est vivement retiré, comme si le contact l’avait brûlé. C’est donc moi qui me suis saisi de sa main en murmurant : « Merci mon ami ». Puis, nous avons tant bien que mal vaqué à nos occupations respectives, à regret. Je me sentais si bien à ses côtés que j’ai béni notre mésaventure et mon épouvantable morgue, malgré son récit dans quelques gazettes populaires.
Ton Oscar».
En lisant les dernières lignes tracées par sa sœur, Hortense ne put retenir un fou rire : « Seigneur Oscar ! Tu ne t’ais pas rendu compte à quel supplice tu l’as soumis, petite sœur désarmante d’innocence ! ».
A suivre….
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