Cela faisait plusieurs heures qu'elle était assise dans ce fauteuil, fixant les flammes du feu sans les voir. Elle n'avait rien avalé et ne s'était même pas changée. Elle s'était simplement laissée tomber là comme si tout le poids du monde l'avait soudain écrasée.
Elle n'était pas très loin du feu et sous sa veste d'uniforme, elle portait une épaisse chemise de flanelle, mais elle avait froid. Un froid qui lui était impossible de combattre car il venait de l'intérieur. Son cœur c'était figé, comme l'eau de la fontaine que l'on peut voir de sa chambre.
C'était la fin de l'automne, il commençait à geler, la nature s'endormait. Mais son cœur venait de se réveiller brutalement en plein hiver. Et le froid se rependait en elle insidieusement depuis cet accident. En quelques heures, il l'avait complètement paralysée, ces pensées s'étaient arrêtées sur l'image d'André blessé, elle ne voyait que cela. Les flammes lui rappelaient son sang rouge glissant entre ses doigts alors qu'il avait posé sa main sur son œil déchiré par ce coup d'épée. Le masque noir n'avait pas fait qu'un blessé à cet instant car sa lame avait frappé Oscar en plein cœur. Le choc fut si terrible qu'elle ne sut réagir sur le coup. Elle ne pouvait descendre de son cheval tant la scène lui parut improbable et cruelle. André ne pouvait pas être touché. Il ne le devait pas...
-Tu es encore debout ma petite Oscar! Ce n'est pas raisonnable voyons! Tu dois aller te coucher...Oscar?...Oscar?
La jeune femme poussa un profond soupire quand sa gouvernante vint la toucher, pour obtenir d'elle la plus petite des réactions. Oscar leva alors les yeux sur sa nourrice. Des yeux incroyablement fixes, d'un bleu glacial. La vieille femme n'y lut que de la vengeance et de la colère, elle avait une idée du destinataire, mais elle se trompait.
- Comment va André? Dis-moi a-t-il encore de la fièvre?
Grand-Mère ne savait que répondre. Oui André avait encore beaucoup de fièvre, la douleur semblait être insupportable, à tel point qu'elle n'aurait su dire s'il dormait ou s'il avait perdu connaissance. Elle ne pouvait dire cela à cette jeune femme qui était déjà assez inquiète. Elle redoutait qu'Oscar n'enfourche son cheval pour se lancer à la poursuite de ce bandit d'un instant à l'autre, ne sachant où il se trouvait et se fatiguant dans une chasse à l'homme irraisonnée et vaine. Oscar avait un tempérament de feu et lorsqu'elle était blessée, elle était incontrôlable, elle mettait tout en péril, ne voyant plus le danger, obsédée par le but qu'elle s'était fixé. Elle voudrait venger André. Il fallait la retenir le plus possible et limiter cette colère qui montait en elle.
-Il dort à présent. Il semble aller déjà mieux. Toi aussi tu devrais aller te reposer un peu ou tu finiras par tomber d'épuisement.
-Tu peux aller te coucher tranquille Grand-Mère, je finis ce verre et je monte dans un instant.
-Laisse-le. Cela fait plus de deux heures que je te l'ai versé.
-....Je le finis et je monte....
Le ton de la jeune femme ne souffrait aucune réplique. Grand-Mère eut un regard triste mais s'éloigna. Elle monta les escaliers et jeta un coup d'œil vers la porte d'André. L'émotion qui l'étreignit fut si forte qu'elle dut se tenir à la balustrade. Son petit-fils. Pourquoi fallait-il qu'il soit ainsi marqué par le sort? La souffrance de son cœur ne suffisait-elle pas? N'est-elle pas assez visible qu'il fallait que son visage en soit ainsi marqué? Elle baissa les yeux et laissa couler une larme. Avant de continuer son chemin jusqu‘à sa chambre.
Lorsqu'elle posa son verre sur la petite table, Oscar fut frappée de voir que l'or de sa manche d'uniforme était tâché du sang d'André. Elle eut un frisson et ferma les yeux. Des larmes se mirent à dévaler ses joues. Elle quitta vite le salon et s'arrêta au pied de l'escalier.
Comment ai-je pu douter de toi? Alors que tu es toujours là pour moi. Tu te plies si facilement à mes caprices sans que je ne te demande rien. Crois-tu que je ne vois pas cet attachement sans borne que tu as pour moi? J'ai beau me montrer dure ou injuste envers toi, tes yeux me témoignent toujours autant d'amour. Tes yeux....
