En cours d'écriture ...

Il était une fois, une princesse autrichienne....
L'histoire que je vais vous conter vous semblera proprement incroyable. Vous en douterez et je vous en donnerai raison.
A l'ère des Iphone, du nucléaire et de la station spatiale MIR, de vieilles croyances comme celles dont regorge mon histoire n'existent plus. Les croyances du Vieux Monde ne touchent plus personne aujourd'hui. Pour avoir peur, il suffit d'allumer un poste de télévision et de regarder le journal de 20 heures. C'est pourquoi je vous demanderai de faire un effort d'imagination, juste le temps de cette histoire et de ne pas perdre de vue que ...je l'ai vécue.
Il était une fois... Permettez que j'use de cette accroche désuète pour vous mettre dans l'ambiance. Donc, il était une fois une petite princesse autrichienne, assez dissipée. Elle aimait le Beau et le Vrai. Elle avait un cœur vivant et une âme douce, d'une grande simplicité.
Elle aspirait simplement à la vie, rejetant du revers de sa blanche main les contraintes et les soucis, savourant avec délice la liberté d'être simplement une enfant. On ne pouvait dire qu'elle était bonne en quoi que ce fut. Ses précepteurs s'arrachaient le plus souvent les cheveux. Elle n'aimait pas les devoirs, était plutôt médiocre pour les langues étrangères.
Elle était l'innocent joyau de la jeunesse. Mais les joyaux circulent de royaume en royaume comme gages de paix et de bonne volonté, et celui-ci était destiné à orner une autre couronne que celle d'Autriche.
Une grande fête était donnée au palais de Schönbrunn. L'Impératrice Marie-Thérèse venait de signer un traité de paix avec la France. Ce bonheur devait être scellé par le mariage de sa fille Antonia avec le Dauphin de France Louis-Auguste.
Lors du feu d'artifice, clou de la soirée, la jeune princesse faussa compagnie à l'assemblée dans la plus totale ignorance. Trop occupés à tirer des plans sur la comète, chacun allait de son refrain avec le plus grand sérieux. Personne ne se souciait vraiment de la jeune fille faite de chair et de sang. Seule comptait à leurs yeux la future « Dauphine de France » .
Aussi, Antonia profita de l'éclairage surnaturel produit par les fusées pour se frayer un passage vers les vastes jardins du palais, trouvant refuge au moindre bruit de pas ou écho lointain de voix.
Le plaisir d'Antonia s'estompa peu à peu. S'il n'y avait les milles couleurs des fusées, le ciel était d'un noir d'encre. Aucune étoile ne semblait y briller. Si les étincelles projetées dans le ciel au dessus d'elle la rassuraient, la jeune fille commençait à craindre le bruit des canons qui les lançaient. Ce bruit commença à l'obséder. Elle était de plus en plus effrayée, perdue, seule dans les jardins. Elle eut froid, la panique la prenant. Antonia trébucha et s'écorcha le bras sur un rosier.
Soudain il n'y eut plus de fusée dans le ciel, plus de bruit de canon. Juste la nuit, noire comme les ailes de la mort et une légère brise qui vous glaçait le sang.
La princesse se releva sans verser une larme. Debout dans l'obscurité, elle tentait d'entendre au-delà des battements désordonnés de son cœur un bruit, une voix qui tracerait pour elle un chemin dans la nuit.
Aussi léger qu'un battement d'ailes de papillon, le chant d'une femme vint la caresser. Antonia se tourna vivement dans la direction d'où provenait ce son envoûtant. C'est alors qu'une lueur aussi chaude que le sang coulant sur son bras l'enveloppa.
Une créature fendait la nuit pour la rejoindre. L'inconnue flottait plus qu'elle ne marchait et se dirigeait sans jamais ouvrir les yeux, sa chevelure longue et rousse dansant comme un flambeau. La princesse fut ensorcelée tant par la beauté et la grâce de cette femme que par son chant aux paroles incompréhensibles.
L'étrangère pris place sur un banc, et d'un signe de sa main aussi blanche que le marbre, fit signe à l'enfant de la rejoindre. Antonia s'exécuta avec douceur. Le dernier couplet de la chanson accompagna les caresses de l'étrangère dans les cheveux blonds de la jeune fille, qui posa sa tête sur les genoux de cette belle amie. Sans jamais ouvrir les yeux, l'étrangère prit la parole :
« _ Je me nomme Mékare. Je viens d'un royaume lointain aux confins du temps, pays de croyances et de coutumes ancestrales. Je suis venue trouver celle qui peut devenir la plus grande des Reines. Marie-Antoinette, un grand destin vous attend. Les esprits me l'ont soufflé et je suis venue vers vous. Vous serez amenée à changer la face du Vieux Monde. Vous pouvez devenir la Reine des Reines. En êtes-vous consciente ?
_ Je ne veux pas de tant de responsabilité. Je veux juste m'amuser et suivre les élans de mon cœur ! s'insurgea l'enfant
_ Cela vous sera permis. Tout vous sera permis. Personne ne pourra résister à votre charme. Le monde et ses beautés seront tout à vous.
_ Tout le monde sera ...à moi ?! Quel rêve merveilleux !!! Je serais aimée de tous !
_ Il vous faudra pour cela recevoir un Don précieux. Le cadeau des plus Grands. Un cadeau ancien qui a sa part de malédiction. L'accepteras-tu ? »
Prononçant ces mots, Mékare pris le poignet ensanglanté de la jeune fille et le porta à ses lèvres.
« _ Malédiction..., reprit l'enfant.
_ C'est le prix du plus grand amour qui soit, ma petite fille. Il te faudra prendre l'essence même de cet amour à sa source dans le sang de ceux qui t'aimeront. Il te faudra jouir de la Vie avec plus de force et de volonté que le commun des mortels. Vivre pleinement et pour toujours.
_ Je vais vivre pour toujours ? Mais, et ceux qui m'aimeront et que j'aimerai ?
_ Il te faudra les laisser à leur nature fugace. Des passagers sur la mer de sentiments qui t'animera. Tu devras te faire un semblable. Un être qui te suivra à travers les tourmentes, qui te protégera et t'aimera comme si tu étais la seule au monde, un être qui te devra sa vie. Tu lui feras le même cadeau que celui que je vais te faire à l'instant. Le Don Obscur.
_ Pourquoi me faire un tel présent ?
_ Parce que seule une grande Reine pourra en détrôner une autre. Une Reine cruelle et perverse. Une Reine de damnation.
_ Une reine des damnés ? Mais qui est-ce, et pourquoi ?
_ Parce qu'elle a une soif de pouvoir inégalée. Tu devras être forte et vivre bien des vies avant de pouvoir l'affronter.
_ Pourquoi le ferais-je ?
_ Par amour pour moi.
