Hortense reprit sa place sur le lit d’Oscar, en compagnie des lettres dont Rose savait été instituée gardienne depuis tant d’années. Elle lut la suite.
« Père m’a demandé de lui pardonner son geste. Je l’ai regardé longuement sans répondre, car j’en étais bien incapable. Jamais je n’aurais pensé qu’il pourrait attenter ainsi à mes jours pour laver un nom qu’il pensait souillé… L’idée m’avait parfois effleuré qu’au cas où je faillirais à mon devoir, il ne ferait pas grand cas de ma personne, cependant je n’avais jamais imaginé qu’il pourrait en venir à de telles extrémités.
A la vérité, peu importe… Je n’étais ni en colère, ni blessée, j’étais triste pour lui, et surtout j’étais admirative envers André. Quel courage de défier Père en me protégeant mais surtout en lui avouant ses sentiments, puis en lui demandant de mourir avant moi, sans doute espérait-il me faire gagner quelques instants de vie dans l’attente d’une grâce royale qui m’épargnerait.
Je lui ai simplement demandé de me suivre dans mes appartements. Une fois la porte fermée, je lui ai avoué mon amour. Je lui ai parlé de la façon dont j’avais utilisé Fersen comme trompe-cœur pour éviter de m’avouer que je l’aimais depuis tellement longtemps que je suis bien incapable de dire à quand remonte les prémisses de cet amour. Je venais de réaliser qu’il s’en était fallu de peu pour que je ne puisse jamais lui dire mes sentiments et je n’ai pas voulu perdre une minute supplémentaire !
Il m’a écouté sans bouger, puis m’a rétorqué qu’il était inutile que je le remercie ainsi. Peu lui importait si son amour n’était pas payé de retour, vivre à mes côtés lui suffisait. Il a ajouté deux choses qui m’ont décontenancées, et, je dois l’avouer, quelque peu blessée : il était inutile de lui faire croire que Fersen n’avait jamais compté à mes yeux et qu’il ne supporterait pas que je lui joue la comédie et je me la joue par la même occasion. J’ai eu toutes les peines du monde à lui faire entendre raison ou plutôt les battements de mon cœur pour lui… Je me sentais si gauche : je n’ai aucune expérience dans le domaine de l’amour… De guerre lasse, je me suis approché et ai posé chastement mes lèvres sur les siennes.
Il m’a repoussé comme si leur contact l’avait brûlé. Il a baissé la tête et a murmuré : «Oscar, en es-tu certaine ?». La suite de ses propos m’ont éclairé sur son incapacité à croire que je l’aimais lui, uniquement lui : ‘’ Je t’en prie, ne me mens pas et ne te mens pas, es-tu certaine de pouvoir m’aimer après…. ? J’ai toutes les peines du monde à te croire. Que tu m’aies accepté à nouveau à tes côtés est pour moi un véritable miracle, comment arriver à croire que tu puisses réellement m’aimer ? Non, c’est impossible… Tu te mens à nouveau… Tu as dû me haïr après ce que j’ai fait… Tu as dû… ».
Je l’ai interrompu et lui ai dit : «veux-tu vraiment savoir ce que j’ai ressenti et ce que j’éprouve à présent pour toi ? Très bien, lis ces lettres et tu sauras. Tu sauras quels ont été mes sentiments se soir-là et comment ils ont évolué depuis. Lis, et tu sauras le trésor d’amour dont mon cœur est l’écrin, même si je ne te cache pas que les premières lettres risquent de t’être pénibles. Si tu es prêt à les affronter, je te laisse lire directement dans mon cœur. Acceptes-tu ?».
Il a acquiescé. J’ai lu une grande surprise dans ses yeux lorsqu’il a vu où je me dirigeais et surtout lorsque j’ai sorti Rose. Il s’est contenté de murmurer : ‘’Ainsi, tu l’as gardé toutes ces années …’’.
Je lui ai remis les missives qui le concernaient. Il a lu les plus âpres sans ciller, et a glissé à terre lorsqu’il a découvert la lettre faisant suite à l’attaque au faubourg St Antoine. J’ai vu glisser sur ses joues des larmes à l’abondance d’une telle pudeur qu’elles se refusaient à troubler le silence de leur trouble. Je me suis approchée le plus doucement possible, craignant d’être maladroite en gestes ou en paroles et de le blesser.
J’ai posé ma main de la sienne, celle qui tenait la missive dans laquelle je lui déclare mon amour. Mon cœur a manqué un battement. Je me suis contenté de répéter à nouveau : «Je t’aime, André, crois-le. Je suis on ne peut plus consciente de t’avoir blessé par mon comportement, par mes égarements, par… mais laissons cela. Seul importe l’amour que nous nous portons à présent… Ne crois-tu pas que nous avons assez souffert ?».
