Ma chère poupée (9)

 

 

Chapitre 9

 

« Ma chère poupée, ma chère sœur,

 

Comme je suis heureuse que tu n’aies pas eu à livrer mes confidences à André ! Le duel a eu lieu, mais il n’a donné lieu à aucun blessé important : le duc a été écorché à la main et surtout à l’ego ! La reine m’a sanctionnée pour ma conduite en m’assignant à résidence. Par cette sanction, elle m’a protégé d’une peine plus lourde. Je ne lui en tiens donc pas rigueur. Profitant de l’absence de Père, j’ai désobéi. J’ai voulu mettre à profit ce temps de répit inespéré pour visiter nos terres et surtout m’enquérir de la façon dont le peuple considérait les souverains. C’est donc de bien loin que je t’écris, ma chère sœur, car, comme tu le sais, je n’ai pas pu t’emmener avec moi.

 

Ma chère Rose, si tu savais combien j’ai été stupéfaite par mes découvertes ! Les jeunes souverains ont déçu les immenses espoirs que le peuple avait placés en eux… Et, je peux comprendre la mesure de leur déception. J’ai été moi-même très affligée par certains faits que j’ignorais jusque-là. Lorsque nous sommes arrivés à Arras, nous avons rencontrés le père Sugan et son plus jeune fils, Gilbert. Le père a à peine daigné nous adresser la parole, et le fils aurait souhaité que ses yeux soient des poignards pour qu’il puisse me les planter dans le cœur. Sur le moment, je n’ai pas compris la raison de cette hostilité. Comme je la comprends à présent ! Comment ne pas détester les nobles lorsque l’on souffre par leur faute à chaque instant de sa vie !

 

Dans la soirée, nous avons appris que l’enfant était malade et sa famille ne pouvait assumer la dépense d’un médecin ! Je ne l’ai pas compris immédiatement ! Et du haut de mon arrogante ignorance de privilégiée repue j’ai eu l’affront de dire à ce père que son manque d’amour envers son enfant était monstrueux ! Seigneur, comment d’aussi cruelles paroles ont-elles pu passé la barrière de mes lèvres ? Pour ce père, faire soigner l’enfant revenait à condamner toute la famille à la famine et à une misère encore plus noire ! Ils ont déjà si peu pour se nourrir… Bien sûr, quand la lumière de la compréhension s'est installée dans mon esprit, j’ai emmené l’enfant chez un médecin et ce dernier a pu le soigner, mais mon geste est si dérisoire, presque ridicule voire ironique si l’on sait que les Sugan travaillent les terres de ma famille et nous payent des impôts ! Je n’ai fait que leur rendre ce que jamais je n’aurais dû leur prendre !

 

J’ai si honte…. Je ne comprends pas, Père ne peut connaître de cet état de fait. Il est impossible qu’il tolère que la misère sévisse sur les terres des Jarjayes ! Je l’en informerai dès mon retour, tout comme je ferai part aux souverains des conditions de vie du peuple. Je crois qu’il est de mon devoir de le faire. Les souverains sont comme des plantes dont la serre serait le château de Versailles. Ils vivent comme de somptueux reclus : ils ne sont que partiellement informés de ce qui se passe dans leur pays, car toutes les informations qu’ils reçoivent du monde extérieur sont triées, censurées par différents intermédiaires. Ils doivent être mis au courant pour pouvoir agir ! La misère ne touche pas que Paris, elle gangrène toute la France et attise dans les esprits un vent de colère qui n’augure rien de bon …

Ma chère sœur, sans doute te demandes-tu où je me trouve ? Je dois t’avouer que je l’ignore. Une fois assuré que le jeune Gilbert guérirait et après avoir laissé suffisamment d’argent pour que tous les soins dont il pourrait avoir besoin lui soit prodigués, j’ai quitté précipitamment Arras. Poussée par une honte aiguillonnée par la colère, j’ai pris la fuite ! Comment pourrait-il en être autrement ? On me remerciait, on louait ma générosité, alors que j’étais en partie responsable de la souffrance de cet enfant. Ne suis-je pas Oscar de Jarjayes, le fils du maître des terres ? A ce titre, je me sustente du labeur de ces paysans, je m’abreuve de leur sueur… Comment ne pas être envahie de honte ? A notre décharge, une grande partie des taxes que nous prélevons sont reversées à la couronne et nous n’avons pas le pouvoir de fixer les impôts : seuls les souverains le peuvent.