_ Par amour pour vous ? »
La princesse se releva des genoux de Mékare pour la regarder. La femme aux cheveux de feu gardait toujours les yeux clos.
« _ Mais, je ne vous connais même pas ! Comment pouvez-vous penser que je donnerai ma vie pour vous ? s'insurgea la princesse.
_ Mais vous allez m'aimer, Princesse, de tout votre sang ! »
A ces mots, les paupières de Mékare s'ouvrirent sur des orbites aussi vides et sombres que le ciel au-dessus d'elles. La femme fondit soudain sur la gorge blanche et vulnérable de l'enfant qui ne put pousser un cri. D'un baiser puissant, elle fit couler le sang chaud de la future dauphine de France et en but une grande quantité. Alors qu'Antonia perdait connaissance, Mékare lui conta l'histoire de deux jumelles persécutées par la reine Akasha possédée par l'esprit malin Amel, en d'autres temps et d'autres lieux.
« _ Veux-tu vivre, future Reine de France ? demanda Mékare à l'enfant agonisante.
_ Oui... souffla la princesse. Je veux vivre...VIVRE !
_ Très bien. Alors accepte le présent d'une sorcière à une Reine. Et ne me déçois pas. »
Mékare se fit une entaille sur le poignet au moyen d'une dague très ancienne. Elle laissa couler son sang sur le visage blême d'Antonia, qui se détourna.
« _ Bois, idiote ! Le Don réside en cela ! Bois mon sang. Il te rendra immortelle. Tu auras des pouvoirs dignes des Dieux. Tu n'en seras que sublime. »
Antonia lécha ses lèvres barbouillées du sang sombre de Mékare et sentit en elle monter la soif, une soif brûlante. Elle passa sa langue plus avidement sur sa bouche puis tendit son fin visage à Mékare, les yeux suppliants, déposant de petits baisers tout autour de la plaie sanglante. D'un signe de tête la femme acquiesça. Et, alors que la princesse aspirait le sang corrompu par le Don Obscur, Mékare se mit à rire comme une damnée.
Elle rit de plus belle lorsque l'enfant, se rejetant en arrière, se tordit de douleur sur le sol, poussant des cris proches des hurlements. Les larmes qui coulaient sur le visage d'Antonia s'épaissir et se changèrent en larmes de sang, alors que son corps se souillait sans qu'elle puisse rien y faire.
_ « Ton corps meurt. N'y prête pas attention. Cela ne durera qu'un instant. C'est le prix à payer pour ouvrir son âme au monde de la nuit et à ses beautés. Je vais t'informer de certaines choses afin que tu puisses te protéger. Peu à peu, tu deviendras un vampire. Tu auras besoin de sang pour t'alimenter, du sang frais prélevé à même la gorge de tes victimes. Fais toujours attention de te débarrasser des corps. Fais-toi rapidement un allié, un esclave qui se chargera de cela pour toi. Tu es de sang royal, tu seras en permanence surveillée. Ne révèle ton secret à personne ou ils te tueront.
_ Je ... je ne pourrais plus voir la lumière du soleil ?
_ Si j'avais été un vampire de nouvelle génération, ce serait le cas. Mais je viens d'un âge immémorial. Parmi les premiers dans la lignée d'Akasha qui a pris tant de vies que son corps ne craint plus le soleil. Tu vivras aussi bien le jour que la nuit. Mais tu sentiras un attrait particulier pour cette dernière. Les esprits seront plus proches de toi une fois l'obscurité venue. Tu deviendras toi-même un astre nocturne, tu illumineras ton entourage. »
L'enfant devenu serein ouvrit les yeux sur le monde qui l'entourait. Là où auparavant Antonia n'y voyait plus, elle découvrait la vie en toute chose. Elle distinguait parfaitement le palais à l'horizon des jardins, chaque bosquet, chaque arbre, le visage bienveillant des statues qui ornaient les allées. Tout était .... Beau.
Des voix se firent entendre. On recherchait activement la fille de l'Impératrice.
Antonia ne savait que faire, et fut prise de panique. Sans qu'elle ne puisse voir le coup venir, Mékare la frappa si fortement à la nuque que la princesse en perdit connaissance. La femme prit délicatement l'enfant dans ses bras et se dirigea vers la fontaine la plus proche. Contemplant l'eau avec un doux sourire, elle y noya Antonia sans le moindre bruit.
Armés de fusils et de flambeaux, les soldats impériaux parcoururent les jardins en tous sens à la recherche de la princesse Antonia. On ne la retrouva qu'avec l'aube, flottant dans le bassin d'une fontaine où elle aimait jouer.
Son corps froid et inerte fut transporté dans sa chambre alors que les courtisans se demandaient si la nouvelle devait être portée en France sur l'instant. Cette mort pourrait avoir des conséquences sur la paix entre les deux pays.
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Il était une fois une poupée soldat ...
Mai 1770... Oui, vous entendez bien, 1770.
Je pourrais vous dire que c'est à cette époque que tout à commencé. Mais ne sommes-nous pas les jouets du destin dès l'instant même où nous naissons ?
A cette époque, je me trouvais avec mon ami d'enfance et ma compagnie de Gardes Royaux sur l'Ile aux Epis à attendre l'arrivée de celle que nous devions protéger. Elle était entrée du côté autrichien Maria Antonia Josépha de Habsbourg-Lorraine et devait ressortir de notre coté Marie-Antoinette de France. Au beau milieu de cette frontière naturelle qu'était le Rhin s'opéra la transformation.
Je me sentais, comme elle, entre deux mondes, l'âme ballotée par des vents contraires. Ils vous portent tant de voix en échos que celles-ci s'affrontent sur le champ de bataille qu'est votre cœur. Le mien se trouvait prisonnier en plein carrefour. A cet instant, j'aurais pu devenir quelqu'un d'autre. J'avais un choix à faire, une voie à prendre. Ce que je fis.
A cette époque, André et moi formions un parfait binôme, l'un roturier et l'autre noble. Elevés ensemble dans le but de renforcer mon éducation masculine, nous partagions beaucoup de libertés avant mon entrée à la Cour comme Capitaine de la Garde Royale. Bien que liés, nos chemins étaient appelés à prendre de la distance, celle qui sépare la noblesse du peuple. Il nous fallait nous endurcir et accomplir nos vies d'adultes. Cela ne se ferait pas sans heurt. Il ne me plaisait guère qu'il soit témoin des pamoisons des dames dont je croisais le chemin. Mon apparence me valait l'attention de beaucoup d'entre elles, qui vantaient ma beauté ou mon courage et voulaient m'inviter à danser. Il me répugnait d'être « le bel officier » de Versailles en présence du jeune homme qui savait tout de ma féminité. Peut-être était-ce là les premières révoltes de l'adolescence ? Je ressentais le besoin de préserver des regards d'André un jardin secret où fleuriraient mes émois et mes faiblesses. Indépendamment, ce lien qui m'unissait à lui me permettait de tout savoir de la Cour du Roi de France, des écuries aux antichambres.