Il m’a interrompu en me disant : «Oscar, ce soir-là, je ne… Ce n’étais pas uniquement un trop plein d’amour, je souffrais aussi pour toi, pour ce que tu allais te faire. Tu disais vouloir être le plus impitoyable des hommes… Non, bien sûr, ce n’est pas ce qui m’a poussé à … ça y a contribué… Je m’efforçais de maîtriser la souffrance que l’on éprouve lorsque l’on voit l’être que l’on aime sur le point de se blesser à mort, et ça a amoindri ma volonté…. Je… ça ne m’excuse en rien… Cela dit, je tenais à ce que tu le saches… Tandis que tu t’enfonçais un pieux dans le cœur, tu en enfonçais un dans le mien… et…». Je lui ai dit que cela n’avait plus aucune espèce d’importance et que surtout il ne fallait pas que nous en souffrions à nouveau… ce qui aurait été le cas si cet incident s’était érigé en barrière à notre amour. En parlant, j’ai senti des perles d’émotion glisser sur mes joues.
Il m’a regardé longuement, a caressé lentement mon visage, puis mes lèvres. Ses yeux se sont plantés dans les miens comme pour demander une permission que je brûlais de lui accorder. Et il m’a donné le plus merveilleux des baisers. Je peux dire que mon véritable premier baiser remonte à ce soir. De nombreux y ont succédé.
Puis lorsque nous nous sommes aperçus que nos caresses se faisaient très intenses, nous nous sommes arrêtés. Plus exactement, lorsque, mue par la volonté d’être toujours plus proche de lui, ma main a entrepris de délasser sa chemise, il l’a arrêtée, arguant que nous n’en avions pas le droit, que c’était trop tôt… Morbleu !!!! Nous nous aimons depuis au moins vingt ans !!!!
Il m’a dit qu’il ne souhaitait pas que je me donne à lui sur un coup de tête, après des événements particulièrement éprouvants. Il veut que ma décision soit réfléchie. J’ai lu dans ses yeux qu’il est persuadé que je n’accepterai jamais que nous allions plus loin. Il pense sans doute que je souhaitais ainsi braver Père. Ou peut-être me dissimule-t-il une raison inconnue ?
Peut-être a-t-il raison ? Peut-être y a-t-il une dimension qui m'échappe ? Peu importe…
Ma chère sœur, je t’écris les lèvres encore brûlantes des baisers qu’elles ont reçus. Je l’aime de tout mon cœur et de tout mon être. J’explose d’amour ! Se peut-il qu’il ne voit pas cette explosion comme je suis moi-même demeurée aveugle à la sienne ? Je sais que mes sentiments ne changeront pas. Ils sont bien trop profonds. Parmi les lettres le concernant, j’ai omis de lui montrer celle dans lesquelles j’évoquais mon désir pour lui… Peut-être aurais-je dû ? Peut-être a-t-il peur de me blesser par une expression d’amour plus physique ? Je les ai dissimulées par pudeur et pour être franche par crainte de son jugement. Je redoutais qu’il me prenne pour une de ces courtisanes que nous avons si souvent rencontrées. Ô bien sûr, il sait que je n’ai jamais connu d’homme au sens biblique, mais une pudeur sans doute un peu sotte m’en a empêché. Pourtant, je connais et le désir et le plaisir… même si mes traversées ne se sont faites qu’en solitaire…
Je te laisse ma chère Rose, car je dois recacheter certaines lettres et les classer pour te les confier à nouveau.
Ton Oscar»
Après avoir lu ces lignes, Hortense commenta : «Aussi impossible l’un que l’autre ! Et bien, on peut dire que vous aviez du génie pour vous compliquer la tâche !!!! Votre amour serait-il demeuré totalement platonique ? Ils ont vécu dans l’un des plus grands lupanars que je connaisse, à savoir Versailles, et ils osaient à peine s’embrasser, comme du temps des premiers émois… Malgré leur âge, ils en étaient encore à roucouler comme de très jeunes tourtereaux… En tout cas, ma chère Oscar, je te félicite ! Réussir à faire attendre un homme une vingtaine d’années est un véritable exploit !!!! Inégalé à ma connaissance !!!! Ne te vexe pas, je te taquine ! Votre histoire est très belle, digne des plus beaux romans d’amour… J’aime Angeline aussi fort que tu aimais André, mais notre histoire est bien différentes de la vôtre…».
A suivre.....
1. 24/10/2010
Merci
2. 23/10/2010
Wow...ça change un peu du d-a...Très touchant(je parle de la déclaration et du doute...)...Moi je n'arrive pas encore complètement à écrire ça même si j'ai fait une ébauche sur ce genre de dilemme avec LO-ZORRO...Bravo!!