Dans ma fuite, j’ai fait une chute et je suis restée un temps inconsciente sous un arbre. André a veillé sur moi, comme à son habitude. A mon réveil, il m’a dit de le suivre. Comme j’hésitais, il m’a dit qu’après les récents événements, j’avais besoin de me laver le cœur à la rivière d’une innocente simplicité. Il nous restait plusieurs jours avant de devoir rentrer sur Paris, j’ai donc accepté, ne sachant trop à quoi m’attendre.

Quelle surprise ! Il m’a emmené au plus profond de la forêt. A côté d’une rivière, se trouvaient une chaumière en parfait état, et un peu plus loin une grange qui semblait en grande partie avoir été dévorée par les flammes. Alors que je m’apprêtais à frapper à la porte, André est passé devant moi et a ouvert. La maison semblait inhabitée depuis des années et extrêmement modeste. Le mobilier se composait du strict nécessaire : une table en bois brut, quelques chaises en pailles, deux lits, un de grande taille, un de plus petite taille, et d’une cheminée. Le tout était recouvert d’une épaisse couche de poussière qu’André s’est empressé de faire disparaître.

Nous y résidons depuis quelques jours. Je n’ai jamais connu un tel manque de confort (même à la caserne…), cependant je dois avouer que je suis bien en train de me laver le cœur, comme il me l’avait promis. J’ai appris de drôles de choses sur André. Le jour de notre arrivée, il s’est absenté. Quand je lui ai demandé où il était allé, il m’a répondu qu’il était allé poser des collets. L’échange qui a suivi ne manque pas de sel, c’est pourquoi je te le retranscris :

 

''-Des collets ?! Mais André, le braconnage est strictement interdit voyons ! Seuls les propriétaires des terres et leur famille ont le droit de chasser ! Si on te prenait…

- Et qui es-tu Oscar ? N’es-tu pas le fils du maître des lieux ? Tu as parfaitement le droit de demander à ton domestique de poser tous les collets que tu souhaites, Oscar. Ces terres appartiennent à ta famille. TU as ce droit de chasse !’’

Il a raison, j’ai en effet ce droit. Mais il est plus amusant de poser des collets que de chasser. Il m’a appris. J’aime beaucoup les mettre au levée du jour et aller les relever le soir. André connaît également de drôles de fruits et de tubercules qui poussent dans les bois. Il sait les cuisiner avec le gibier et je dois dire que c’est excellent !

Un jour où nous étions allés relever nos collets, nous avons rencontré une très jeune fille qui se livrait à la même activité que nous. Elle m’a observé un moment, puis s’est approché de moi en disant : «Vous savez, vous ne devriez pas porter ces vêtements tous les deux. Visiblement, vous les avez volés à des nobles, mais ils vous font remarquer. Venez avec moi, je vais vous donner ceux de mon frère. A propos, je m’appelle Coralie». J’allais protester quand André m’a fait comprendre qu’il serait inopportun pour notre retraite secrète que l’on sache qui j’étais. Nous l’avons donc accompagnée. Elle vit en compagnie de sa mère dans une maison si délabrée que j’ai failli pleurer en la voyant si souriante dans cette atmosphère suintant la misère et la souffrance. Elle nous a appris que son père et son frère avaient succombé à la tuberculose, et depuis ce temps, sa mère souffrait d’une sorte de langueur qui la rendait incapable de la moindre activité. C’est pour cela que la jeune fille braconne, pour pouvoir se nourrir et nourrir sa mère. A l’instar d’André, elle connaît ces mystérieuses tubercules et ces baies qui m’étaient inconnues jusqu’à ces derniers jours.

Elle nous a donné les vêtements de son frère. J’ai eu beaucoup de mal à accepter de prendre quelque chose à cette enfant alors qu’elle manque cruellement de tout. Je lui ai dit que l’étoffe pourrait peut-être lui servir, non que je m’y connaisse en couture…mais j’ai songé à certaines conversations entre certaines domestiques qui utilisaient les étoffes d’anciens vêtements pour en confectionner de nouveaux… Elle s’est contentée de rire en arguant que les hommes ne connaissaient décidément rien à la couture… Si elle savait... Elle a insisté pour que nous dînions chez elle. Comme j’avais encore une fois des scrupules à accepter, André a répondu à ma place que ce serait avec plaisir et que nous en étions honorés. Au cours de ce souper, j’ai pu constater combien leur misère était grande, tout autant que le désespoir qui les pousse à haïr les nobles, sans les connaître. Elle a fait un portrait de ma personne absolument odieux : suffisant, méprisant, arrogant, prenant plaisir à parader à Versailles et à paresser toute la journée… J’ai compris une chose ce soir-là, la haine de Coralie ne m’est pas réellement destinée, elle est la forme que prennent sa souffrance et sa colère lorsqu’elle pense qu’elle ne peut manger à sa faim alors qu’une poignée d’oisifs festoient sans vergogne et sans une pensée pour le peuple ivre de labeur et de pauvreté.

