La corde dansera

Attention elle est triste aussi puisqu'il s'agit du "et si André avait réellement empoisé Oscar" :

La Corde Dansera

La nuit noire étouffait en son sein les plaintes et les hurlements des prisonniers de la Bastille. Coupables ou non, grands criminels ou victimes des lettres de cachet l'immense bâtisse les digérait jour après jour. Les nuits se ressemblaient toutes, pour les pensionnaires comme pour les geôliers. Cependant un prisonnier qui jusqu'à cette nuit avait fait preuve de mutisme et d'un calme peu naturel, ne dormait pas. Il était soudain devenu comme fou, les couloirs résonnaient de ses rires mêlées de pleurs, renvoyant, partout l'échos de sa sourde douleur.
Il n'était en ces lieux que depuis peu, à peine une semaine. Son procès fut vite expédié. La notoriété de la victime était telle que la Reine elle-même avait exigé que le criminel fut au plus vite condamné. Cela ne fut pas compliqué, se livrant lui-même, il avait plaidé coupable à l'accusation de meurtre sur la fille d'un général, elle-même officier des Gardes Françaises, Oscar François de Jarjayes. Il semblait dés lors en paix avec lui-même, il expliqua serein la motivation de son geste, devant les juges et la foule de badauds qui s'était pressée dans les gradins et aux fenêtres de la salle d'audience.
Mais ce soir, qui était pour lui le dernier, André Grandier hurlait sa souffrance et les raisons de son espoir dans cette mort prochaine.

Demain, aux premières lueurs de l'aube, je valserai avec la Camarde qui pour moi aura rangé sa faux afin me tendre les bras de façon accueillante, comme une mère pour son enfant. Il n'y a pas d'échappatoire, et je n'en souhaite pas... Non, je veux mourir, je devrais déjà l'être.
Je serai pendu demain matin, pour la fille d'un général, moi le roturier que l'on toise, mais je crevais de haine... mon amour. La justice des hommes leur moralité, les lois, qui nous ont jusqu'ici séparés, aideront mon bras qui a failli et je la rejoindrai... Oscar...
Ma vie n'était pas faite pour ce château. Pourquoi le Ciel fut-il si cruel avec moi ? S'il ne m'avait séparé de mes parents, dans mon jeune âge, j'aurais gagné le Paradis dans les bras tendres de ma mère et non l'Enfer en rêvant de ses bras à elle, petit garçon ; espérant chaque nuit l'étreindre un peu plus fort à l'heure où l'on se cherche, caresser en songe sa peau blanche et douce toutes les nuit de ma vie d'homme, jusqu'à ce moment tragique.

Debout au milieu de la sombre et étroite pièce, André semblait s'étreindre lui-même. Les larmes dévalaient en flots continus sur ses joues. Ses doigts nerveux, s'enfoncèrent dans le tissu de sa chemise si fortement qu'il en déchira un morceau à l'épaule. Des pleurs désespérants, il passa au rire de la folie, son visage se tordant en un rictus grimaçant. Sa raison comme l'étoffe venait de se déchirer.

Oscar. Je me suis damné dans le bleu de tes yeux, j'aurais du fuir, ils avaient la couleur de l'Enfer, mais ils possédaient aussi l'éclat d'un ciel si pur, apaisants comme les flots d'une mer calme, vastes comme l'océan.
Dés notre rencontre, je me suis senti enchaîné à toi, chaque jour un peu plus fort, chaque jour plus profondément. Si mon cœur ne m'appartenait plus depuis longtemps, mon esprit aussi s'aliéna à cette image de toi insaisissable, mais emportant toute ma vie sur son passage. Inconsciente de ta cruauté envers moi, aveugle aux signaux que te lançait mon cœur, sourde à ses appels, même après cette terrible déclaration que je t'ai faite, sur le parquet de ta chambre, allant jusqu'à déchirer ta chemise. Te laissant brisée sur ton lit, et du fond de mon désespoir et de ma culpabilité, j'osais espérer que tu me pardonnerais, que tu me comprendrais et verrais enfin tout cet amour que je nourrissais pour toi et qui me conduisait, minute après minute, un peu plus au bord du gouffre, aux portes de la folie.
Tout est arrivé ce soir là. Le général de Jarjayes, chose incroyable et pourtant si naturelle, avait eu raison de ta liberté, une fois encore ...De ta volontée. Une fois de trop...à mes yeux tu étais sa poupée. Il organisa un bal pour te trouver un époux. Toi qui dans ta liberté la plus totale, n'en avait nul besoin. Quelle folie soudaine ! Quel cruel revirement !

Le jeune homme se laissa tomber au sol, portant une main à son œil droit comme sous l'effet d'une vive douleur, son œil valide s'écarquillant de façon démesurée dans l'obscurité de la cellule. Bouche bée mais silencieux, il semblait observé le mur qui lui faisait face comme si ce dernier était le livre d'images retraçant les circonstances de sa vie qui le conduirent en ces lieux.

