Ma chère poupée (2)

Chapitre 2

 

 

25 décembre 1763

 

 

L’anniversaire d’Oscar n’était pas la priorité de la maisonnée : Noël et les devoirs qu’il imposait aux membres de la famille de Jarjayes accaparaient pleinement l’attention de tous. La messe et la fête qui suivait à Versailles étaient au centre des priorités. Oscar était tenue d’assister à la première, mais n’avait en aucun cas le droit de se rendre à la seconde, de sorte qu’elle avait pris l’habitude de considérer son anniversaire comme un jour fait de devoirs et de contraintes, et surtout une journée d’âpre et totale solitude. Même Grand-Mère ce jour-là la délaissait : elle avait trop à faire avec les autres domestiques fêtant Noël aux cuisines. Oscar savait qu’après le repas du soir ses parents lui feraient quelques présents, comme si soudainement ils se rappelaient que le 25 décembre était aussi la fête de sa naissance. Elle savait qu’elle recevrait des cadeaux en rapport avec son statut de futur militaire et d’héritier des Jarjayes. Elle savait qu’elle remercierait poliment, un peu déçue de ne jamais recevoir un cadeau qui soit le témoin d’un peu d’affection. Une fois, rien qu’une fois, une toute petite fois, elle aurait souhaité recevoir quelque chose de différent.

Aussi, en ce 25 décembre 1763, elle ne s’attendait à aucune surprise, à aucune attention particulières. Sa seule surprise avait été d’être séparée exceptionnellement d’André. Lorsque son père lui avait dit que son compagnon de jeu ne l’accompagnerait pas à la messe, car, étant de conditions différentes, ils ne pouvaient se trouver au même endroit dans l’église voire fréquenter la même église. Son père avait poursuivi en ajoutant d’un ton sec que Noël était une fête de famille et que l’attachement qu’elle semblait avoir pour le jeune garçon ne pouvait en aucun cas se substituer à un lien de parenté. Il en profita pour rappeler à son enfant qu’elle devait maintenir une certaine distance avec son compagnon de jeu, noblesse oblige… Ce fut donc une Oscar triste et amorphe qui s’était rendue à l’office religieux. Pendant la cérémonie, elle avait ravalé sa peine pour s’acquitter de son devoir de digne héritier des Jarjayes. Après la messe, elle était rentrée, et s’était isolée dans sa chambre, tentant d’oublier le fait qu’on la délaissait en s’absorbant dans l’étude de la partition la plus difficile que son professeur lui avait donnée à étudier. Qui plus est, par les notes de piano qui s’échappaient de ses appartement, elle tenait à signifier à tous qu’elle n’avait cure d’être esseulée en ce jour particulier, alors que souvent les larmes venaient brouiller la partition qui soudain se mettant à danser sous ses yeux une danse de la solitude faisant écho à la sinistre musique de son cœur meurtri par la brûlure du froid de l’absence d’affection.

Cette année, elle avait tant espéré avoir André à ses côtés… Mue par cet espoir, lorsqu’elle se trouvait en Normandie, elle lui avait même acheté un cadeau, en cachette de son père. Souvent, elle avait entendu son ami admirer les jabots qu’elle portait. Elle lui avait acheté les mêmes, en faisant croire au tailleur de son père qu’ils lui étaient destinés. Par ce geste, Oscar voulait lui signifier qu’à ses yeux ils étaient et seraient toujours semblables, quoi qu’en disent les adultes. Seule, assise à son piano, elle réalisait qu’elle ne faisait que se bercer d’illusion, de sorte que pour la première fois Oscar maudit leur différence de classe.

La journée sembla interminable à la fillette comme au petit garçon : tout comme les pensées d’Oscar étaient tournées vers André, celles de ce dernier étaient accaparées par la petite fille aux yeux d’azur. Il aurait tant voulu être à ses côtés… Bien que la douleur de devoir pour la première fois de sa vie fêter Noël en l’absence de ses parents lui vrillait le cœur, il souffrait encore davantage d’être séparé de celle qui était devenue le centre de sa vie. En ce jour où tout le monde semblait se réjouir, André se sentait doublement orphelin. A plusieurs reprises, il fit un effort intense pour retenir des larmes de solitude dont l’âpreté était redoublée par le fait de savoir qu’Oscar passait cette journée dans la solitude la plus totale. Il se surprit à penser que durant cette journée, elle était pire qu’orpheline : elle était invisible aux yeux de tous, en dépit de ses efforts constants pour contenter sa famille.