Il pensait que son devoir était de me protéger malgré moi, aussi m'accompagna-t-il pour ma première mission. Il oubliait trop souvent où était sa place. Mon cher André...
Des rumeurs avaient couru, différentes selon qu'elles se propageaient chez les grands ou chez les simples. Les ambassadeurs contaient avec force embellissement les qualités de la princesse, sa grâce naturelle et sa beauté rayonnante. Au royaume des couseuses et des palefreniers, on chantait que la princesse était morte noyée et qu'il y avait là quelque pouvoir occulte. Les divers bruits nous parvenaient à tous deux avec leurs variantes selon la classe sociale qui la propageait. Si je n'avais pas bénéficié d'une telle amitié, je n'aurais rien su de l'épisode funeste de la fontaine des jardins de Schönbrunn. Je taxais la rumeur de folklore populaire. Le commun des mortels aime à se faire peur avec des histoires de sorcières. Cependant j'attendais avec une certaine appréhension ma rencontre avec une créature capable d'inspirer de telles légendes. Le surnaturel touchait mon inconscient plus que je ne l'aurais voulu et j'auréolais déjà de ténèbres la créature que nous attendions. Pourtant, une princesse de chair et de sang avait bien franchi l'Ile aux Epis pour épouser le Dauphin de France au Château de la Muette.
Il faisait beau ce matin-là. Je me sentais soulagée, confortée dans mon choix par l'innocente beauté de la jeune fille que j'allais protéger. L'air frais renforçait le parfum de la nature, les fleurs des champs à peine écloses, les feuilles croissantes sur les arbres. Je ne pourrais jamais l'oublier. J'étais au printemps de ma vie et il devait ne jamais finir.
Capitaine de la Garde, je fus chargée, après la cérémonie de mariage, de diriger le détachement de soldats qui escortait le carrosse princier jusqu'à Versailles. Je chevauchais près de ma future Reine. Et je pouvais apercevoir le visage de cette jeune fille dansait entre les rideaux du carrosse. Ce manège m'hypnotisait.
La fraicheur de sa peau, l'or de ses cheveux dans le soleil couchant, un corps si frêle et si fragile dans sa robe bleu. Tout me reste gravé en mémoire, mais rien n'était plus envoutant que son regard. Des yeux si clairs qu'ils m'apparurent presque transparents sondaient mon âme. Aujourd'hui j'en suis convaincue.
Son visage respirait l'innocence alors que son regard était par trop insistant, comme si elle guettait la faille, le trouble en celle qui l'observait. J'eus l'impression dérangeante et plaisante à la fois qu'elle me convoitait comme une pâtisserie. Son sourire si doux me promettait à la fois le sucre et le sel. Il était assez étrange de constater cela sur les traits de celle que je considérais comme une enfant, alors que nous avions le même âge.
Bien que l'étant moi-même, je n'entendais rien aux jeux des jeunes filles et ce regard insistant me mettait mal à l'aise autant qu'il m'attirait. Ces yeux allaient bientôt devenir le miroir de mon âme.
Alors que nous chevauchions de nuit, je fus surprise de constater qu'elle ne dormait pas aux heures avancées de la nuit. Aucune fatigue ne marquait ses traits, son visage était aussi opalescent que la lune. Elle m'observait toujours. Ses yeux irradiaient.
Cette scène, tel un fer rougi par le feu, marqua mon esprit à jamais. Je comprenais alors qu'on lui prêta un pouvoir surnaturel, la nuit la rendait ensorcelante. Je me gardais bien d'en faire part à André, je n'aurais supporté que l'on se moque de moi.
Je fus soulagée de la mener à bon port et d'être ainsi soustraite à son attention. Mais aussitôt elle me manqua.
Ma charge m'obligeait à contrôler la sécurité du palais, de ce fait je gravitais autour d'elle. Je l'observais séduire Versailles et la France, comme un soleil attire les planètes. La vie même du royaume dépendait de Marie-Antoinette, chaque sujet était pendu à son souffle. Ses sourires avouaient quel plaisir elle prenait à savoir que ses détracteurs étaient sans doute les plus dépendants de sa présence. Ses yeux s'assombrissaient parfois et son sourire si doux se faisait plus conquérant à l'instar d'un prédateur.
La haine de ses opposants se nourrissait de ses moindres faits et gestes. Aussi satisfaisait-elle ses ennemis, multipliant les apparitions où elle commettait toutes les erreurs diplomatiques possibles pour une future Reine. Tout Versailles ne parlait plus que d'elle. Marié à un homme simple plus préoccupé par sa forge que par sa future fonction, il ignorait jusqu'à sa charmante épouse. Il n'avait rien d'un séducteur, handicapé par sa trop grande timidité, il était comme tous tenu en respect par la beauté céleste de Marie-Antoinette.
Un véritable duel d'orgueil s'engagea entre une jeune princesse de sang et une favorite issue des trottoirs de Paris. Deux mondes s'affrontaient à Versailles et divisaient les courtisans. Occupé par ce duel de dentelles, personne ne remarquait les multiples disparitions de quelques soubrettes ou de pages. La domesticité de Versailles était si importante qu'on voyait à peine ces vies employées à faciliter la notre. Qui aurait fait le compte de ses âmes ?
Beaucoup de départs sans retour commencèrent à se succéder parmi les jeunes nobles mais même si je m'en m'inquiétais rien n'aurait pu détourner les courtisans de l'affrontement entre le Dauphine et la Du Barry. Seigneur, quelle merveilleuse diversion !
Lorsqu'elle jouait les noctambules, on relatait qu'elle devenait une autre sous son loup de velours. Elle dégageait alors tant de sensualité qu'on lui aurait donné plus de 16 ans. Lors des conversations nocturnes, elle faisait preuve d'une grande culture, d'une vivacité d'esprit telle qu'on aurait pu croire que son cerveau était en ébullition. Elle s'affirmait surtout par un très fort pouvoir de séduction. J'en fus maintes fois victimes, prisonnière de mon poste. Ses yeux doux m'hypnotisaient et sans que je sache comment, je la perdais de vue. Libre comme le vent sous son masque de ténèbres, elle m'échappait. Je la retrouvais vers l'aube, les joues roses et le sourire radieux. Je ressentais comme un vertige face à la douce chaleur qui émanait d'elle et de ce sourire de contentement. Elle paraissait rassasiée. Un frisson glacé me parcourait alors le dos, et ce n'était pas rosée matinale, non, mais une peur indicible et ancienne, aussi irrationnelle qu'un cauchemar d'enfant.
Dans mon esprit torturé de jeune fille privée d'insouciance le prénom même de Marie-Antoinette devait symbole de désir et de terreur.
