Chapitre 3
«Ma chère poupée, ma petite sœur,
Aujourd’hui, je devais passer une épreuve censée me permettre d’accéder au poste de capitaine de la garde. Il s’agissait de disputer un duel avec le comte de Girodelle devant toute la cour. J’ai refusé. Non pas de l’affronter, mais de me donner ainsi en spectacle. J’ai remporté ce duel, mon honneur est sauf ! Dans un premier temps, Père était furieux de ma désobéissance. Il m’avait sommé de me préparer au pire, et je m’y employais lorsque j’ai entendu sa voiture entrer dans la cour, puis ses pas se diriger vers la chambre d’André. Debout, en équilibre sur la corniche, j’ai surpris ses propos. Le comte de Girodelle, vaincu par mon épée, a, avec force enthousiasme, plaidé en ma faveur pour que je sois nommée capitaine de la garde royale. Le roi a alors ordonné que j’occupe ce poste. Père a sommé André de faire en sorte que je me plie à cette décision. André n’a pas protesté, il a accepté ! Pourquoi m’as-tu trahi, toi, mon ami le plus proche, mon seul ami, mon frère de cœur ?! A présent, je suis totalement seule… face à moi-même, face à mon destin… Je n’ai plus que toi ma chère poupée, ma petite sœur.
Comme toujours, lorsque je ne sais à qui confier le trouble qui m’étreint, je t’écris. Toi seule sais m’apaiser. Je sais que tu ne me jugeras pas, que tu ne me trahiras pas. Ta bouche restera à jamais close sur mes secrets inavouables, ceux qu’en grandissant je ne peux plus confier à André, encore moins à présent qu’il a accepté de violer ma volonté…. Il est était est ( ?) mon ami le plus cher, du moins je l’espère… Je souhaite du plus profond de mon être que la scène à laquelle j’ai assistée ce soir ne soit qu’un égarement passager, et que le lien qui nous unit unissait unit ne se brisera pas ainsi.
Quoi qu’il en soit, il ne peut pas comprendre ma détresse. André est un homme sur tous les plans alors que je ne suis qu’un homme sur le plan social. Ma chère poupée, je ne suis pas plus femme que je ne suis homme : je n’ai pas reçu la même éducation que les autres femmes, celle qui leur est propre. Je ne sais donc pas me comporter en femme. Vois-tu, ma chère poupée, ma chère Rose, ma sœur, on ne naît pas femme, on le devient*. Peu importe ce que la nature nous fait, homme ou femme, seul compte le statut que l’on nous attribue, la façon dont on nous élève, qui on nous dit que l’on est, qui l’on nous apprend à être…. Et pourtant, je me rends bien compte que je ne suis pas pleinement un homme… Tant de caractéristiques physiques m’en distinguent, ne serait-ce que cette poitrine que je dois enserrer dans des bandages. Ces maudits bandages qui parfois me coupent la respiration… Le corset de masculinité dont ils gainent mon corps me rappelle sans cesse à la rigueur de mon rôle d’homme. Ils sont si pénibles mais ô combien indispensables ! Ils me permettent d’entrer sur la scène sociale comme l’héritier des Jarjayes. Ils sont nécessaires pour donner l’illusion que je ne suis pas un homme fabriqué par l’éducation, mais un homme tout court… Un homme tout court… Seigneur… ça apparaît comme une telle évidence… c’est une telle évidence pour ceux que la nature a rangé du côté masculin… c’est si simple pour André et si compliqué pour moi…
Parfois, je me demande qui je serais si Père n’avait pas changé mon destin. Quelles seraient mes pensées ? Mes rêves ? Mes distractions ? Comment se dérouleraient mes journées ? Y prendrais-je plaisir ? Qui seraient mes amies ? De quoi parlerions-nous, que ferions-nous lorsqu’aucun adulte ne nous épierait ? Père me répète sans cesse que je dois me conduire avec honneur et courage. L’honneur et le courage ont-ils la même signification, les mêmes implications pour un homme que pour une femme ? Est-on heureuse lorsque l’on mène une existence de femme ? Je ne peux m’empêcher de contempler le portrait de Mère, si belle, si douce, en me demandant : "Aurais-je été ainsi ?". Ma chère poupée, qui suis-je ? Que suis-je ? Un homme ? Une femme ?»