 

 

Le soir arriva, et comme d’habitude, après le dîner, on offrit à Oscar un cadeau pour son anniversaire. Il s’agissait d’une petite dague gravée aux armoiries des Jarjayes, assortie d’un coffret pour la ranger. Oscar regarda ce présent et songea que par tous les moyens sa famille souhaitait lui rappeler son devoir de digne héritier. Comme de coutume, elle remercia poliment, ravala sa déception qu’elle savait inéluctable, puis demanda la permission de se retirer.

 

Lorsqu’elle arriva dans ses appartements, elle se demanda ce que faisait André au même instant : s’amusait-il ? Avait-il le droit de participer à un Noël qui soit une fête et non une corvée ? Elle en était à se dire que le lendemain, après lui avoir offert le cadeau qu’elle lui avait acheté, elle lui demanderait de lui raconter sa journée par le menu, lorsqu’elle aperçut son ami assis sur son lit, un paquet à la main. Il l’aborda ainsi : « Ils ont fini par te libérer de tes obligations, à ce que je vois ! Ce n’est pas trop tôt ! J’ai failli m’endormir !».Comme la fillette le regardait comme si elle avait vu un fantôme, il lui sourit en lui tendant son paquet : «Oscar, que t’arrive-t-il ? Approche, j’ai un cadeau pour toi.

O : Un cadeau ? …. Oh, mais moi aussi j’ai quelque chose pour toi… Attend, je l’ai tellement bien caché que parfois j’ai peur de ne plus le trouver moi-même…. Tu ne bouge pas, promis ?

A : Promis !».

 

 

Oscar fourragea un bon moment dans ses tiroirs avant d’en sortir fièrement un paquet : c’était la première fois qu’elle allait faire un cadeau à quelqu’un, la première fois qu’elle avait quelqu’un à qui faire un cadeau, la première fois qu’elle avait envie de faire plaisir à une personne proche d’elle autrement qu’en se comportant comme l’héritier des Jarjayes. Elle mit son paquet dans les mains d’André avec une certaine brusquerie : la douceur n’était pas au programme de l’entraînement militaire auquel elle se pliait chaque jour…. Sans prêter attention au geste brusque de son amie, il sourit : elle aussi avait cherché à lui faire plaisir. Puis, elle se saisit avec vivacité du paquet qu’André lui destinait. Tous deux se regardèrent pour savoir lequel des deux allaient ouvrir son cadeau le premier. Comme Oscar serrait le paquet qu’elle avait dans les mains comme si elle craignait qu’il ne s’évapore si elle l’ouvrait, André se décida à ouvrir son cadeau en premier. En défaisant le paquet, il regarda la fillette qui dardait sur lui un regard à l’azur agité par une tempête oscillant entre excitation et crainte, et dit pour la rassurer : «Quoi que ce soit, Oscar, j’en suis déjà très heureux. Tu as pensé à me faire un cadeau, tu as voulu me faire plaisir, et c’est le plus important à mes yeux». Puis, il finit d’ouvrir le paquet et découvrit ces jabots qu’il avait si souvent admirés sur Oscar : même tissu fin, même dentelle, même élégance raffinée. Ainsi, elle s’était souvenue de ses quelques remarques sur ces ornements vestimentaires…

 

«O : Essaye en un !

A : Je n’ose pas…

O : Allez, André ! Voyons ce que ça donne sur toi !».

 

 

Il essaya un des jabots, et le cadeau d’Oscar métamorphosait sa tenue au point qu’il se prit à s’admirer. En voyant son ami agir de la sorte, la fillette avait compris qu’elle lui avait fait plaisir et elle en était heureuse, tellement heureuse qu’elle se dit qu’il était impossible de l’être davantage. Puis, elle vit avec un peu de dépit son ami replier le jabot et le ranger méticuleusement dans son papier de soie avec les autres qu’il n’avait même pas pris la peine de déplier.