Je me demandais souvent pourquoi elle agissait de la sorte alors qu'elle était si fragile. La réponse apparaissait alors clairement sur son sourire et dans ses yeux : la Vie.
Elle vivait insouciante et peu lui importait le reste. Je la trouvais remarquable, plus belle que tout ce que je connaissais. Elle était la vie et l'amour. Je n'eus alors plus qu'une envie, la protéger.
Marie-Antoinette pleurait parfois. Tout son être était alors empreint de mélancolie et de langueur. Devant tant de beauté et de détresse, vous sentiez votre cœur se briser comme du cristal. Sur l'instant, vous auriez donné votre vie pour voir sourire cette créature...votre vie, jusqu'à la dernière goutte de votre sang.
C'est le don que je lui fis deux après cette étrange nuit où je l'accompagnais vers son destin.
Elle n'avait plus d'autre choix que de plier au souhait de Louis XV : il fallait qu'elle adresse publiquement la parole à Mme du Barry. En effet, un défilé de courtisans était organisé afin qu'ils présentent leurs « bons » vœux à leurs souverains.
Elle allait perdre la face et mettre un terme au conflit politique qui se déclarait. Louis XV se sentait humilié par l'attitude de sa petite fille par alliance et à travers elle, par l'Autriche.
Sous les rires de son ennemie, la Dauphine s'enfuit en larmes.
Je la suivis à distance et la trouvai pleurant sur le marbre froid des dalles de son boudoir. Je me penchais sur elle pour l'aider à se relever :
« _Votre Altesse...
_Oscar... fit-elle en me tendant une main dont la froideur évoquait celle d'un tombeau. J'ai parlé une fois à cette femme, mais je ne lui adresserai plus la parole de toute ma vie. »
Soudain ses yeux se firent plus profonds. Il m'était impossible de m'en détacher. Son visage s'approchait du mien et elle reprit avec colère :
« _ Moi, future Reine de France, j'ai été piétinée par une roturière ! La cour est corrompue. »
Elle se jeta dans mes bras et pleura à gros sanglots. Je l'enlaçais afin de la consoler et de calmer les spasmes qui la secouaient.
C'est alors qu'elle susurra à mon oreille :
« _ Tu es celle qui me protégera. Celle que j'ai choisie pour m'accompagner dans l'éternité qui est la mienne. Me suivras-tu, Oscar ? »
A cet instant, il n'y avait plus trace de larmes sur son visage. Elle planta son regard surnaturel dans le mien et je fus sa prisonnière. De ses gestes langoureux, c'est elle qui me tenait à présent dans ses bras, à la manière d'une amante.
« _ Ta vie est triste, Oscar. Ni femme, ni homme tu es pour tous une poupée déguisée en soldat de plomb. Peu importe tes sentiments. Les battements de ton cœur ne trouveront jamais d'autre écho que dans les miens. Nos pensées ne feront qu'une. Ta vie sera mienne. Y consens-tu, petite poupée? »
Si j'avais compris le sens de ses mots, j'aurais tenté de me défaire de son emprise. Mais, privée de ma volonté et de mon libre arbitre, je ne pus que céder à cette captivante maîtresse accomplissant ce qui faisait de moi une authentique Jarjayes. Une seule réponse m'était permise :
« _ J'ai mis ma vie au service de son Altesse en acceptant l'uniforme que je porte. J'ai fais mon choix : vous. »
Ce serment allait sceller mon destin et me coûter mon âme.
Satisfaite de la réponse, ses traits redevinrent ceux d'une enfant enjouée. Ses gestes furent si rapides que je ne m'aperçus pas avant de sentir son baiser, qu'elle avait dégrafé mon uniforme et ouvert ma chemise, mettant ma gorge à nu. Tout mon univers s'assombrit soudain. Je sentis ses lèvres glacées sur mon cou alors que ses dents perçaient ma chair. Une étrange musique retentit alors dans mon corps, un rythme fou de percussions que couvraient à peine des milliers de voix. Etais-je aux portes de l'Enfer ?
J'étais à peine consciente qu'elle me vidait de mon sang jusqu'au seuil de la mort. Plus que jamais, le plaisir et l'effroi me possédaient.
Magnifique et cruelle, elle me laissa retomber lourdement sur le dallage froid. Et pendant qu'elle lissait la soie de sa robe, elle jeta sèchement à mon intention :
« _ Lèves-toi et éprouves ta volonté de vivre, petite poupée. Gorges-toi de ce monde que tu vas quitter bientôt. Nul lâche n'aura sa place à mes cotés. Il n'y a qu'à ce prix que j'accepterai de te donner le plus précieux des cadeaux : le Don Obscur. Si tu trahis mon secret, tu endureras mille supplices. Estimes-toi heureuse ! Je n'ai pas eu le temps que je t'accorde. Ne faut-il pas que je t'aime pour cela ? »
Jamais encore je n'avais remarqué cette froideur en elle. Je ne le réalisai que trop tard. Mais du haut de son mépris, je me mis à la haïr autant que je l'aimai.
Je regardais disparaître cette altière rose de soie. Marie-Antoinette quitta la pièce. Dans un grincement lugubre, la porte se referma et je perdis connaissance.
Lorsque je revins à moi, je fus surprise de me trouver étendue sur une ottomane. André était assis face à moi, inquiet. Sans me poser de question, il tourna la situation à la dérision. C'était sa façon de fuir.
« _ Hé bien Oscar, tu t'es coupée avec le rasoir de ton père ?
_ As-tu question plus stupide, André ?
_ Je m'inquiétais pour toi. Cette blessure que tu as au cou est pour le moins étrange.
_ Quelle blessure ?
_ Oscar ? Es-tu certaine que tout va bien ? Tu es si pâle et tu sembles si faible qu'on pourrait croire que la vie te quitte le corps.
_ La vie me quitte...Absurde. Rentrons, veux-tu ? »
Nous nous mîmes rapidement en route. André m'aida à monter en selle, mais une fois partis l'air frais me revigora. Respectant mon silence, mon compagnon se fit oublier pour le reste du trajet. Je ressentais comme jamais auparavant le vent sur mon visage. Cette chevauchée fut la plus fantastique de toute mon existence. Je savourai le moindre détail, le bruit des sabots de nos montures battant la terre, le chant des oiseaux, le bruissement des arbres... Les couleurs mêmes étaient plus éclatantes. Le crépuscule se teintait de mille nuances flamboyantes. Le voyage me parut trop court. J'aurais tant aimé galoper jusqu'au bout de la nuit.
