Ma chère poupée

 

 

 

 

Chapitre 1

 

 

Décembre 1763

André était arrivé à Jarjayes depuis quelques mois. Il lui avait fallu peu de temps pour s’attacher à Oscar. Le 25 décembre symbolisait non seulement Noël, mais également l’anniversaire de la fillette. Cette dernière allait avoir 8 ans. Le petit garçon voulait lui offrir un cadeau et se torturait à chercher quelque chose qu’elle n’ait pas. Il avait beau se creuser la tête, il ne trouvait pas : son ange blond au caractère d’adorable démon semblait tout posséder. André était fort triste, car il tenait absolument à lui témoigner son amitié par un présent. Il erra plusieurs jours comme une âme en peine, laissé seul par une Oscar que son père avait sommée de l’accompagner pour visiter leurs terres en Normandie. Grand-Mère regardait avec tristesse son petit-fils sombrer dans une mélancolie dont elle ignorait la cause. Pour le sortir de cette étrange torpeur qui semblait l’avoir assailli, elle décida de lui donner davantage de travail, tentant ainsi de l’empêcher de penser. Elle ne lui fit donc grâce d’aucune corvée qu’il accomplit sans dire un mot. Son corps travaillait mais son esprit demeurait absorbé par son univers intérieur. Grand-Mère persévéra et le força à l’accompagner au marché. Pour la première fois, le petit garçon rechigna en arguant qu’il s’agissait d’une tâche de femme. La vieille femme le morigéna : « Si Oscar se bat à l’épée alors qu’elle est une fille, tu peux bien m’aider en m’accompagnant au marché, même si tu es un garçon. A moins que tu n’aies pas le courage de ma petite Oscar… ».

Il n’en fallut pas davantage pour qu’il accepte, par défi. Tout le long du chemin, il se sentit ridicule, portant un panier à provision comme les femmes, mais n’en souffla mot, s’efforçant de prouver que cela ne l’affectait en rien. Il en était à serrer les dents et à se dire qu'Oscar agissait ainsi chaque jour de sa vie alors qu’une bande de garçonnets se moquait de lui, lorsqu’il les vit… Il n’entendit plus les rires, seules comptaient ces poupées de chiffons qu’il vit sur un étale. Il venait de trouver la seule chose que la fillette ne possédait pas : une poupée… Pour la première fois depuis le départ d’Oscar son visage s’illumina et il sourit à Grand-Mère sur le chemin du retour. A peine arrivé à Jarjayes, il posa son panier sur une des tables des cuisines, courut vers sa chambre et se précipita sur ses économies. Il s’en saisit, descendit l’escalier comme une tornade, retraversa les cuisines, attrapa les poireaux dans le panier, les cacha dans la nourriture destinée aux chevaux, puis dit qu’il retournait au marché pour acheter les légumes manquant, sans que Grand-Mère n’ait eu le temps de dire un mot.

«GM [pour elle-même] : C’est pourtant curieux, j’étais certaine d’avoir acheté des poireaux… J’ai dû les égarer sur le chemin du retour… Mais avec quoi va-t-il les acheter ?».

Elle se précipita sur les talons de son petit-fils. Elle le héla si fort qu’André n’eut pas le cœur de ne pas lui répondre. Elle lui remit alors quelques pièces destinées à acheter les légumes manquant. Elle lui expliqua qu’elles provenaient de sa propre bourse, car, dans la mesure où elle pensait avoir perdu les vivres, il lui incombait de les remplacer sans en faire supporter la dépense aux Jarjayes, et surtout sans que personne ne s’aperçoive de sa maladresse. André fut tenté de refuser, mais il réalisa que pour que son mensonge reste crédible il ne le pouvait. C’est donc avec une certaine gêne qu’il prit l’argent que lui tendait la vieille femme, se jurant intérieurement de le remettre discrètement dans la bourse de sa grand-mère dès son retour. Cette dernière lui fit promettre de se montrer prudent et de rentrer le plus rapidement possible pour qu’elle puisse préparer le dîner de Mme de Jarjayes à temps. Cette dernière lui avait, en effet, demandé un plat dont la réalisation nécessitait absolument des poireaux*.