A cet endroit, sur le papier jauni par les ans, le général de Jarjayes remarqua plusieurs traces de larmes ayant effacé les lignes tracées par la jeune fille qui hésitait à devenir capitaine de la garde royale. Emu par la détresse passée de son enfant, il laissa également échapper quelques larmes qui virent, des années plus tard, s’entremêler sur le papier à celles qu’avait versées Oscar bien des années avant. Son aveuglement passé était le poignard qui transperçait son coeur de père qui saignait à travers les gouttes d'eau salée qu'il versait avec d'autant plus de tristesse et d'amertume qu'il avait conscience de leur inutilité. Il avait résolument balayé le ressenti de son enfant. Il regrettait tant d'avoir ignoré que ce qu’il avait pris comme un défi puéril envers son autorité relevait en fait d’une véritable dualité chez sa fille, d’un questionnement qui semblait incessant et dont il supposa qu’il avait été son cancer identitaire tout au long de son existence. Repoussant d’un revers de manche ses larmes, témoins de son vain remord de n’avoir pas su comprendre, le Général poursuivit sa lecture.
«O ma chère poupée, compagne unique et muette de mes larmes interdites, comment dire que je ne suis pas certaine de souhaiter embrasser les rêves que Père a faits pour moi et qui sont en passe de devenir réalité ? Comment le pourrais-je ? Je sais si peu de choses sur ce que signifie être une femme… Je voudrais tant savoir, rien que pendant une journée… Je pourrais ainsi dire moi-même qui je préfère être : l’héritier des Jarjayes ou simplement leur dernière fille.
Ma chère poupée, comment dire que je doute des intentions dont le roi a fait part à Père. En effet, pourquoi m’attribuer la garde d’une femme ? Est-ce parce que malgré mon éducation masculine, la loterie de la nature m’a rangée rangée du côté féminin ? Est-ce une façon de me dévaloriser ? De renier l’éducation que j’ai reçue et les compétences que j’ai acquises au prix de tant d’efforts ? Est-ce pour avoir une curiosité sous les yeux, un être mi-homme, mi-femme ? Va-t-on me considérer comme une distraction de cour, comme ce célèbre nain que l’on surnomme Joujou ? La royauté veut-elle faire de moi son jouet ? Qu’éprouve-t-on lorsque l’on est qu’un jouet, ma poupée chérie ? Ah comme je maudis à présent tes lèvres closes, incapables de me donner une réponse ! Ce duel qui devait se dérouler devant toute la cour me faisait tant penser aux jeux du cirque romain dont mon précepteur m’a si souvent parlé lorsque j’étais plus jeune… Obtenir le poste de capitaine de la garde royale était-il le véritable enjeu de ce duel ? N’était-ce pas plutôt une façon de divertir une cour qui s’ennuie et étouffe sous les contraintes et les intrigues ? J'y suis allée si peu et pourtant je déteste tant la bassesse des courtisans ! J’imagine sans peine les conversations : «Imaginez, très cher, un homme affrontant une femme en duel ! C’est follement original ! Je me demande si la femme l’emportera. J’en doute, mais ce serait si inattendu, si distrayant ! Et si nous parions ! Oh oui, lançons des paris ! ça rendra le duel encore plus amusant !» De grands enfants trop gâtés à qui l’on donne une nouvelle poupée… De grâce, Père, je ne veux pas être leur jouet !
A moins que le roi ne veuille fournir à la jeune dauphine une compagne de boudoir peu commune ? Comment savoir ?