Avant de partir, je m’arrangerai pour déposer devant sa porte l’argent que j’avais prévu pour notre hébergement durant ce voyage. Je ne suis que par trop consciente de la futilité de mon geste, mais je me dis que pendant quelques temps elle verra sa vie s’améliorer…La véritable solution est ailleurs : dans le fait de porter à la connaissance des souverains ce genre de situations intolérables et indignes de la terre de France ! Je pense aussi à cette jeune fille qui se nomme Rosalie et qui avait arrêté ma voiture pour me vendre ses faveurs. Une idée ne cesse de me tarauder : je dois la retrouver pour savoir ce qu’elle est devenue. Si sa situation ne s’est pas améliorée, je la prendrais sous ma protection. Après tout, un gentilhomme peut faire ce genre de chose, pourquoi pas moi ? Surtout si cela lui permet de ne plus souffrir de la faim… Je sais, là aussi, que ce ne sera qu’une goutte d’eau de générosité dans un océan de misère… Seule une action des souverains sera vraiment efficace. Je m’y emploierai en temps utile !

 

Je m’en vais donc habillé comme un paysan. Encore une fois, je me travestis, mais je trouve cela amusant. André m’entraîne à commettre les pires folies. La dernière était de chaparder des pommes dans un verger. Certes, la crainte de se faire prendre est grisante, surtout quand on sait qu’en réalité on ne court aucun risque. Mais, je ne peux m’empêcher de songer à la réaction de Père s’il apprenait les derniers ‘’exploits’’ de son fils censé être aux arrêts à Jarjayes. Je doute qu’il me félicite… Ceci dit, je retrouve des sensations oubliées, celle de l’enfance. Grimper aux arbres, marcher dans l’herbe sans chaussures, nager… Tant de choses que j’avais oubliées éclaboussent mon cœur d’un élixir de bonheur et de bien-être auquel je vais avoir toutes les peines du monde à renoncer. Je suis bien en train de plonger mon âme dans le bain d'une bienfaisante simplicité qui me lave de l'atmosphère vicié et empesé de Versailles. Lorsque juchée sur une branche, je savoure les pommes que je viens de voler, il ne reste plus grand chose du fier et probablement arrogant colonel de la Garde Royale ! Mais c'est si bon de l'oublier un temps, de me laisser porter par la douce brise d'une vie si simple... Je sais bien qu'elle ne me semble simple que parce que je suis certaine que je ne manquerai jamais de rien. Je suis bien consciente que ma conduite est une insulte envers ceux qui souffrent réellement... Cependant, pour quelques jours seulement, je veux profiter de cette parenthèse à la simplicité enchanteresse. Je sais qu'elle ne se présentera probablement jamais plus à moi, alors je fais mon possible pour en jouir au maximum, repoussant les nuages du devoir et des conventions liées à mon rang à plus tard !

Il n’y a qu’un point noir à ce tableau : lorsque nous passons près de la grange brûlée, le visage d’André s’assombrit. Lorsque j’essaie de savoir ce qui lui arrive, il se ferme, puis détourne la conversation. Je ne cesse de me poser une question : chez qui habitons-nous sans permission ? Lorsque je pose la question à André qui semble connaître les lieux comme s’il y avait vécu, il me répond de ne pas m’inquiéter, car en tant que fils du propriétaire des terres, je peux loger où je le souhaite, aussi longtemps que je le souhaite sans avoir de compte à rendre. Mais, je ne peux m’empêcher de m’interroger. Hier soir, je suis allée remplir la cruche à la rivière. Cette activité m’était jusqu’à lors totalement étrangère et je dois avouer qu’elle m’amuse énormément. Pour certains, il s’agit d’une corvée, pas pour moi : je sais que jamais plus je ne referai ces gestes. J’ai poussé la porte doucement pour éviter de renverser de l’eau (j’avais un peu trop rempli la cruche) et j’ai surpris André en train de caresser tristement les initiales gravés sur le manteau en bois de la cheminée : ‘’MG BG AG’’. J’ai tenté d’en savoir davantage, mais il ne m’en a rien dit. Je crois que je ne saurais jamais où je me suis lavée le cœur …

Je te quitte ma chère sœur, car demain nous reprenons la route pour rentrer à Jarjayes.

Ton Oscar qui, même de loin, pense très fort à toi !

 

En lisant la fin de la lettre de sa sœur, Hortense ne put réprimer un sourire accompagné d’un commentaire : « Ainsi, tu n’avais donc pas compris, Oscar. André était dans la maison qui l’a vu naître… »

 

A suivre ….

 

 

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