La jeune femme leva la tête vers le haut de l'escalier. Son visage n'était plus que tristesse, mais elle pleurait en silence, comme si elle voulait à tout prix garder sa peine en elle. Elle monta très lentement fixant toujours le haut de l'escalier comme si elle regardait le ciel et qu'elle s'attendait à y voir apparaître un ange qui lui dirait que tout cela n‘est qu‘un mauvais rêve, que sa vie changerait. Mais il n'y eut personne. Elle s'arrêta devant ses appartements. Elle posa une main sur la poignée et l'autre sur le bois de la porte mais ne l'ouvrit pas. Elle y posa son front et resta un moment immobile, indécise dans le couloir.
Oh André d'un simple regard, tu savais me calmer.
Le vert envoûtant de tes yeux me captivait. Il savait me retenir, lire en moi et me toucher bien plus que les mots.
Oui plus que les mots. Ce regard vert tendre a toujours été ton arme, ton pouvoir sur moi.
Il est la cause de bien des colères. Tu n'es que douceur et dévouement à mon égard ...Ton regard si doux touche au plus profond de mon cœur celle qui s'y cache aux yeux du monde. Tu as toujours était le seul à me voir et tes yeux si beaux...me disent tant de choses sur toi...sur moi...sur ce nous que je ne vois pas...que je ne sens qu'en toi quand tu me regardes, un peu rêveur quand tu ne sais pas que je te vois...quand je fais semblant de t'ignorer... de t'ignorer.
Ce que j'ai pu être stupide ce soir là!
Lorsque je suis apparue en haut de cet escalier...que mon regard à croisé le tien ...j'ai cru que ton cœur c'était arrêté. Tant d'émotions agitaient ce vert émeraude, ton regard brillait de mille feux, comme une pluie d'étoiles rien que pour moi. Tu n'as pas dit un mot... tu n'en avais pas besoin. J'ai lu dans tes yeux un millier de poèmes, la plus belle des déclarations...Une larme minuscule éclat d'un cristal pur, scintilla faiblement au coin de cet œil que tu viens de perdre. Une larme que tu aurais voulu cacher est apparue à l'instant où tu m'as regardée monter dans ce carrosse pour rejoindre Fersen. ....Fersen! Illusion d'un amour impossible. Illusion que je me suis créée pour éloigner de mon cœur ton regard bienveillant. ...Fersen...chaque fois que l'un de nous prononce ce nom, nos deux cœurs saignent et se déchirent un peu plus. Je suis la seule coupable, je suis impardonnable. Je sais que j'ai pour lui des sentiments sincères, que je tiens beaucoup à lui...
Mais il ne m'a jamais touché comme tu le fais, oui j'ai tremblée pour lui, pleurer aussi parfois... j'avoue avoir été transportée par cette valse dans ses bras...Mais...Il m'arrive parfois de rougir en te regardant, de m'imaginer dans tes bras et ce soir-là avec Fersen...je pensais à toi. Mais je ne peux te l'avouer, je ne veux pas te faire souffrir davantage. Alors je me sers de son image pour mettre une barrière entre nous, pour t'éloigner de moi...
Mais je n'y arrive pas!
Tu es plus fort que moi et tu résistes...Tu souffres mais tu es toujours là pour moi...tu me vois souffrir dans cette prison que je me suis créée moi-même, la prison de mon cœur et tu restes pour moi, m'entourant de ta chaleur et de ton amour...
Oh André...Comme tu me fais souffrir par tant de bonté, je ne te mérite pas...Plus j'ai mal et plus je te repousse.
Je te rabaisse comme ce soir cherchant volontairement à te faire souffrir en te rappelant nos différences sociales, ta prétendue infériorité... alors qu'il n'existe pas de cœur plus noble que le tien, pas d'homme plus valeureux, tu risques ta vie pour moi sans jamais rien me demander en retour, juste pour moi...Alors que je voudrai te crier quitte-moi!
Je ne cesse de te dire que tu n'es pas noble pour que tu te sentes vexé et que tu t'en ailles de toi-même car je ne pourrai te chasser de ma vie et encore moins de mon cœur, mais je ne supporte pas de te voir souffrir par amour pour moi... et maintenant cette blessure infâme. Seigneur elle m'arrache le cœur...Oui le corbeau messager du malheur...j'aurais dû écouter ce mauvais présage car ce soir mon cœur s'est brisé comme cette tasse de porcelaine quand ton œil fut touché. ...André tes yeux étaient ma seule source de chaleur et depuis j'ai froid. L'un des feux qui me réchauffait le cœur et l'âme vient de s'éteindre par ma bêtise et mon orgueil de Jarjayes qui me pousse toujours à chercher l'honneur et à négliger l'amour...ton amour...
Oh André...Je peux risquer ma vie je m‘y suis préparer mais je ne veux pas risquer la tienne, elle m‘est trop précieuse.