Ma chère poupée, je voudrais tant être certaine que la suite des événements comblera les espoirs de Père. Si j’en étais certaine, j’accepterais sans hésiter ! Mais quelle humiliation pour lui, quel déshonneur pour notre nom s’il s’avérait que le roi ne voit en moi qu’un jouet pour les courtisans ou pour la dauphine ! Père en souffrirait terriblement. Y survivrait-il ? Ma chère poupée, Père pense que je ne le comprends pas et cette pensée me meurtrit bien plus que les violentes gifles qu’il m’a assénées dans l’écurie. Si je pouvais lui faire part de mes craintes …. Je ne le peux… Il ne les entendrait pas…. Père est pourvu d’une telle droiture morale qu’il est incapable de concevoir les autres autrement qu’à sa mesure… Jamais il ne pourra admettre de considérer sérieusement l’éventualité que je ne puisse être qu’une curiosité de cour… Il ne veut voir en moi que son héritier, faisant fi des décisions de la nature...
Quelle décision prendre, ma chère poupée ? Dois-je prendre le risque de n’être qu’un autre Joujou en faisant le pari qu’il n’en sera rien ? Seul l’avenir pourrait me répondre. Or, comme toi, il demeure désespérement muet, alors que moi je serai sommé de parler pour faire part de ma décision… Chère Rose, si tu savais combien je t’envie parfois. Tu ne reçois que confidences et affection, même si tu n’y réponds pas, alors que je dois savoir quelle direction donner à ma vie. Je me sens si jeune pour faire un choix qui, au-delà de ma propre personne, engage l’honneur de notre famille. Puisse le Ciel me venir en aide…
Adieu ma chère petite sœur, j’entends le pas de Père dans le couloir et je ne veux pas qu’il aperçoive un raie de lumière sous ma porte. Je dois lui laisser penser que je suis aussi sereine que forte et déterminée. Il m’a tant voulue ainsi que ce serait un péché de le décevoir, de le trahir».
Le Général acheva de lire ces lignes et murmura à l’intention de sa fille dont la dépouille gisait à ses côtés : «Oh mon Dieu, Oscar… que de souffrances pour répondre à mon caprice ! Vous m’avez voué votre vie et sacrifié votre personne…. Avez-vous connu un tant soit peu le bonheur ou vous ais-je plongée dans une spirale de malheur sans fin ? M’en avez-vous tenu rigueur, ma fille chérie ? Seigneur, faites qu’elle trouve enfin la paix, où qu’elle soit, je vous en supplie à genoux. Oscar… ».
Soudain, il remarqua ces quelques lignes écrites à la hâte, probablement le soir suivant : «Ma chère poupée, j’ai finalement décidé de devenir capitaine de la garde royale. J’agis ainsi par amour et par respect pour Père. Je n’espère plus qu’une chose : être à la hauteur de ma tâche et ne jamais déshonorer mon nom. Je jure de consacrer ma vie à servir mon pays et à honorer le nom des Jarjayes. Quelles que soient mes actions, fasse le Ciel que je sache me montrer noble et de cœur et d’esprit. Ma chère sœur, tu seras le seul témoin de mon serment, et ta vue saura me le rappeler si un jour je devais me sentir faiblir».
Le Général sentit les larmes couler sur ses joues en imaginant la frêle jeune fille blonde qu’elle avait été prêter un serment aussi lourd que noble. Il pensa alors que la noblesse d’Oscar n’était pas une noblesse transmise par le sang, avec laquelle elle n’avait rien eu à voir : elle l’avait acquise et méritée par ses actes et ses pensées, et ce probablement tout au long de cette vie qu'il n'aurait jamais voulu et dû voir s'achever. Un père ne devrait pas survivre à son enfant...
Il s'efforça de chasser ces pensées et prit sur lui pour lire la seconde lettre, car il réalisa soudain que ces missives allaient lui révéler ce qu’avait été la vie d’Oscar, ses pensées les plus secrètes. Elles lui diraient s’il avait malgré tout été un bon père… Si au fil des ans, sa fille l’avait estimé comme tel ou si son amour et son estime pour lui avaient décru… Les années passant, avait-elle regretté son choix ?
A suivre...
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