André se sentait bien. Il venait de réparer la vitre d'une des fenêtres de la chambre d'Oscar qui avait été brisée par la tempête la nuit dernière.
Aujourd'hui il avait fait un temps superbe, aussi lui et les deux jeunes femmes avaient passé leur journée à la plage. Il savait pourquoi Oscar avait tenu à se retirer sur ses terres de Normandie, mais il ne pouvait s'empêcher de trouver cela agréable. Il était évident qu'il fallait quitter la cour. La Reine n'aurait eu de cesse de remuer le couteau dans la plaie en ne parlant que de Fersen. Et ici, ils n'étaient que tous les deux. Enfin, trois avec Rosalie, mais la présence de cette dernière n'était pas dérangeante, au contraire. Elle leur permettait de se changer les idées. Descendant pour savoir ce qu'elles faisaient, André ne trouva que Rosalie qui cherchait manifestement à s'occuper. Grand gourmant devant l'Éternel qui voyait l'heure avancer, André lui proposa de préparer le souper et de leur prouver ainsi qu'elle avait appris les secrets de Grand-Mère. Il établit un menu qui occuperait la jeune fille pour au moins trois bonnes heures.
-Mais dis-moi Rosalie, que fait Oscar?
-Elle est partie faire une promenade sur la plage, elle m'a dit qu'elle voulait être seule.
- à cheval?
- Non, non. Elle est partie à pieds, pour réfléchir a-t-elle dit. Tu vas aller la chercher?
- Oui. Mais mets-toi vite au travail, parce que tout ce temps en bord de mer, ça ouvre l'appétit. Quand je reviendrai avec Oscar, elle aura sûrement faim.
-Et toi aussi!
La jeune fille eut un petit rire joyeux et c'est souriant qu'André quitta la cuisine. Mais son beau sourire le quitta une fois hors de la maison.
Il se dirigea vers la plage et aperçu la fine silhouette dans cette lumière d'or et de feu d'une fin d'après-midi au bord de l'océan. Il baissa les yeux comme pour s'interdire de rêver en la regardant ainsi avec toute l'admiration et l'amour qu'il avait pour elle. Prés de lui, sur le sable il trouva les bas de soies de la jeune femme et ses souliers. Il la regarda de nouveau. Elle faisait des allers et retours sur la plage les pieds dans l'eau, ses longs cheveux blonds flottant au vent, en culotte, la chemise assez ouverte et tombante vers l'arrière. Il était très rare qu'Oscar soit négligée dans ses tenues. Elle n'en était que plus belle, il serait resté là dans ses rêveries, la contemplant à distance comme il le faisait souvent, si l'image de Fersen n'était venue le frapper. Le Suédois. André pensait aussi souvent à Fersen qu'Oscar. Le plaignant et le haïssant en même temps. Il savait que Fersen souffrait milles morts tout comme lui. Tous les deux aimaient des femmes qui leurs étaient interdites de par leurs naissances. Mais Oscar l'aimait lui. Et cela, il avait du mal à le supporter. Il savait que lorsqu'elle regardait le flux et le reflux des vagues, son cœur partait vers Fersen. Il traversait l'océan pour le retrouver aux Amériques. Comme sa peine devait lui être lourde. Il n'aimait pas la voir ainsi ruminant intérieurement ses sentiments sans jamais laisser paraître le moindre trouble. Ce n'était pas bon pour elle, ce n'était pas bon pour eux. Même si le tableau qu'elle lui offrait était de toute beauté à ses yeux, il se devait de la déranger. Il s'approcha silencieusement. Elle ne le vit pas venir vers elle.
-Oscar, tout va bien?
La jeune femme posa alors les yeux sur lui, comme si elle n'avait pas entendu la question. Elle le regardait simplement sans prononcer un mot, sachant fort bien qu'il se répéterait. Curieusement, ce ne fut pas le cas. Non seulement il n'ouvrit plus le bouche, mais il la regarda avec tristesse et se forçant à sourire, il lui tourna le dos pour repartir.
-...Je ne me sens pas bien. Non ! André je me sens mal.
Oscar s'était empresser de répondre. Elle ne savait pas pourquoi, elle le regrettait déjà mais elle l'avait arrêté. André ne bougeait plus et avait levé les yeux au ciel, regardant une mouette passer très haut au-dessus d'eux. Il eut un faible sourire pour lui-même. Il se retourna pour regarder la jeune femme. Elle s'était remise à observer les vagues. Il se plaça à coté d'elle et ils reprirent ensemble la marche. La marrée montée et ils avaient de l'eau jusqu'au chevilles. Ils restèrent un bon moment silencieux. Leurs mains se frôlèrent une première fois accidentellement, puis une seconde, la troisième fois Oscar croisa ses doigts avec ceux d'André. Ils ne se regardaient pas. Ce geste parut à Oscar le plus naturel du monde. Elle se surprit à ce demander depuis quand elle ne lui avait pas donné la main. Une éternité. Le pouce d'André caressait le sien comme les vagues caressaient le sable. C'était un petit geste, si simple, mais si doux et important. Elle en fut soulagée et poussa un long soupir. André savourait en lui-même ce petit moment de tendresse presque irréel.
-tu te sens mieux?
-Je me sens si triste...
-Je suis là Oscar, je peux tout entendre. Tu le sais...
-......
-Tu n'as pas à jouer cette comédie qui est ta vie avec moi. Confie-toi à moi, ne t'emprisonne pas en toi-même. Tu te perdras à toujours te trahir ainsi et nous te perdrons, nous aussi si tu nous empêches de te venir en aide. Il n'y a personne à part nous sur cette plage, alors je t'en prie Oscar, si tu dois pleurer, fais-le...Mais extériorise tes sentiments...Il n'y a personne pour te blâmer d'être toi-même pour une fois. Tu en as besoin et moi aussi....