En ce soir d'Octobre 1788, on donnait une grande fête au château Jarjayes, le plus grand bal que ses pierres aient vu depuis sa construction, sans doute. Diamants, rubis, topazes, soie et robes longues,du vin comme jailli des fontaines, des mets tous plus raffinés, de l'argent et de l'or dont l'éclat était plus aveuglant que la foudre en pleine nuit. C'était Versailles chez les Jarjayes, ça paraissait merveilleux, c'était si factice...si peu cette famille de militaires, qui n'avait certes pas accoutumé la Cour à cela. Ce fut une réelle animation.
Partout on en parlait, des palefreniers aux grandes dames, cela paraissait incroyable on allait marier Mademoiselle de Jarjayes ! Rien que le nom suffisait à faire naître de partout des exclamations de joie chez ces messieurs ou d'indignations chez les dames, qui pour beaucoup regrettaient bien qu'Oscar ne fusse pas un " homme à marier ". On raillait le ridicule de la nouvelle, on craignait qu'elle fusse aussi belle comtesse qu'elle était brave soldat .
André qui redevenait le valet de la famille pour cette nuit, quittant son uniforme de grenadier des Gardes Françaises afin d'endosser celui de sa vie, n'était pourtant pas autorisé à pénétrer dans la salle de réception.
Il faut dire que le général avait organisé ce bal dans le but de réunir tous les prétendants potentiels d' Oscar et ne voulait pas que l'on voit auprès d'elle, ce domestique qui l'avait suivie sa vie durant. L'homme d'âge mur n'était certes pas aveugle, et bien qu'il reconnaissait toutes les qualités du jeune homme, il ne pouvait tolérer l'amour qu'il portait à sa fille. Les convenances et les règles, l'interdisaient...

Le général était ridicule par amour pour toi, Oscar. Il portait là le coup de grâce à mon cœur torturé, moi qui l'aimait comme le père que je n'avais plus, tout en le respectant comme un maître, comme un roturier respecte un noble. Haaa comme je le hais ce soir !
L'amour...Il voulait sans doute que tu le connaisses enfin ,égoïste qu'il était. Que tu aimes et sois aimée en retour ? Pourtant tu as toujours été entourée d'amour. Je veux croire que tu le savais, que tu l'as toujours su, même si les apparences étaient toutes autres et qu'il nous était interdit à tous de faire preuve de sentiments...interdit à tous.
Depuis notre enfance partagée, nous avons toujours, toi et moi fait l'amour à notre façon, nous avons vécu...
Même si mes rêves m'interdisaient d'espérer posséder ton corps. Chaque pièce de ce château a vu naître en elle un balbutiement de notre amour partagé, dans nos jeux d'enfants, nos discussions sages ou passionnées sur divers sujets, nos regards... Au château de ton père, loin de ta charge, notre apparente amitié profonde n'était-elle pas de l'amour ? Les différences sociales ont toujours empêchaient à nos corps de franchir le pas, mais nos cœurs rien ne les entravait ! Rien ... hormis ton aveuglement.
Alors pourquoi cette nuit ? Pourquoi ce bal ? Et moi caché dans les jardins, car on m'avait refusé l'entrée de la salle de réception ! Oui, je ne devais pas m'y montrer. Ton père craignait-il que je fus une menace pour tes futures noces ? Il aura eu raison.
J'ai espéré. Mon cœur se gonflait dans ma poitrine, te voyant majestueuse dans cette tenue, masculine et militaire d'une blancheur immaculée, d'une finesse rare. Tant de contrastes et de paradoxes, tellement toi dans l'absolu de ton être. J'ai ri aux larmes de tes manœuvres de sabotages. Le soulagement et la rage mouillaient mes yeux alors que j'observais de l'extérieur tes pas de danses échangés avec des jeunes femmes inconnues, et ses baisers...chacun d'eux devait être une épée s'enfonçant dans le cœur de ton père. Dans le sien certes, mais aussi dans celui de cet arrogant Comte qui voulait faire de toi sa femme ! Girodelle ! Comment en est-il arrivé là ? de quel droit, lui qui avait tout, s'est-il présentait chez nous, pour t'enlever à moi ?
Je veux mourir en pensant que toute notre vie ensemble fut comme une nuit d'amour, et que tu as chéri ces moments autant que moi,que tu m'as aimé, ainsi, à chaque instant, toi que j'ai tué...Toi que je ne cesserai d'aimer.

Toujours hypnotisé par les pierres qui lui faisaient face, André se remit à hurler, son cri ressemblait au râle d'un prédateur agonisant. Il cogna le sol de ses poings nus avant de s'y laisser tomber, tendant ses lèvres comme pour embrasser la poussière , les os de ses petits doigts cassés sous les coups.