A notre arrivée, le diner était servi pour moi seule dans la grande salle. Père s'était une fois de plus enfermé dans son bureau. Je n'eus pas le cœur de gouter à la cuisine de Grand-Mère. La viande me répugnait et pourtant la faim me tenaillait à en perdre la raison. Ni le vin ni l'eau n'étanchaient ma soif. Les mets qui m'étaient présentés étaient autant de tourments pour moi. Dépitée par cette expérience, je quittais la table et regagnais ma chambre à grand peine.
Grand-Mère, inquiète de mon absence d'appétit, vint s'enquérir de mon état. Elle me trouva recroquevillée dans mon lit, à la fois fiévreuse et glacée. Malgré mes protestations, elle entreprit de me donner le bain. Ce faisant, elle me pressa de questions. Sa sollicitude habituelle se heurta à mon silence. A regrets, elle m'abandonna dans mon bain.
Je ne ressentais rien. Le bain était pour moi un moment privilégié où je pouvais me délasser et me laver de tous mes soucis. C'était aussi le seul instant ou je faisais face à ma féminité. Pourtant ce soir rien n'avait d'importance. La chaleur de l'eau ne parvenait pas à réchauffer mon corps. La vie avait perdu toute saveur et je prenais peu à peu conscience de ma condition déplorable. Ce n'était plus la vie mais une souffrance atroce. Un appétit monstrueux me brûlait les entrailles sans que rien ne parvienne à l'apaiser.
Mon esprit s'égara et l'image qui s'y forma fut celle de Tantale aux Enfers. Un sourire sans joie se dessina sur mes lèvres alors que mes doigts se portaient à ma gorge. Désormais j'appartenais à Marie-Antoinette et cette blessure était le sceau qu'elle avait gravé dans ma chair. De mon sang j'avais signé ma propre mort. Pourtant je voulais ardemment vivre, sentir les choses plus fort encore, j'aurais tellement voulu connaître l'amour.
Désespérée, un élan inconscient me poussa à errer dans les jardins, respirant le parfum capiteux des lys, ces fleurs qui ornaient si souvent les sépultures.
C'est le moment qu'elle choisit pour cueillir ma vie, rose parmi les lys. Je ne l'avais pas entendue. Il était impossible qu'elle soit là et pourtant, la Dauphine de France se tenait devant moi en cette froide nuit. Une rencontre parfaitement irréelle. Son visage blanc comme un lys se découpait sur les ténèbres. Elle se mouvait avec douceur.
« _ Ainsi, la vie est intolérable n'est-ce pas, ma chère Oscar ?
_ Quel démon êtes-vous donc ? Que m'avez-vous fait pour que ma vie devienne un enfer ?
_ Je t'en prie, ne me parle pas de la sorte, je sais que tu as peur. Mais tu as répondu à mon appel ce soir. Sache que je suis plus que jamais ton Altesse. La seule à pouvoir te libérer de cette faim qui te tenaille. Regarde-toi, c'est à peine si tu peux tenir debout. Allons, laisse-moi te prendre dans mes bras. Ne m'as-tu pas donné ta vie ?
_ Que vais-je devenir ?
Ces mots franchirent mes lèvres dans un souffle de révolte. J'étais sans force, aussi m'écroulai-je sur le bord d'une fontaine. La Dauphine vint s'assoir près de moi. De sa main délicate, elle releva mon menton pour plonger ses yeux iridescents dans les miens, assurant un peu plus son emprise.
« _ Si tu le souhaites, nous pourrons vivre mille vies ensemble. Nous ne serons que toutes les deux à partager ce secret. Liées l'une à l'autre pour l'éternité, tu ne seras jamais seule, de partout mes pensées te trouveront. Tu es celle que j'ai choisie, pour ta beauté et ton courage. Je mets ma vie immortelle entre tes mains. N'est-ce pas ton souhait le plus cher ?
_ Pour cela je serais maudite.
_ Pour cela tu seras aimée comme jamais tu ne l'as été.
_ Serais-je aimée de vous ?
_ N'est-ce pas déjà le cas depuis l'instant où je t'ai vu chevauchant près de mon carrosse ? Peux-tu douter de cela ?
Elle me pressa contre son sein comme on le ferait avec un enfant dont on tenterait d'apaiser les craintes. André aurait pu nous surprendre, mais personne ne passa. Elle me pria de réitérer mon serment :
_ Je donnerai ma vie pour ma Reine.
_ Alors je la prends !
Une nouvelle fois, ses canines s'enfoncèrent dans ma chair. De sa bouche avide, elle but ce qu'il me restait de liquide vital. La tête en arrière, je contemplais la lune prise dans un nuage vaporeux telle une déesse drapée d'un linceul. Je m'abandonnai. Elle se redressa, triomphante, les yeux pétillant d'une joie enfantine et posa ses lèvres ensanglantées sur les miennes.
_ Par ce baiser, je scelle le pacte. Pour que nous soyons liées, accepte mon sang en gage de mon amour.
Elle porta à sa gorge un de ses ongles anormalement long et me tendit son cou. Je me sentais incapable de la toucher et plus encore d'épancher ma soif à sa gorge délicate. Elle me rappela fermement que sans cela, je mourrais d'un instant à l'autre. Je lui rendis donc son baiser mortel : je bus à sa gorge entaillée. Je fis l'expérience abominable de la mort de mon corps, je sentis mes muscles tressaillir un à un et se tendre à en devenir aussi durs que la pierre. Mon cœur cessa de battre plongeant, mon âme dans un profond silence. Mon dernier souffle vint et la transformation s'opéra pour moi.
Lorsque je naquis au monde de la nuit, j'aperçus l'effroi sur les traits de ma Reine. L'expérience avait été aussi traumatisante pour elle que pour moi. Dès que nos regards se croisèrent, je fus pris d'un véritable élan pour sa personne. J'avais réussi l'épreuve qu'elle m'avait imposée. C'est glorieuse que je m'agenouillai devant elle pour lui baiser la main. Mes lèvres glaciales, qui cachaient à présent de puissants crocs de prédateur, ne furent plus choquées par la froideur de sa peau.
Des premiers pas difficiles...
L'éveil au monde vampirique ne fut pas aussi aisé pour moi qu'il l'avait été pour Marie-Antoinette. Elle avait été faite par la puissante Mékare. De ce fait, ses pouvoirs étaient immenses. Pour ma part, je dus vite me rendre à l'évidence que le Don Obscur différait en chacun de nous.
Sitôt ma Reine disparue, je crus devenir folle. Si seulement j'avais su comment m'y prendre, j'aurais mis fin à ma vie immortelle de mes propres mains tant elle m'était intolérable.
Je percevais alors les pensées de toutes les vies humaines qu'abritait le château Jarjayes. J'avais l'impression que ces voix intérieures émanaient des pierres même de la demeure familiale. Je me crus poursuivie par des esprits et je pris peur. Prostrée dans un coin de ma chambre, je serrais entre mes doigts mon chapelet de baptême, récitant mille prières. N'était-ce pas sot de ma part ? Une heure après ma naissance vampirique, j'osais en appeler à Dieu !