Toujours silencieusement, des larmes se mirent à rouler sur les joues d'Oscar. Elles étaient aussitôt séchées par le vent encore tiède. Il sentait qu'elle pleurait, mais ne la regardait pas, pour ne pas la mettre mal à l'aise et surtout pour ne pas pleurer lui aussi. Il n'aurait pas su quoi lui répondre dans ce cas. Il était là pour la soutenir, pas pour se laisser aller lui aussi. Il attendait qu'elle lui parle de Fersen, comme on attend une peine, anxieux mais courageux et déterminé à aller jusqu'au bout.
- André, depuis mon entrée dans la Garde Royale, j'ai l'impression d'avoir oublié de vivre. Le temps passe inexorablement et je ne réalise aucun de mes rêves. A mon retour, peu après le duel contre le duc de Germain, le comte de Girodel m'a dit en plaignant la Reine qu'elle était désœuvrée parce qu'elle n'avait pas d'enfant à chérir. Je ne sais pas pour quoi, mais cette phrase est restée gravée en moi. Je n'ai pu m'empêcher de la retourner pour moi. La Reine peut avoir des enfants, et elle en aura sans doute, mais moi? Quel rêve puis-je avoir avec la vie que je mène? Je n'aurai jamais de famille, je ne suis pas assez libre pour cela. Je suis plus une enfant, mais je ne suis pas tout à fait une adulte, car je reste sous la domination de mon père. J'en ai fait le seul but de ma vie, Mais est-ce vraiment une vie? Je ne suis ni un homme, ni une femme, je mène une vie étrange, qui n'a pas vraiment de sens et qui ne me mène nulle part. Je suis un être pathétique....
Le mouvement de s'arrêta et les sanglots se firent bruyant. Il la regarda enfin. Son cœur se serrait devant cette jeune femme qui avait soudain tout d'une petite fille. Le regard plein de larmes de cet ange transperça son cœur en même temps que les mots qui l'accompagnaient.
-Prends-moi dans tes bras...
Comment résister à un tel ordre quand on y rêve, chaque minute que Dieu fait. Il s'exécuta de la manière la plus douce qui soit, à sa façon bien à lui. Celle d'un grand frère, celle d'un ange gardien. Il passa sa main sur les boucles blondes, posant la tête de son amie sur son épaule et entoura les siennes de son bras. Elle n'avait pas une fois prononcé le nom de Fersen.
-Tu n'es pas un être pathétique. Tu es la femme la plus merveilleuse qui soit Oscar. Je ne connais personne capable d'un tel courage, d'une telle abnégation. Tu as décidé de vouer ta vie aux autres, à ton père et à la Reine, c'est plus que généreux c'est héroïque. Qui plus est, je vis avec toi depuis toujours et je puis t'assurer qu'il n'existe pas de femme plus belle que toi...
La voix d'André c'était mise à trembler. Oscar écoutait en fixant le soleil qui semblait attendre qu'ils s'en aillent pour se coucher complètement. Elle s'était calmée, elle sentait la chemise d'André humide sous sa joue à cause des larmes qu'elle y avait versé. Elle entendit le cœur du jeune homme battre plus fort que le ressac des vagues.
-Et toi? As-tu l'impression de vivre? Je ne te vois pas mener la vie d'un homme comme les autres. Pourquoi es-tu là? Pourquoi ne fondes-tu pas une famille? Tu es si doux, si compréhensif et patient, il te serait si facile de mener une vie heureuse et pleine.
-Je mène une vie heureuse et pleine, Oscar...je vis parce que je suis à tes cotés, tant que tu voudras de moi, simplement prés de toi, ma vie aura un sens.
-Le but de ta vie, c'est d'être là pour moi...et tu ne me demandes rien... Oscar enfuit son visage dans le cou d'André, comme attirée par la chaleur qui s'en dégageait. La main qu'André gardait sur les épaules de la jeune femme glissa dans son dos jusqu'à la chute de ses reins et la serra un peu plus fort contre lui.
- Non...L'éclat de tes yeux le matin et la douceur de ton sourire le soir suffisent à mon bonheur. Je n'ai qu'un désir être là quand tu vas mal pour pouvoir te soutenir, que tu sois le colonel, la comtesse ou tout simplement la fillette espiègle qui m'a volé mon coe...
Oscar releva soudain la tête pour plonger ses yeux bleus dans ceux d'André qui n'osait la regarder. Il dut pourtant affronter le regard de son ami. Et contre toute attente, il n'y trouva que la douceur, soulignée par le rose qu'avaient pris ses joues.
-Dis-le-moi...André dis-le moi...
Bercé par le bruit des vagues, noyé dans ses yeux qui le suppliaient, suspendu à ces lèvres d'un rose profond, qui attendaient frémissantes que les siennes les rejoignent, il laissa échapper dans un souffle ... « Je t'aime... ». Alors comme les rayons du soleil caressaient les vagues, les lèvres d'André caressaient celles d'Oscar. Les doux baisers se répétaient à l'infini. Les mains s'égarèrent sur les corps, en une pluie de caresses, chassant les tissus qui les recouvraient. Ils ne parlaient plus, les mots ne pouvaient plus traduirent ce que leurs cœurs se racontaient, seuls ces gestes inconnus jusque là, le pouvaient. Ils étaient tous les deux emportés par la vague de douceur qui venait de naître en eux, et vinrent se coucher sur le sable. La marée montante les caressant toujours, leur deux corps adoptèrent le rythme des vagues qui les berçaient, éternel va et vient qui agitent les corps et apaisent les cœurs. La vie avait un sens ...
Fin.
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