Il était l'un des invités " d'honneur " du bal, autorisé par le général à entrer en cette demeure en tant que prétendant en titre, son favori, en somme, comme on présenterait un bel étalon pour une saillie.
Il avait été le lieutenant discret de l'ancien colonel de la Garde Royale que tu étais, pourtant comte issu d'une très grande famille, homme du monde reconnu, promu commandant à ton départ , il s'était toujours effacé jusqu'à sa demande en mariage. Il y avait quelques années à peine, il était aussi invisible qu'un valet dans ton sillage, brillante jeune femme. Une ombre au même titre que moi aux yeux du monde, rien qui puisse menacer ta liberté, ta vie.
Tu ne pouvais nier qu'il avait ouvert en toi, une porte que tu pensais avoir barricadée, derrière laquelle tu avais enfermé toutes ses questions sur ta féminité, les raisons d'une telle existence si contraire à ta naissance, le problème du choix. Les mots du comte t'avaient touchée plus que tu ne voulais le laisser paraître, le " Mademoiselle " que jamais tu n'aurais cru entendre en de telles circonstances. Il s'invitait souvent à dîner au château ,il en avait le droit et si tu t'arrangeais pour en être absente à ces heures, il apparaissait clair pour tous que c'était l'aveu de ton trouble et non ta tâche qui t'éloignait ainsi. Même pour moi je dois l'avouer...j'avais si peur de te perdre, alors que tu semblais te chercher.
Je tentais de te quitter le moins possible, voyant évoluer la tempête dans tes yeux d'orage, mélange de colère, de frustration, de crainte et ... un cruel " pourquoi " .
Jamais le destin ne m' avait paru plus impitoyable qu'en ce mois d'octobre, nous mettant à l'agonie jetant sur chaque nouveau matin un voile de tristesse et d'indécision. Tout n'était qu'agression à mes yeux, je me sentais si persécuté, au bord du gouffre, tendant la main vers toi, mon seul soleil, alors que ma vue m'abandonnait et que tu t'avançais vers un mariage que tu ne pouvais souhaiter. Cet arrogant Girodelle, j'eus un contact très bref avec lui, ce dernier pensant sans doute faire preuve de bonté à mon égard me traitait comme un animal de compagnie, en me signifiant qu'il accepterait ma présence aux cotés de son épouse après votre mariage. Quelle audace !Cela tenait plus de la cruauté. Evidement la sensibilité du comte, qui possédait tout jusqu'à l'accord de ton père, était bien différente de celle du domestique fou d'amour que j'étais, quant à la lecture de la Nouvelle Héloïse de Rousseau. Il déformait les beaux sentiments, il ridiculisait le tragique de cet amour, il m'humiliait à travers cette œuvre qui nous ressemblait tant. J' avais toujours fait preuve de caractère devant le mépris, d'autant plus que je me trouvais aux abois, on ne pouvait m'enlever ma seule lumière, aussi répondis-je à l'insulte par l'insulte envoyant au visage de ce prétentieux une tasse de chocolat, malheureusement à peine chaud. J'aurais voulu que ce soit de la chaux vive, anéantir son visage trop parfait comme il anéantissait mes rêves et mes illusions.

Aussi, en ce soir de bal où tous deux se savaient prévenus sur les sentiments de l'autre, surveillait-il d'un oeil moqueur ce comte faussement impassible devant les pas de danses et les baisers qu'échangeait Oscar avec nombre de demoiselles, jusqu'au sabotage final, l'entrée dans la salle de bal des Grenadiers des Gardes Françaises. La pagaille fut telle que le valet perdit un instant son soleil, dans le tumulte.
Le plus grand bal devint une sinistre mascarade, les jeunes dames hurlaient à pleins poumons quand certains roturiers impolis et surtout hardis s'approchaient d'elles. Chacun des membres de la noblesse présent criait son indignation alors que les soldats n'avaient jamais connu de fête plus réussie. Un joyeux chaos coloré, où les deux ordres se mélangeaient sur des menuets, se chassaient et s'effrayaient comme dans un ballet satirique. On fit chassé les intrus rapidement, alors que l'astre de la soirée s'était éclipsé, suivi de son ombre " officielle ".

Je te cherchais du regard, de l'autre coté des portes fenêtres sans te trouver. Tu avais quitté la salle de bal. Enfant prodigue, tu avais manigancé cette diversion pour traduire ton indignation devant le stratagème de ton père. J'allais éclater d'un rire franc et sonore quand mon cœur se glaça, Girodelle avait lui disparu...Etait-il avec toi ? Te parlait-il encore d'amour avec des mots qui m'étaient interdit de prononcer ? J'était pris de panique, je ne pouvais plus me contrôler, c'est à cet instant que tout bascula... tout ! Je n'étais plus moi-même, je n'était que sentiments exacerbés. Furetant à pas de loup dans ces jardins que je connaissais bien, je vous ai vu, enlacés...Tu t'abandonnais, tes lèvres offertes, au comte de Girodelle, il avait gagné de ses belles paroles, cette bataille contre ta volonté. Mais pourquoi ? Quelle différence entre lui et moi ? De quelle droit... Parce qu'il avait un nom, un titre un rang...Cela suffisait-il à tes yeux pour accepter les chaînes ? Lui avait le droit de te dire les mots qui tissaient ma vie, alors que ma naissance me condamnait au silence.
Tes lèvres ont rencontré les siennes. J'ai cru que mon cœur s'était arrêté dans ma poitrine.
Tu t'es enfuie, t'arrachant à sa douce étreinte, tes joues étaient plus enflammées qu'un champs de batailles ... rouge tranchant sur le blanc de ton uniforme. Et tes yeux ! Ceux d'une enfant perdue dans la tourmente, si loin de l'orage que je leur connaissais. Qu'est-ce qui y serait apparu si ils avaient croisé les miens ? Du mépris, de la colère ou de la honte ?
Je n'avais pas su bouger, caché par les rosiers dont le parfum m'empoisonnait et tu ne m'as pas vu. Une rage sourde me cloué au sol, j'étais comme é. Je m'entendis hurler, mais jamais mon cri ne quitta mon cœur. Je regardais cet imbécile planté là, empli de mélancolie, comme je l'avais moi-même été toutes ces années passées à te regarder de loin. Il partit enfin, moi je restais avec cette folie envahissante à fomenter ce plan macabre. Sur cet échiquier qui aurait cru que je puisse être le fou.....