 

 

«O : ça ne te plaît pas ?

A : Si, énormément, bien plus que tu l’imagines, mais… mais… je ne sais pas si j’aurais le droit de les porter… Oscar, je ne suis pas noble et mes vêtements ne peuvent être les mêmes que les tiens… Réfléchis, que dira ta famille ?

O : Que tu me fais honneur ! Si l’on te dit quoi que se soit, je répondrais que… que c’est à ma demande que tu les portes, parce que je ne veux pas d’un ami mal habillé à mes côtés.

A : Je te remercie doublement Oscar. Pour ton cadeau. Je le porterai dès demain, et pour la façon dont tu m’as appelé. Je n’oublierai jamais… Allez, assez bavardé, maintenant à toi !

O [en affichant un grand sourire et une avidité impatiente] : Oui ! A moi !».

La petite fille s’attaqua au paquet et le défit avec une rapidité déconcertante. En voyant le contenu, elle pencha légèrement la tête, l’air songeur, avant de dire : «Mais André… enfin… c’est… une poupée… Je ne … Enfin, pour ma famille, je suis un garçon… Je ne peux pas avoir une poupée… Imagine que Père le sache !

A : Si je porte des vêtements destinés à des nobles à la vue de tous, tu peux bien avoir une poupée… Tu n’as qu’à la dissimuler … A moins qu’elle ne te plaise pas…

O : Si ! Elle est très belle… Elle ressemble au portrait de Mère qui se trouve dans ma chambre… Mais, un garçon ne joue pas à la poupée ! Je ne peux pas accepter !».

Elle prononça ces paroles à regret, car pour la toute première fois elle recevait un cadeau qui n’avait pas pour objectif de lui rappeler son devoir. Cependant, ce dernier était prépondérant : elle était un garçon et ne pouvait donc accepter cette marque maladroite d’amitié. Elle croisa fermement ses petits bras en serrant les poings, affichant ostensiblement cette fin de non recevoir dont André commençait à connaître fort bien les mécanismes. Il ajoute donc : «Puisqu’elle ressemble à ta mère, on n’a qu’à dire que c’est ta petite sœur mais qu’il faut la garder cachée parce qu’un ogre veut la dévorer. Et en cachette de tout le monde, on viendrait la voir et jouer avec elle. Qu’en dis-tu ?

O : Heu… Les garçons ne jouent pas avec les filles !

A : Mais si ! Avant de venir ici, je jouais avec des garçons et avec des filles. Donc on peut bien jouer avec ta petite sœur secrète, non ? A force de rester seule, elle risque de mourir d’ennui, tu ne penses pas ?

O [penchant à nouveau la tête, pesant le pour et le contre, partagée entre l’envie et la crainte d’accepter, avant de répondre] : D’accord, mais c’est un secret ! Un vrai de vrai ! Ce n’est pas comme si j’étais une fille bêtasse qui jouait à la poupée ! Je vais faire preuve d’héroïsme en protégeant ma petite sœur ! Donc je reste garçon ! Mieux, j’agis comme un Jarjayes ! Un Jarjayes n’a jamais fui ses responsabilités et son sens du devoir lui commande de protéger sa petite sœur si elle est menacée ! …. Bon, où va-t-on la cacher ? Et puis, non, d’abord, il faut lui trouver un prénom… Disons… heu… Rose ! Parce que ses joues me font penser aux pétales des roses du jardin. Qu’en dis-tu ?

A : Va pour Rose ! Et pour sa cachette ?».