Elle se recula de la porte de sa chambre et s'aventura dans le couloir sombre.
Elle se figea devant la porte du jeune homme et porta une main à son cœur.
Elle voulait y entrer, elle voulait le voir.
Elle n'en avait jamais autant eu besoin qu'à cet instant. Elle se décida et entra sans bruit.
Il n'y avait aucune lumière. Visiblement il dormait, il ne semblait pas agité par les cauchemars, ce qui la rassura un peu. Elle eut l'impression qu'il se trouvait au bout du monde alors qu'il n'y avait que quelques mètres entre elle et le lit.
Elle les franchit d'un pas lent et mal assuré tant son trouble et sa peine étaient forts. Elle se pencha doucement sur le jeune homme endormi et ses larmes reprirent. Elle passa une main délicate sur son front et dans ses cheveux.
Tu es si beau...tes boucles brunes... et dire que tu t'es coupé les cheveux pour moi!
Pour devenir ce bandit afin de me protéger de moi-même! Car tu savais que j'étais prête à le faire.
Tes cheveux...tu en étais si fier! Mais tu n'as pas hésité un instant alors que je venais de t'accuser, de douter de toi...j'ai dû te blesser en pensant que tu pouvais être ce bandit, comme tu as dû souffrir et pourtant tu m'as donné une nouvelle preuve d'amour en te coupant les cheveux, tel Samson pour Dalila...tu es encore plus beau ainsi, plus mature, plus viril, si séduisant...je n'ignore pas le regard des femmes sur toi. Elles ont raison, moi je ne peux pas...je ne m'y autorise que lors d'instants volés comme ici. Mais jamais tu ne le sauras car je n'en ai pas le droit. Je suis une Jarjayes, c'est ma vie, mon fardeau, nous ne nous marierons jamais aussi je préfère souffrir en espérant que tu finisses par m'oublier et que tu sois enfin heureux... Mais André, si tu savais comme je tiens à toi! Je ne pourrai pas vivre sans toi! Je l'ai compris ce soir...tu as serré ma main si fort quand la douleur t'étreignait que je la sens encore dans la mienne. Cette douleur physique à cause de moi alors que je n'ai pas su te venir en aide. Je t'ai laissé affronter le masque noir, je n'ai pas su tirer. J'avais si peur de te blesser. Mais ma crainte ne t'a pas épargné, te voilà allongé dans ce lit, pris par la fièvre, un œil atteint, peut-être perdu...Tu es trempé de sueur à cause de cette fièvre...ta peau est si douce...tes lèvres...
Souvent je me surprends à rêver qu'elles se posent sur les miennes...je voudrais savoir ce que l'on ressent à cet instant...je voudrais tant...
Son cœur cognant de plus en plus fort dans sa poitrine, Oscar se pencha sur le visage d'André doucement en fermant les yeux. Ses lèvres touchèrent celles de son ami dans un contact fragile et léger comme une brise d'été. Mais c'est une tempête et un orage qui soufflèrent soudain en elle. Tout son corps se mit à réagir et lorsqu'elle brisa cet instant magique, les larmes mouillèrent de nouveau ses yeux mais un sourire naquit sur ces lèvres. Elle n'avait jamais ressentit cela même dans ses rêves. C'était si doux, si chaud. Ce contact emplissait tout son corps d'une profonde douceur et d'une violente envie que le baiser reprenne, qu'il ne cesse jamais...C'était fort, mais pourtant très doux, un tourbillon d'émotions agitaient son cœur entre l'amour naissant et la culpabilité, un bonheur si proche et une cruelle destinée.
Alors qu'elle ouvrait les yeux pour réaliser pleinement l'ampleur que prenait pour elle ce simple baiser volé, André se réveilla, ouvrant difficilement l‘œil qui n‘était pas bandé. Il sourit encore endormi.
-Oscar?...C'est toi?
- Rendors-toi...tu es en train de rêver...
Elle se pencha sur lui pour lui souffler à l'oreille ces quelques mots, pour ne pas le réveiller complètement.
-Oui... dit-il en fermant les yeux...je ne rêve que toi...je t'aime...
Elle posa une main sur les yeux d'André comme pour l'empêcher de la voir et se mit à pleurer.
-Moi aussi je t'aime...je t'aime André.
Une fois qu'elle fut certaine qu'il se soit rendormi, elle se coucha prés de lui un instant et posa sa tête sur le torse du jeune homme, écoutant les battements de son cœur jusqu'à l'arrivée du docteur Lassone peu avant l'aube. Ce fut les heures les plus dures et les plus douces de sa vie. Des instants volés, d'un amour pourtant partagé.
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