Il n'avait plus rien d'un homme en cette heure morte, ses ténèbres intérieures auraient inquiété n'importe quel démon, il n'exista jamais nuit plus noire. Couché, le regard morne, il continuait pour lui sa sombre rêveries .
Pourtant au beau milieu de la nuit, la porte de la cellule s'ouvrit, sans qu'il n'y prête la moindre attention. Une ombre se tenait dans l'embrasure, immobile. De belle taille, ni très grande, ni petite, cette personne portait une imposante cape noire qui la couvrait presque entièrement, un tricorne de même couleur, n'arborant aucune plume, quelques boucles de cheveux clairs échappant au ruban, apparaissaient sous le feutre du chapeau. La faible lumière que donnait la lampe du geôlier se tenant à distance derrière le visiteur, ne parvenait pas à éclairer le visage de ce dernier, mais allongeait sur les dalles et le corps qui y gisait hébété, une sombre silhouette noire, et longue, comme une épée venant frapper André. L'inconnu leva la main et le geôlier disparut derrière la porte.
L'obscurité se fit de nouveau. Rien ne bougea pendant un instant, puis l'apparition avança une botte noire sur le sol poussiéreux, puis une seconde, jusqu'au corps d'André qu'il gratifia d'un violent coup de pied dans les reins. Ce fut comme frapper dans un sac de blé. André n'eut aucune réaction, seul son corps bougea sous l'impact. Il n'eut aucun mouvement de recul du à la douleur. Il ne cria pas. Etait-il mort ?
L'inconnu l'enjamba, puis une fois à l'autre bout de la pièce, il s'installa sur ce qui servait au prisonnier, de couchette. Trois morceaux de poutres en bois, solidement tenues entre elles par des cornières de métal et fixés au mur par des chaînes, à peine recouverte d'un sac de jute bourré de foin.


Partie 2

Assis sur ce qui était la couche d'un condamné, l'intrus fut secoué d'un spasme de rage. Il ôta son tricorne pour le poser à coté de lui, puis lentement et méthodiquement il retira un à un ses gants noirs. André ne bougeait toujours pas, plus un son ne venait de sa personne bien que ses larmes ne cessaient de couler. C'était là, l'infime indice qui témoignait que la vie ne lui avait pas encore quitté le corps.
Ses yeux s'habituant peu à peu à l'obscurité totale qui régnait dans la cellule, depuis que quelques nuages galopant au ciel empêchaient les rayons de lune de pénétrer la pièce, le nouvel arrivant qui ressemblait à présent plus à un homme qu'à la Camarde, toisait avec un mépris sans limite le corps pitoyable amassé sur lui-même. Il resta ainsi plusieurs minutes, dominant André dans le silence et l'inaction, comme dans une épreuve de force gagnée d'avance, seulement le feu ne brûlait pas dans ses yeux, sa colère était froide comme la mort. Il se fondait avec les pierre de la cellule pour oppresser un peu plus le prisonnier. Puis alors que la lune réapparaissait dans le ciel, il baissa lentement la tête, afin de détourner les yeux. Celui qu'il avait devant lui ne valait pas le témoignage de sa colère, il ne valait rien, il n'était plus rien. S'en prendre à André Grandier à cet instant ne le soulagerait pas, car André n'était déjà plus. Si son corps survivait dans ce cachot immonde depuis une semaine, son âme était morte avant le procès qui le condamna.
Maintenant deux hommes misérables occupaient cette geôle, car toute fierté quitta Girodelle, seule la frustration l'habitait, ses épaules s'affaissèrent, son visage perdit son impassibilité, son menton tremblait de sanglots contenus alors que ses yeux cédèrent aux poids des larmes au moment où son regard se posa sur les pierres illuminées par l'astre nocturne. Le gris clair prenait des reflets bleutés, comme les yeux de celle qu'il avait aimée dans le silence et la frustration, dans le devoir et l'honneur, celle qui lui était enfin promise et à laquelle André ôta la vie.
Victor Clément, drapé de noir, n'était même pas l'ombre du Comte de Girodelle, colonel de la garde royale. Il avait les traits pâles et tirés, il ne lui restait rien de son charme et de sa prestance. Il arborait l'allure et la démarche d'un mendiant, le regard d'un damné. Pour lui non plus la vie n'avait plus aucune saveur, si ce n'est celle d'un poison mortel. Il en venait à se demander si elle en avait vraiment eu un jour. Alors comme une réponse que lui enverrait son cœur, ce matin de printemps lui revenait inlassablement en mémoire comme des coups de triques répétés. Le matin du duel où il avait rencontré Oscar.

Ma vie était comme le printemps quand j'étais près d'elle et comme l'automne quand elle s'éloignait. Une existence à attendre chaque jour que le lendemain arrive pour quelques minutes en présence de cette femme hors du commun...J'attendais la promesse d'un été et me voilà au cœur d'un hiver sans fin. Je vivais pour respirer le même air qu'elle, poser discrètement mes yeux sur ce corps élancé et nerveux, pour partager ce qui semblait être la passion d'Oscar, nos devoirs d'officiers dans la Garde Royale. Il m'en fallait si peu le jour et j'en éprouvais tant de frustrations la nuit Puis, le soleil parut illuminer ma vie, le destin d'Oscar était amené à changer et c'était à moi qu'il allait être confié. Elle cédait, je l'ai lu dans ses yeux quand nos lèvres se sont frôlées au bal donné par son père. Je n'avais pas encore tout à fait gagné son cœur, je crois qu'elle n'a jamais vraiment éprouvé l'amour, mais... Elle cédait au besoin que nous ressentons tous un jour, celui d'être aimé, de lire dans les yeux d'autrui que nous sommes le centre de son univers, sa raison de vivre. Oui on déposait la vie de la brillante Oscar entre mes mains, mais celles d'André la plongèrent dans l'abîme.