 

 

La fillette sourit, et demanda à son ami de fermer les yeux. Elle se dirigea vers son armoire et fit pivoter un panneau : très ancien, le meuble comportait un compartiment secret pour y dissimuler des «trésors» en cas de pillage par un quelconque ennemi, comme se plaisait à le penser Oscar. Elle pétillait de joie à l’idée de posséder une telle cache qu’un ogre serait bien incapable de découvrir. Une telle créature détenait la force, alors qu’elle était capable de ruse et de stratégie. C’est avec un empressement quasi-extatique qu’elle y plaça la poupée, referma le panneau et déposa devant le panneau le coffret contenant la dague qu’on venait de lui offrir. Puis, elle dit à André d’ouvrir à nouveau les yeux et de chercher Rose. Il eut beau se démener, se torturer les méninges, rien n’y fit, la poupée semblait avoir disparu. Il finit par penser qu’elle s’en était sciemment débarrassée pendant qu’il avait les yeux fermés et en conçut du dépit. Après tout, la poupée n’était peut-être pas assez belle pour la fillette…

Voyant la mine déconfite du petit garçon, elle lui prit la main, le tira sans ménagement vers l’armoire, ouvrit la porte, déplaça le coffret contenant la dague, fit pivoter le panneau, et lui montra fièrement cette cache secrète qui lui servait pour la première fois. Elle ajouta avec un ravissement aussi ému que sincère que pour la première fois elle avait un secret à préserver et à partager et qu’elle était folle de joie à l’idée de devoir assurer la sécurité de sa «petite sœur». Elle remercia chaleureusement André. Soudain, l’inquiétude étreignit ce dernier : le Général ne pouvait ignorer la particularité de l’armoire d’Oscar. Lorsqu’il lui fit part de ses craintes, la fillette sourit et dit : «Ce meuble appartenait à ma mère lorsqu’elle était jeune, André. Mon père n’a aucune raison de soupçonner quoi que ce soit. Quant à ma mère, elle ne s’aventure jamais dans ma chambre. Reste Grand-Mère… Mais le fait de voir le coffret contenant la dague suffira à l’empêcher de fureter plus avant. Elle déteste savoir que je manie des armes, tu le sais".

 

 

Intérieurement, André sourit : Oscar ignorait que Grand-Mère était au courant et la couvrirait en cas de besoin. Dès le lendemain, il informa la vieille femme de l’endroit où la fillette avait rangé la poupée et fut heureux de lui dire qu’elle avait accepté son, leur, cadeau. Chaque fois que Grand-Mère rangeait un vêtement dans l’armoire d’Oscar, elle jetait un œil amusé en direction du coffret censé la décourager dans ses explorations.

 

 

Les enfants jouèrent longtemps avec Rose, jusqu’au jour où Oscar n’eut plus à assurer la protection d’une poupée, mais celle d’une véritable personne : la Dauphine. Le jour où la jeune fille devint capitaine de la garde, Oscar et André cessèrent de jouer avec Rose à jamais. Ils venaient d’entrer dans le monde des adultes…

 

 

Les années passèrent jusqu’à cette date maudite, le 15 juillet 1789, jour où l’on ramena à Jarjayes les corps d’Oscar et d’André. Lorsqu’il fut question de l’enterrement, Grand-Mère apostropha le Général : «Je veux qu’elle soit enterrée avec sa petite sœur, Rose.

G : Mais que me chantes-tu là, Grand-Mère ?! Le chagrin te fait divaguer. Oscar n’a jamais eu de petite sœur».

 

 

L’aïeule se dirigea prestement vers l’armoire d’Oscar, fit pivoter le panneau et sortit la poupée avec une vigueur qui fit choir un volumineux paquet de lettres recouvertes de l’écriture d’Oscar. Délaissant la poupée, le Général se saisit des missives qui avaient surpris tout le monde, y compris Grand-Mère. Elles commençaient toutes par : «Ma chère poupée, ma petite sœur… ». Il les parcourut rapidement et se rendit compte que pendant des années son enfant qui semblait impénétrable à tous avait confié ses pensées les plus intimes à une poupée dénommée Rose. Les lettres les plus anciennes contenaient ses pensées d’enfant, puis au fil des années, elles révélaient les sentiments de la jeune femme lorsqu’elle avait grandi. Pour faire taire son chagrin, il décida de partir à la découverte d’Oscar, cette inconnue qui avait vécu des années à ses côtés sans qu’il ne la connaisse vraiment.

La première lettre qui retint son attention fut celle où Oscar confiait ses hésitations à devenir capitaine de la garde. Il commença sa lecture…

 

 

A suivre…

 

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