André courut tout le long du chemin, craignant que les marchands aient déjà remballé. Quel ne fut pas son soulagement quand il vu qu’il n’en était rien ! Il se mit alors à chercher avec une frénésie anxieuse l’étale aux poupées. Son cœur déborda de joie lorsqu’il s’aperçut qu’il était encore là. Il s’approcha, et regarda méthodiquement toutes les poupées, cherchant celle qui aurait l’honneur de plaire à sa chère Oscar. Au fur et à mesure de son examen, le dépit se peignit sur son visage : non seulement elles ne lui semblaient pas asses belles pour Oscar, mais ses économies ne lui permettaient d’en acheter aucune… à moins que… Non, il ne pouvait pas utiliser l’argent de sa grand-mère… C’était du vol et elle en avait déjà si peu… Malgré ses scrupules, il se décida à joindre ces piécettes aux siennes… Cela lui permettait d’acheter la poupée la moins chère. Il dut se mordre la lèvre pour ne pas pleurer lorsqu’il réalisa qu’il ne s’agissait que d’une vulgaire poupée de chiffon, trop ordinaire pour une petite fille noble. Pour la première fois, André maudit sa condition.

Depuis un certain temps, la marchande observait le petit garçon. Elle avait eu le loisir de constater toute la palette des émotions qui s’étaient tour à tour peintes sur le visage de l’enfant : la joie, le dépit croissant, l’hésitation, puis une tristesse si profonde qu’elle semblait n’avoir pas de fond. Elle se sentait émue plus qu’elle ne l’aurait dû : après tout, elle voyait ce genre de scène fréquemment. D’habitude, elle rabrouait l’enfant en lui assénant un ferme : «T’as pas le sou, t’achète pas ! C’est aussi simple que ça ! Va-t-en ! Et que j’te prenne plus à venir traîner par ici si t’as pas d’argent pour payer ! Chenapan ! Vaurien !».

Cette fois, elle n’eut pas le courage de sermonner l’enfant qui se tenait devant son étale. Elle lui demanda la cause de son chagrin. Il ouvrit sa petite main renfermant tout ce qu’il possédait en murmurant : «Ce n’est pas assez.. ». La commerçante compta, puis lui sourit en disant : «Mais si, recompte, tu peux acheter cette poupée». Et, elle désigna la poupée qu’André n’estimait pas digne d’Oscar. Il baissa la tête et dit dans un souffle : «Je le sais, mais ce n’est pas assez beau pour elle… Depuis la mort de mes parents l’été dernier, chaque jour que je passe avec elle est un rayon de soleil qui réchauffe mon cœur… J’aurais voulu réchauffer le sien en lui montrant par mon cadeau combien je tiens à elle… C’est une petite fille spéciale… Je sais qu’elle ne possèdera jamais d’autre poupée… Son père lui interdit d’en avoir…. Et bientôt, elle sera trop grande… Oh… mais je vous importune… Je vous prie de me pardonner de vous avoir déranger, Madame… Je m’en vais…

La marchande : Et ben dis-moi, tu causes rudement bien toi ! Dis-moi, cette petite fille m’a l’air très particulière. Qu’est-ce que c’est t’y que ce père qui ne veut pas de poupée pour sa fille ?! Comme si on saurait pas que toutes les petites filles ont besoin d’une poupée… T’inquiète pas petit, elle l’aura sa poupée… Même une très belle !».

Elle sortit de son étale une poupée de porcelaine, blonde, aux yeux azurs, portant les vêtements qu’une petite fille noble aurait portés. André regarda la femme, resta un instant interdit tant la poupée ressemblait à Oscar, puis demanda : «Mais pourquoi n’est-elle pas avec les autres ?