Girodel posa des yeux effarés sur la masse informe que représentait André dans cette obscurité. Il aurait pu se lever et le rouer de coups jusqu'à le tuer, mais ce n'était pas lui que ses yeux voyaient. Ils lui renvoyaient l'image d'un autre corps allongé sur des dalles de marbre, une image qu'il garderait gravée en lui toute sa vie. Le corps sans vie d'Oscar, tombée au sol, la tête à peine relevée, posée sur les genoux de son assassin.

Je me sentais fier comme si j'avais atteint le but ultime de ma vie. J'avais reçu de votre père, l'autorisation de me rendre en votre demeure quand bon me semblait, ma chère Oscar. J'avais envie d'en abuser, il me brûlait de venir chaque jour en usant mille prétextes, pour une seule raison : vous voir, vous voir encore...vous toucher, comme à ce bal, par les mots d'abord, qui mettraient à jour votre faiblesse dans l'éclat de vos colères, puis de mes mains ensuite, et de mes lèvres, si vous y consentiez...ainsi vous posséder. Non pas que j'eusse un jour oser vous considérer comme ces objets ornementaux que sont beaucoup de femmes de la cour, non loin s'en faut. Je vous désirais comme une partie de moi-même, je nous rêvais en parfait accord, comme les deux parties d'un être unique...et me voilà, moitié errante de par la vie, d'un tout disparu prématurément avec vous, corps pour toujours libre d'âme.
Mes doigts ressentent encore le froid de cette poignée de bronze, sur laquelle ils ont appuyé en ce début de soirée. Tout était austère ce soir-là, est tranché avec la joie qui m'habitait. J'avais galopé de Versailles à votre château dans un ciel enflammé, le soleil d'automne prompt à se coucher y avait mis le feu, mais cela se fit sans aucune chaleur. Je n'ai rencontré que deux ou trois domestiques qui m'indiquèrent placidement que vous vous trouviez dans le petit salon à l'étage, depuis, selon eux, plusieurs heures. Vos femmes de chambres gloussaient comme des sottes, en parlant d'André et de beaux habits. Cela ne m'avait pas interpeller, votre trop fidèle domestique avait bien des fois voulu prendre des allures de nobles, alors porter de riches vêtements, cela ne m'eut pas étonné outre mesure. C'est seul que je gravis les marches qui me menaient à vous, dans cet escalier assombris par le crépuscule naissant, alors que le valet n'avait pas encore allumé les candélabres.
Le cœur gonflé par la joie de vous voir j'appuyais sur cette poignée et ouvrais toute grande la porte qui vous cachait à mes yeux. C'est alors que les ténèbres du couloir semblèrent tendrent les bras pour m'envelopper, mon cœur venait de s'arrêter et mon sang se figea dans mes veines. J'eus soudain aussi froid que si je venais de traverser l'Enfer. La réalité n'avait plus court, je ne savais plus qui j'étais où je me trouvais, je savais juste que ce que je voyais ne pouvait pas être arrivé. Vous, Oscar François de Jarjayes, véritable soleil, brillante de force et de volonté, astre blond de toute beauté, vous ma promise, ma fiancée gisant sur le sol carrelé de votre demeure la tête sur les genoux de votre meurtrier, un filet de sang s'échappant de vos lèvres si fines, les yeux grand ouvert sur son visage à lui, comme pour le regarder pleurer alors qu'il vous ôtait la vie.

Soudain comme poussait hors de la banquette, Girodelle se leva dans un cri de rage et de douleur qui rappelait celui d'un animal à l'agonie. Il fit trois pas vers André et roua le corps immobile de coups de pieds, frappant si fort que le bruit des os qui cédaient sous le choc se fit entendre. Mais le comte ne devait pas en prenne conscience, prisonnier d'une rage que le désespoir poussait à son paroxysme.

_ Debout André ! Lève-toi chien ! Tu ne t'en tireras pas ainsi, pas la peine de faire le mort, lâche ! Je vais te tuer, je veux te tuer ! Meurtrier ! Voleur !!! ....voleur !!... voleur...

La violence, comme la voix de Girodelle, s'évanouit dans les ténèbres du cachot. Le nouveau colonel de la garde Royale se laissa tomber de tout son poids sur les dalles tachées du sang d'André. Son regard s'était de nouveau perdu dans un vide insondable du mur de pierre qui lui faisait face. Doucement il leva une main et la posa sur l'épaule d'André qui gémit. La souffrance physique qui sourdait son corps n'égalait pas celle de son cœur et le contact de cette main posée lui était bien plus douloureux que les rafales de coups.

_ Tu n'est qu'un voleur... tu ne pouvais pas supporter qu'elle soit à un autre que toi. N'est-ce pas ? Dans sa solitude de soldat, elle était ton héroïne de tragédie...Oui, tu as toujours su qu'ainsi elle était tienne. Même si vos vies se jouaient la comédie du valet et de l'officier, de cette façon tu l'aimais, tu la gardais et tu la préservais des autres hommes la couvant de tes regards inconvenants ! Indécents ! Tu l'as préférée solitaire et en perpétuel danger loin de la vie que Dieu lui destinait et que je lui offrais, celle d'épouse et de mère, par égoïsme ...

_ ...Par....amour....

_ Par Amour ?!