Puis, après un moment, je fis un effort de concentration et je parvins à saisir une pensée précise au milieu de la cacophonie de voix qui m'entouraient. Je dirigeai mon esprit vers celui que j'aurais du fuir : André. Je pouvais entendre ses pensées intimes alors qu'il n'était même pas dans la pièce. Je sus alors qu'il m'aimait et quelle était la profondeur de cet amour. Il était sans commune mesure avec celui que l'on porte à un frère de lait comme je l'avais toujours cru. Pour la première fois de ma nouvelle vie, j'eus véritablement mal. Ces pensées étaient entièrement tournées vers moi, sans qu'il ne pense jamais à lui. Il s'était lui-même condamné à une vie d'amour sans espoir de partage.
Lorsqu'il s'endormit enfin, une unique larme roula sur ma joue. Je passai un mouchoir sur mon visage. La petite étoffe immaculée était à présent tâchée de carmin : je pleurerai désormais des larmes de sang.
Je parvins peu à peu à faire taire les voix qui m'assaillaient jusqu'au plus complet silence. Je savais alors situer chacun dans la maison. Je me trouvais chat au milieu de la souricière.
Je décidai de m'aventurer dans les couloirs pour m'assurer de ma nouvelle perception. Je fus émerveillée de voir parfaitement dans les ténèbres. Les tableaux semblaient s'animer d'une vie propre sans que rien ne bougea réellement, les statues me souriaient, complices. Je me sentis puissante. La nuit était mon alliée et la Lune avait pour moi des attentions particulières, telle une amante bienveillante. Grisée par ce pouvoir et par l'excitation de la faim, je montai les escaliers qui menaient jusqu'aux combles où se trouvaient les chambres de bonnes.
Elles dormaient le plus souvent à deux ou trois, selon la place disponible et les besoins de la maison. Je m'arrêtai devant le dortoir de Lisette et Charlotte, deux jeunes filles fraîchement arrivées chez nous pour aider Grand-Mère en cuisine. Je savais que ces demoiselles me trouvait un charme particulier et qu'elles se pâmeraient devant moi si je devenais entreprenante. Elles n'avaient pas encore eu vent de ma nature féminine et comme beaucoup, elles ne cherchaient à voir plus loin que les apparences.
De mes ongles, je grattai à leur porte. Le bruit était le même que si un rongeur avait entrepris d'entailler le bois. Lisette, plus hardie que sa compagne, bondit hors du lit pour chasser le monstrueux animal. Elle ouvrit violemment la porte. Surprise de me trouver dans l'obscur couloir, elle s'apprêtait à hurler alors que ma main, plus rapide que le vent, se trouvait déjà plaquée contre sa bouche délicate. Je lui souris. A cet instant, je sentis toute l'emprise que j'avais sur elle. Je jetai une œillade à Charlotte. La jeune fille se cala au fond de ses oreillers en rougissant, portant le drap à mi-visage afin de me cacher son émoi.
« _ Pardonnez mon audace, mesdemoiselles, mais j'ai peine à trouver le sommeil. M'accorderiez-vous un peu de compagnie ?
_ Monsieur Oscar...c'est ... répondit la timide charlotte.
_ Mais oui, mon Maître entrez, je vous en prie, minauda Lisette sur un ton enjôleur.
Lisette me dégagea une place au bout de la paillasse qui leur servait de lit. La chambre était petite et misérable, le lit inconfortable au possible. Aucun meuble n'agrémentait la pièce, par ailleurs balayée de temps en temps par une brise glaciale. J'ignorais que la vie de nos domestiques ressemblait à ça. Il est des vies que l'on croise sans jamais les voir. Je regrettai ma venue et me levai aussitôt. Ce fut Charlotte qui me saisit délicatement le poignet. Timide et jolie au fond de son lit, elle m'offrit un faible sourire et m'invita tacitement à la rejoindre au fond du lit.
Petite souris vivant dans mon grenier, elle était bien mignonne. Ma faim parla plus que mon cœur et je m'emparai de sa gorge fine. Elle ne poussa pas un cri, à peine un soupir. Sa mort vint rapidement. Je ne peux vous expliquer l'extase qui s'empare d'un vampire lorsqu'il se sustente du sang d'un humain. On entend presque chanter les anges! Charlotte fut la première à m'offrir bien malgré elle ce ravissement. Encore sous l'effet du plaisir, je tirai rapidement le drap sur la jeune fille et me retournai vers Lisette. La jeune servante s'était timidement retirée vers la fenêtre. La lune éclairait pour moi ce visage marqué par le trouble. Elle était jalouse.
Fort heureusement, elle n'avait pas saisi ce qui venait de se passer. Dans sa petite tête d'adolescente, elle voyait simplement que le maître qu'elles désiraient en secret toutes les deux, venait d'embrasser celle qui était à la fois son amie et sa rivale. Je me pris au jeu.
« _ Lisette, ma belle, ta compagne ne peut supporter longtemps les baisers d'un homme sans s'évanouir. C'est fâcheux et cela gâche mon plaisir.
_Vous n'avez pas choisi la bonne compagne pour cette nuit, Monsieur Oscar. J'aurais su mieux vous satisfaire.
_Vraiment ! Fis-je, m'avançant vers elle tel un chat vers un moineau. Voyons voir si tu peux tenir ta promesse.
_.....oui.....C'est à dire...vos yeux sont si...
_ Si ?
_ Si bleus, Seigneur, que je me sens...comme prisonnière... »
Je passai une main froide sur son visage et lui ordonnai de fermer les yeux. Passant un bras autour de sa taille, je l'attirai à moi. C'est alors qu'elle prit peur et recula prestement. Une expression d'incrédulité couvrait son visage.
« _Ainsi donc c'est vrai que vous êtes une femme ! »
Je ne me pus m'empêcher de rire doucement. Le petit oiseau tenta de battre des ailes afin de se libérer. Elle jeta un coup d'œil vers sa compagne et vit qu'elle ne bougeait plus. Sa respiration ne levait pas le drap. Elle s'approcha d'elle et tira lentement sur le linge, découvrant son visage. Charlotte avait les yeux grands ouverts sur un autre monde. Elle était morte. Je ne pus m'empêcher d'observer ce spectacle. Je pris conscience de mon acte et ce ne fut pas sans douleur. Devant la souffrance de Lisette, j'eus alors du dégout pour ma nature. Il était simplement, trop tard.
« _ Laissez-moi sortir ! Vous me faites peur ! hurla-t-elle.
Lisette courut vers la porte. Mais j'étais bien plus rapide. Elle trébucha et tomba dans mes bras. Je ne perdis pas un instant et la mordis sur le champ.