M : Bah, pour pas qu’on me la vole, c’te question ! C’est pas une poupée pour des gens qui vont au marché… Jamais je l’aurais achetée pour la mettre sur mon étale, parce que pour sûr que personne l’achèterai… J’étais malade et c’est mon crétin de fils qui a fait les achats… J’ai c’te poupée depuis deux ans maintenant, et pas moyen de la fourguer ! Tu penses qu’elle plairait à la petite fille qu’a pas le droit d’avoir de poupée ?

A : Oh oui… mais je ne peux pas l’acheter…

M : J’te dis que si ! De toute façon personne n’en veut de c’te poupée, alors tu vas faire une bonne affaire et moi aussi ! Tu vas me donner l’argent que tu as et moi, j’te donne la poupée ! ça t’semble honnête, petit !

A : Oui madame ! Merci !

M : Pas d’quoi ! Et pis, ça m’crève le cœur une petite fille qu’a pas droit à une poupée ! Et toi, t’es bien mignon de lui en payer une ! Eh, pas de blague, hein ? Vous ferez attention à c’qu’on trouve pas sa poupée, sinon elle pourrait avoir des histoires la p’tite … Bon, j’te l’enveloppe dans du papier pour les légumes, comme ça ni vu ni connu ! Compris ?

A : Oui, madame».

Sur le chemin du retour, André était partagé entre une joie sans borne et la honte. Joie parce qu’il avait trouvé la poupée qui convenait à Oscar, honte parce qu’il s’était servi de l’argent de sa grand-mère. De retour à Jarjayes, il se précipita pour aller chercher les poireaux qu’il avait cachés, à leur place, il déposa la poupée, prit le papier qui enveloppait cette dernière et y mit les poireaux. Il les rapporta à Grand-Mère qui les examina en disant : «Hmm … M’ont plus l’air très frais ces poireaux…

A : Il n’y avait plus que ceux-là Grand-Mère. Les marchands remballaient, alors j’ai préféré ramener des poireaux que ne rien ramener du tout.

GM : Tu as bien fait mon petit».

Quelques jours passèrent. André avait dissimulé la poupée dans sa propre chambre, en prenant mille précautions, mais il ne parvenait pas à faire taire ses scrupules vis-à-vis de sa grand-mère et finit par lui avouer la vérité. Lorsqu’elle l’apprit, le cœur de la vieille femme se gonfla de joie et d’espoir : «Une poupée ! Une poupée pour ma petite Oscar ! C’est la meilleure idée que tu aies eue et je suis contente d’y avoir contribué, même si c’est malgré moi ! J’espère que tu ne lui as pas acheté une de ces affreuses poupées de chiffon !

A : Non, Grand-Mère

GM : Hmmm …. Viens me montrer ça ! Comme si un petit garçon pouvait s'y connaître en poupée !».

André emmena sa grand-mère dans sa chambre et lui montra sa petite merveille. L’aïeule, soudain inquiète par la somptuosité du cadeau, demanda vivement : «Tu ne l’as pas volée au moins ?

A : Non Grand-Mère, je t’assure…

GM : Comment ça ?! Mais elle n’est même pas enveloppée ! André, tu vas me dire la vérité ou il t’en cuira, foi de Marron-Glacé !».

C’est alors qu’André lui raconta les circonstances dans lesquelles il avait acheté la poupée. L’explication satisfit Grand-Mère qui s’empressa d’ajouter : «Bon, il ne reste plus qu’à envelopper comme il se doit ton cadeau… Une jolie poupée pour ma jolie petite Oscar… Je n’aurais jamais osé en rêver».

Oscar rentra de Normandie, et la vie des deux enfants reprit comme avant, à un détail près : André attendait avec un mélange d’impatience et de crainte la façon dont elle allait accueillir son cadeau secret.

 

 

La suite ici…

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