Le comte se jeta en arrière comme repoussé par une très grande force. Sa répulsion lui revenait. Mais il resta là assis dans la poussière, serrant les points sur la pierre.

_ Par Amour ?! Non, ne me dis pas ça, pas à moi ! Si tu l'aimais vraiment, tu ne l'aurais pas ... Tu n'aurais pas pris sa vie quand je lui offrais enfin le bonheur ! Par amour ?! Non, tu n'as pas le droit de me dire cela !

_ Girdodelle quel prétentieux vous êtes...
André bougea enfin. Il se tourna douloureusement vers son étrange compagnon de cellule. Conscient que ce qu'il vivait là serait sans doute son dernière échange privilégier avec un être humain. Car il sera pendu dans quelles heures. C'est sa dernière chance de parler... et Dieu lui infligeait encore cet interlocuteur. Girodelle...

_ frappez-moi...allez-y tuez-moi...vous en mourrez d'envie je le sens. Vengez donc sa mort si vous pensez l'aimer, si vous pensez que vous en avez le droit. Mais ne venez pas ici m'apprendre ce qu'est l'amour. Vous n'avez pas la moindre idée de ce que fut mon tourment durant vingt années, pas la moindre idée de ce que l'on peut faire quand l'amour vous aliène et qu'il grandit en vous franchissant allègrement les limites de la folie. Dieu ne la destinait pas à une vie de femme ordinaire et vous le savez. Tout en elle le criait, son regard, son corps long, fin , nerveux... sa chevelure telle des flammes que rien ne retient. Ne me dites pas que ce n'est pas vrai. C'est cette liberté d'âme et de corps qui vous attirait, Girdodelle et ce caractère à la fois respectueux et effronté que vous admiriez. Je crois que votre mal est là, vous vous êtes trompé Girodelle vous l'admiriez, vous ne l'aimiez pas.

_ Tais-toi ! Tais-toi chien... Tu ne peux pas prétendre savoir ce que je ressentais, ce que je ressens encore, bien que je l'ai perdue...

_ Non, je ne le peux pas plus que vous pouvez prétendre qu'on ne tue pas par amour. Car cela est fort possible. Lorsque l'on aime trop fort sans pouvoir le dire, lorsque chacun de nos gestes n'est entreprit que pour être en accord avec ceux de l'être aimé. Quand vos yeux ne voient qu'elle et qu'elle ne vous voit pas, même si vous êtes-là un moins d'un pas et que vous respirez , transi le même air que celui qui gonfle ses poumons. Dans votre infinie souffrance, vous êtes heureux car même si on vous ignore vous savez pourquoi vous êtes sur cette terre, où tout n'est que désolation au fond, vous êtes ici pour elle...et pour elle seule. Peu importe votre douleur et le fait que votre vie soit celle d'une ombre, vous existez pour aimer, servir et protéger... dans l'ombre et le silence. Mais lorsque la vie de celle à qui vous êtes dévoué est menacée, vous vous devez de réagir, en bien, en mal....ces considération n'existe plus pour un cœur aussi gravement atteint du mal d'amour. Vous prenez la décision qui s'impose à vous comme la plus sure pour elle. Tant que l'ennemi de votre belle est extérieur, tout va bien, mais lorsqu'il s'agit de sa volonté à elle... que pouvez-vous faire pour protéger votre amour et son âme, si pure, si belle. Comment l'empêcher de se corrompre si ce n'est en la préservant d'elle-même. .

_ Vous êtes fou...

_ Oui... je ne dis pas le contraire. Mais c'est Oscar qui m'a aliéné, et il fallait qu'elle paie pour ça ce n'est que justice, elle a joué avec ma vie depuis le premier jour. Je paierai moi aussi pour avoir mis fin à la sienne. Vous me dites que je suis fou, et pourtant, vous saviez que ce que vous lui offriez n'était rien d'autre qu'une prison dorée dans laquelle c'est vous qui l'auriez tué... Oui, ça l'aurait tué plus sournoisement que ce que j'ai fait. Une mort lente, une longue agonie... Ne me traitait pas en assassin moi qui l'ait sauvée ! oui je l'ai sauvé, du désespoir de l'ennui, de l'étouffement que vous et son père lui promettiez. Son tempérament de feu aurait été asphyxié de cette vie sans action, privé du vent de liberté que lui procurait sa condition, une vie d'un homme, le cœur d'une femme... libre, sans autre entrave que son devoir militaire. Si vous saviez seulement comme ces liens-là, même rudes, étaient doux à ses poignets. Ce n'était pas une vie de femme, ce n'était pas facile à ce cœur, mais c'était sa vie, et la notre aussi, à vous, à moi. Oui je l'aimais ainsi, oui je la voulais solitaire car de cette façon elle n'était qu'à moi sans être à personne... à personne. En somme je n'ai fait que vous prendre de vitesse.

Ni tenant plus, empli de haine, le Comte de Girodelle tremblant, le visage pâle sous les larmes de rages, bondit sur André pour l'étrangler. Involontairement sans doute, réflexe de survie, ce dernier serrait ses doigts sur les poignets de son assaillant. La poussière dansait dans les premières lueurs de l'aube naissante. La porte du cachot s'ouvrit dans un fracas menaçant.