Une indicible panique s'empara de moi : Lisette, en tentant de fuir, avait fait beaucoup de bruit. Et je me retrouvai avec deux cadavres bien encombrants. Je renversai sur leur lit la lampe à pétrole qui éclairait la chambre et m'enfui par la fenêtre. D'un bond, j'atterris sans heurt dans la cour, chose parfaitement incroyable. Je compris alors de quelle façon la Dauphine avait gagné mon jardin. Le feu se répandait rapidement dans les combles. Je regagnai ma chambre si vite que personne n'aurait pu me voir pour en ressortir aussitôt mais sans la moindre discrétion cette fois. Je donnais l'alarme, sachant qu'on s'affairait déjà sous les combles du château Jarjayes.
Je n'étais pas fière de moi. Aussi ai-je activement participé aux secours en évacuant des chambres les personnes prisonnières des flammes. On vanta mon mérite et mon incroyable courage. Cependant, une importante partie de la toiture s'effondra. Les dégâts furent considérables. Il n'était pas aisé de porter l'eau jusqu'au toit. J'avais mis mon propre refuge en péril et manqué de tuer mes gens. On fit l'appel peu avant l'aube. Deux aide-cuisines manquaient. Je fus soulagée de constater que le feu n'avait pas fait de victime.
J'inspectais les dommages avec mon père et un ouvrier quelques heures après l'aube quand je sentis la brulure. La partie manquante de la toiture m'exposait aux rayons du soleil. Aussitôt, je me sentis faible, mon corps s'alanguit au point que je m'écroulais sur le plancher trempé. On me releva vivement, mais la douleur se faisait de plus en plus cuisante. Père avait appris de la bouche de Grand-Mère ma « petite forme » de la veille. Après mes exploits de la nuit, il s'enquit lui-même de mon état. Me trouvant fiévreuse, il m'excusa et me renvoya à mes appartements.
Une fois dans mon sanctuaire, je ressentis une puissante aversion à la vue du petit panier à linge sale que Grand-Mère utilisait une semaine par mois. Il était sensé recueillir les linges souillés par ce sang qui témoignait de ma nature de femme. Je n'en aurais, bien entendu, plus jamais besoin. Cependant, il me fallait trouver un stratagème dans l'urgence pour ne pas éveiller les soupçons de ma vieille gouvernante. Si le linge venait à manquer, Grand-Mère aurait tôt fait de penser que je puisse être enceinte. Cette pensée m'assaillit comme un coup de poignard. Je n'y avais jamais pensé de ma vie mortelle. Cette non-vie m'apprit avec douleur que je ne pourrais jamais porter un enfant. Je mis ma peine de coté et me concentrai sur le problème du linge.
J'ouvris les fenêtres et fermai le plus rapidement possible les volets, puis tirai les rideaux. Me sentant enfin en sécurité, je défis à la hâte mes vêtements pour juger de l'étendue de la blessure. Une partie de mon dos était recouverte de brûlure. Je savais parfaitement que ma peau était intacte ce matin, et que cela n'avait rien à voir avec l'incendie. Je compris que le soleil était responsable de mon état. En cela, au moins, le folklore populaire disait vrai : les vampires craignent la morsure du soleil. Cette découverte m'inquiéta grandement. Il me serait difficile de garder mon secret si je ne donnais pas l'illusion de mener une vie « normale ». Il m'était impossible de me rendre à Versailles sur l'heure. Je me voyais contrainte de manquer à mon devoir. Comment, ma Reine me jugerait-elle ?
Je rajustai ma chemise et m'allongeai sur mon lit. Malheureusement, une grande nervosité me gagnait à mesure que le soleil perçait de ses rayons les lames des volets. Il parviendrait sans nul doute à me trouver. C'en était trop ! Je m'enroulai d'un drap et me faufilai sous mon imposant lit à baldaquins. Je perçus brièvement les pensées tristes d'André. Il se tenait derrière la porte de ma chambre sans oser entrer. De nouvelles larmes de sang baignèrent mon visage alors que je sombrai dans un sommeil aussi profond que la mort. Le temps stoppa sa course.
Une douce main effleura ma joue. Lorsque j'ouvris les yeux, ma Reine était couchée près moi, le regard à la fois espiègle et plein de tendresse.
« _ Ma pauvre petite Oscar... Tu es si courageuse. »
Cette image enchanteresse calma sur le champ le désordre de mes sentiments. Je lui appartenais et cela m'apaisait. Soudain, sans crier gare, elle me gifla violemment. Ses ongles griffèrent ma joue au passage et quelques gouttes de sang s'échappèrent. Aussi rapidement qu'elles s'étaient ouvertes, les plaies se refermèrent.
« _ Idiote ! Ta témérité n'a d'égale que ta sottise ! Souhaites-tu notre perte à toutes les deux ?
_ Votre Altesse....
_ Mettre le feu à ta propre maison est une preuve de bêtise mais chasser sous ton propre toit, quelle folie ! Et pourquoi ? Deux pauvres filles sans charme. Que fais-tu dans ton lit à cette heure ? Ne devrais-tu pas te trouver près de moi à accomplir ton devoir de soldat ? Je ne te savais pas si faible. Dois-je te rappeler ce qu'il adviendra de toi si tu faillis à ta parole ? »
Elle accompagna ses paroles d'une moue boudeuse. Elle paraissait faussement choquée. Mon malheur semblait source de nouvelles distractions pour cette enfant cruelle.
« _ C'était un regrettable accident. Vous ne m'avez pas appris à « chasser ». J'ai manqué de discernement. Je pense avoir payé assez cher mon erreur.
_ Sans doute en as-tu tiré quelque enseignement essentiel à notre condition. Nous ne voulons pas que le commun des mortels ne nous brûle vives, n'est-ce pas ? Et pour ma part, je trouve que ma jolie tête repose au meilleur endroit qui soit : sur mes épaules.
_ Nous ne sommes plus humaines et nous nous nourrissons des vivants. Nous méritons une telle condamnation. »
Elle me jeta un regard emprunt de tristesse. Son visage était aussi parfait que celui d'une poupée de porcelaine. Ses lèvres délicates, tel un bouton de rose rouge, contrastaient avec son teint pur et pâle. J'entendis glisser la soie de sa robe sur le plancher alors qu'elle venait se blottir contre mon sein, telle une enfant cherchant le réconfort.
« _Mais nous pouvons souffrir, Oscar ! Et tu as promis que tu prendrais soin de moi. Pourrais-tu m'abandonner pour quelques vies misérables ? Dis-moi, mon Amour à qui j'ai donné mon sang, m'aimer te coûte-t-il tant pour que tu souhaites notre mort ? »
Elle posa la question d'un ton distrait, jouant dans les dentelles de mes jabots. Je ne pus que serrer les dents pour contenir la rage qui m'habitait. Puis elle se mit à rire, s'extrayant de dessous le lit.