Avec le lever du jour, la Camarde approchait, prête à faire sonner le glas pour un homme qui bientôt devait se balancer au bout d'une corde. Le moment de la sentence était là.
Mais aucun des deux hommes se roulant sur le sol n'avait d'égard pour ce soleil pâle et pourtant aveuglant, d'une froide matinée, pour ce ciel blême qui malgré la douceur de son panache pastel semblait porter la tristesse de ce jour, le dernier jour de la vie d'André.
L'aube naissante faillit ne pas caresser une ultime fois le visage du condamné que Girodelle étranglé de toute la force que lui donnait son désespoir.
André suffoquait, le visage violacé par le manque d'air, les yeux rougis sur le point de se fermer, il sentait sa gorge céder sous la pression des mains gantées.
Il ne monterait pas vers la potence, en place publique. Il allait mourir ici, dans la solitude et l'anonymat d'une cellule, gardant ainsi le caractère presque secret de son amour, le procès fait au meurtrier du trop célèbre colonel de Jarjayes avait fait assez de bruit sans pour autant crier au monde la raison de tout cela. On y avait tout entendu sauf l'amour d'André pour Oscar, ce qui à ses yeux à lui justifiait son geste. Mourir des mains de Girodelle dans ce semblant de duel d'amants, cette rencontre d'ombres, c'était son choix, ça préférence...qu'une ombre pousse l'autre vers la mort et vers elle, Oscar, qui devait l'attendre de l'autre coté. Tuer par Girodelle, son rival, son égale dans la souffrance d'un amour à sens unique, malheureux sans doute plus que lui ne l'était encore, malgré ce qui aurait du être sa chance, sa noble naissance.


Le noir infini...je ne sens plus mon corps, ni la douleur...je dois être mort.
Une voix...retentissante...elle donne un ordre...

_Arrête toi !

Cette voix, forte, impérieuse...le général de Jarjayes ?! Comment ? Pourquoi est-ce lui qui me parle alors que je n'attends que les bras d'Oscar. Faire de la mort notre seule chance de nous aimer ?

_ Arrête Victor ! Ne fais pas cette chose stupide, ne le prive pas de sa potence et le peuple de son spectacle. Laisse-le tomber sous la justice des hommes et non sous le coup de ta douleur... épargne ton cœur, mon fils.

Mon fils. A ces mots si étranges dans la bouche du général, André recouvra la force d'ouvrir les yeux. Girodelle se tenait à quelques mètres de lui, le fusillant de son regard embué de larmes qui refusaient de mouiller ses joues et stagnaient là, comme un voile masquant l'acier des iris du nouveau colonel de la Garde Royale. Sur son épaule, une main sans âge mais bien connue pour sa puissance, serrait le tissu couvert de poussière qui enveloppait Girodelle de ténèbres.

_ Allons, levez-vous Victor de Jarjayes, mon fils. Répéta encore une fois le général de Jarjayes sans quittait cette fois les yeux pleins de effarement d'André.
Ce dernier ressemblait à une carpe que l'on aurait oubliée sur une berge. Les yeux agrandis par la stupeur, la bouche ouverte sans que l'air n'y circule. Il semblait foudroyé, était-il mort ?
En vertu de quoi Girodelle méritait-il le titre de fils ? Cela lui aura-t-il suffit d'être un temps le prétendant officiel d'Oscar pour voler à André tout ce dont il rêvait ?
Le jeune comte sortit de la cellule, croisa dans le couloir le prêtre qui venait recueillir la dernière confession de la pauvre brebis égarée qui allait sous peu rejoindre son créateur, puis descendit dans la cour, enfourcha sa monture et parti au galop rejoindre la place où attendait la potence. Il pleurait.
Le général attendait près de la porte, l'air aussi impassible qu'à l'accoutumée, mais le teint plus pâle cependant et les traits vieillis dans ces vêtements sombres.

Général, les mains de Girodelle si elles avaient pu m'ôter la vie, m'aurait fait bien moins de mal que ces deux mots dont vous avez usé pour lui parler. Comment tant de tourments ont-ils ainsi pu naître sur vos lèvres ces derniers temps ? Le mariage d'Oscar, cette nouvelle vie si loin de tout ce que vous aviez fait d'elle, et Girodelle...
« Mon Fils » que n'aurais-je donné pour vous entendre dire cela en vous adressant à moi ! Pauvre valet que j'étais ! Orphelin stupide grandissant aux côtés d'Oscar, vous avez toujours représenter pour moi l'image du père avant d'être mon seigneur et maître et puis ce rôle-ci n'était-il pas tenu avec maestria par Oscar dont ma vie a toujours dépendu ?
Même si chacun de nous a toujours veiller à ne jamais franchir les limites imposées par ces immondes codes sociaux, j'ai souvent imaginer lire dans vos regards, de la reconnaissance, de la fierté, de l'affection comme si je n'était pas un simple roturier à vos yeux si francs...Mais je me rends compte à travers ces deux mots, « mon fils » qu'il était aussi stupide d'attendre une marque d'affection de votre part, que d'attendre une preuve d'amour de celle d'Oscar, ce que je méritait et ce que je voulais m'a toujours était interdit par ma naissance de gueux, et c'est comme tel que vous venez m'achever en ma geôle par ces deux mots destiné à un autre à qui vous auriez donné la main de notre Oscar sans la moindre hésitation... Je ne suis qu'un roturier orphelin, un valet, une ombre qui a grandit et s'est assombrie au cœur d'une famille si brillante à laquelle, je n'ai jamais appartenu, je le sais maintenant.

Sur le sol, à peine relevé sur ses coudes, André restait là, hébété à fixer le général. Il aurait voulu lui dire ces mots qui se bousculaient dans son esprit mais ses lèvres ne lui obéissaient plus. Le prêtre entra, saluant l'homme issu de la noblesse qui ne le regarda pas lorsqu'il lui demanda de bien vouloir attendre quelques minutes dehors.