_ Pour quelle raison as-tu manqué à ton devoir aujourd'hui ? Girodelle est un jeune homme délicieux, mais il n'a pas le charme de mon capitaine ! Ha ha ha ...
_ C'est que je ne peux souffrir le soleil. Il me brûle la peau.
_ Sottises. Je t'ai faite. Je t'ai donnée mon sang. J'ai partagé mes immenses pouvoirs avec toi.
_Je n'ai pas tous les dons de son Altesse. Je ne peux vivre le jour.
_Il le faudra pourtant ! Tu ne peux quitter ton poste pour ne prendre que les quarts de nuit. Tu as été nommé capitaine de la Garde Royale par le Roi Louis XV afin d'être mon protecteur. Une décision royale ne peut souffrir aucune contestation. Votre place est à la Cour !
_Notre place ?
_ A toi et à cet homme qui te suit comme une ombre. Ce valet, qui n'a jamais su tenir sa place, a su se faire remarquer des belles dames de la Cour. Sa présence comme son absence sont toujours remarquées.
_ André...Il n'est qu'un valet sans importance. On l'oubliera vite. Il m'accompagnera de nuit.
_C'est impossible ! J'ai besoin de toi le jour.
_Je mourrai avant d'avoir atteint Versailles !
Contrariée par la nouvelle, Marie-Antoinette faisait les cents pas dans la chambre. Ses lèvres bougeaient de façon à peine perceptible. Elle était aux prises avec une voix intérieure. Je compris plus tard que Mékare la conseillait par télépathie.
_ Serais-tu trop faible, Oscar ? Un vampire se fortifie avec le temps et le nombre de ses victimes...Tu es trop jeune sans doute. Mais j'ai besoin de toi à mes côtés !
Une nouvelle fois, elle s'arrêta pour écouter le conseil énoncé dans son esprit par la sorcière. Puis elle reprit d'un ton impérieux que je ne lui connaissais pas. Une colère froide animait ses yeux.
_Nous allons devoir recommencer.
Je reculai d'un pas. Cette phrase avait résonné en moi comme une condamnation à mort. Encore. Je ne voulais pas échanger de nouveau ces baisers mortels, sentir mon corps mourir pour la seconde fois. Cette vie m'était horrible mais la mort me terrorisait. Marie-Antoinette, prit place devant mon piano. De ses doigts graciles, elle en tira quelques notes mélancoliques. Des larmes pointèrent au coin de ses jolis yeux mais ne roulèrent pas sur ses joues. Elle semblait porter toute la peine du monde sur ses frêles épaules.
« _Je me suis enfermée dans mon boudoir. C'est ce que Madame de Noailles pense en tout cas. Il me fallait être seule pour pouvoir te rejoindre. Si la Cour apprend ma disparition, nous irons au devant de nouveaux problèmes. Madame du Barry n'hésitera pas à faire savoir à qui veut l'entendre que la Dauphine vit un amour secret avec son capitaine de la Garde.
_ Je pensais que c'était le cas pourtant.
_Idiote. Oscar, pourquoi feins-tu de ne pas comprendre ? Une bonne couverture est une nécessité. Versailles est un tel nid de vipères qu'il faut être apte à les contenter pour mieux les tromper. Je tiens trop à toi pour prendre le risque que l'on te sépare de moi. La colère du Roi serait grande. Il nous est nécessaire de feindre la vie telle que nous la vivions avant que je te fasse don de l'éternité.
_Une éternité de souffrance ! L'Enfer me serait plus clément que votre amour ! »
Ses mains s'abattirent sur le clavier. Les cordes du piano sonnèrent de façon discordante alors qu'elle relevait vers moi un minois respirant toute la confiance de l'innocence. Ma frustration ne la touchait pas le moins du monde. Il était impossible à ses yeux que je puisse me révolter ou simplement la quitter. Elle se leva pour m'enlacer très tendrement, sa tête trouvant naturellement une place sur mon épaule. Son parfum était envoûtant. Il vous enveloppait d'une fragrance si légère et gracieuse qu'elle vous donnait l'illusion d'être en présence d'un ange.
« _Mords-moi, souffla-t-elle simplement. Je te rendrais ce soleil que tu chéris tant, mais mords-moi. Tu n'as pas d'autre choix.»
J'obéis avec plus de vigueur et de force que ce à quoi elle s'était attendue. Ma poigne ferme affirmait ma haine alors que mes lèvres témoignaient de mon amour. Je refusai de lâcher prise et la vidai presque de son sang. Si un témoin avait pu assister à cette scène, il aurait cru sans le moindre doute que j'étranglais la Dauphine de France. Nous nous écroulâmes toutes les deux sur le grand lit, reprenant notre souffle. Je l'entendis rire. Un rire cristallin, moqueur et cruel dont chaque éclat enfonçait davantage la rage dans mon cœur.
« _Tu ne peux me tuer ainsi, Oscar chérie. Allons, lève-toi ! Ce soir nous allons chasser ensemble. A l'aube tu auras pris tant de plaisir que toute haine aura quitté ton cœur. N'ais crainte, nous serons rentrées avant que ta vieille gouvernante ne puisse s'inquiéter et demain matin tu entreras dans mon boudoir accompagnée d'André. Rien ne doit changer. »
Elle bondit du lit et tournoya sur elle-même comme le ferait une petite fille. Je regardais les couleurs de sa robe danser dans l'obscurité.
Nous étions au cœur de la nuit. De mon ouïe sensible, je perçus un bruit de pattes le long d'une plinthe. Je fondis sur le rat et m'en saisis.
« _Oscar, tu ne vas tout de même pas te mettre à manger des rats ? C'est écœurant ! s'écria Marie-Antoinette.
_Non ma Reine, le sang de mon petit ami à poils va me rendre un tout autre service. »
Je pris un linge que j'étalai sur ma coiffeuse. J'égorgeai le rat au dessus de l'étoffe et le pressai jusqu'à la dernière goutte de sang. Marie-Antoinette me regardait, silencieuse. Je plaçai le chiffon souillé dans le panier auquel il était destiné avant de rejoindre ma Reine.
Je lus dans ces yeux qu'elle ne comprenait pas mon geste. J'y décelai même une pointe de suspicion. Je lui expliquai alors, non sans jubiler, que j'étais une femme accomplie avant qu'elle ne me condamne à cette non-vie. Je devrais tous les mois remplir ce petit panier de linges souillés et elle devrait penser à en faire de même. Mais plus grave encore et surtout plus difficile à feindre, je lui fis part d'un problème qui ne concernait qu'elle : la nécessité de préparer la descendance du Roi de France. Y avait-elle seulement pensé ? Le Duc d'Orléans, lui, était aux aguets et espérait bien tirer parti de cette situation pour s'adjuger le trône le moment venu.
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