_ Veuillez nous laisser un instant mon père, j'ai à parler au condamné, avant que vous ne confiez son âme à Dieu. Il faut qu'il sache le mal qu'il a fait pour bien se confesser. Ne pensez-vous pas mon Père ?

_ ...Bien, mais point trop longtemps, Monsieur.

_Tu sembles pour le moins surpris André. C'est vrai que l'on ne s'est pas revu depuis ce soir tragique où j'ai arrêté pour la première fois le bras de Girodelle, pour te protéger toi, qui a tué ma fille chérie.

Le général s'arrêta un instant puis sourit en fermant les yeux. Un sourire empli d'une profonde tristesse, presque des regrets.

Oscar, comme un astre qui scintille dans la nuit noire, tu brillais chaque jour devant moi et l'uniforme auquel je t'avais contrainte ne pouvait ternir tant d'éclat. Tu ne pleurais pas, tu me tenais tête, je t'aimais dans chaque combat, mais la vie passant et la mort se profilant à l'horizon de ma vie, j'ai voulu changer nos rapports pour te témoigner un peu plus de douceur, beaucoup moins de rigueur, de l'amour...comme je n'en ai témoigné à personne tout au long de ma vie, je voulais un petit fils de toi et partir. J'ai fait le mauvais choix et je nous ai tous poussé vers l'abîme. Gâchant la chance de chacun de te dire enfin combien il t'aimait. Ma fille chérie.
L'horreur en ce soir d'automne. J'avais entendu un cavalier arrivé, un bref regard par la fenêtre de la bibliothèque me permit de constater que ton prétendant était venu une nouvelle fois faire ta conquête, je lui souhaité autant de réussite que le soir du bal où ce baiser, si fragile, comme le sont toujours les premiers baisers, n'a pas échappé à mon regard de père.
Je savais au fond de moi que Girodelle n'était pour toi qu'une relation de travail, à peine un ami, mais je savais aussi lire dans ses regards parfois perdus sur ta silhouette, te suivant encore alors que tu avais disparu de son champ de vision que cet homme te vénérait comme on vénère une déesse et que jamais il n'aurait pris sur toi les droits que les époux prennent parfois sur leur épouse, si tu ne le lui accordais pas...et tu l'aurais pas fait. Tu n'accordes pas, tu ordonnes Alors que c'est-il passé, pourquoi nous avoir quitter ainsi ?
Des cris, de la fureur à deux pas de mon bureau dans ce petit salon que tu affectionnais tant.
Ton prétendant, celui que j'avais choisi pour toi, pour t'aimer et te faire découvrir les trésors que Dieu t'avait accordé en faisant de toi une femme, rouant de coups ton valet et ami de toujours, l'homme de ta vie. Sur le coup je n'ai pas compris pourquoi Girodelle ne savait plus que crier « assassin », pourquoi je ne le reconnaissait pas dans cet bête fauve prête à tuer, dans les yeux de laquelle la rage brûlait, puis j'ai vu ses larmes et je t'ai vu toi...
Ma fille sur le sol, inerte...Toi mon oiseau plein de vie et de liberté, ton regard frondeur disparu dans tes prunelles fixes, ton regard, la fenêtre sur ton âme était maintenant....vide. Tu n'étais plus et Girodelle me criait la trop cruelle vérité. André venait de te tuer.
Soudain je les ai vu tous les deux me regarder, avec cette lueur de peur dans les yeux. Ils ne bougeaient plus. Girodelle debout, André assis sur le sol à bonne distance de toi. Le comte avança vers moi, je voyais ses lèvres remuer mais je n'entendais rien, je compris alors que j'étais en train de hurler, je ne m'en rendais pas compte, mais j'hurlais de douleur, comme jamais auparavant. Je ne pouvais réaliser vraiment que plus jamais tu ne me défierais. J'avais mal mais je ne pouvais y croire. Je me suis alors penchais sur toi, te soulevant légèrement. Ce que ton corps si mince pourtant me parut lourd. C'était le poids de ma culpabilité, je le sais.
André à genoux sur le plancher baissé la tête, coupable. Victor-Clément de Girodelle faisait les cent pas pour se calmer un peu, pour recouvrer son esprit en proie à la furie de son desespoir mais rien n'y fit, il dégaina son épée et la leva dans l'air. C'est alors que je la reconnue c'était la tienne, celle que je t'avais offerte pour tes 15 ans, fière du capitaine de la garde que tu étais. Cette épée à laquelle je savais que tu tenais aller s'abattre sur la tête de ton ami d'enfance, je la voyait fendre l'air et j'ai criait.
J'ai épargné sa tête, te serrant contre moi. Pourquoi ..? Je me le suis demandé lorsqu'on t'a couchée dans ton lit et recouverte d'un drap, attendant que le croque-mort vienne prendre tes mesure pour te faire un cercueil. Alors que je savais déjà que c'était uniquement parce que tu n'avais pas le visage marqué par la souffrance, parce que tes yeux vides demeuraient ouverts, parce qu'à cet instant ils me fixaient et qu'au fond... j'ai toujours su que tu l'aimais et qu'il te vouer sa vie depuis le premier jour.
Alors, toi n'étant plus là pour me le dire, je voulais l'entendre de sa bouche, je voulais qu'il m'explique pourquoi il nous privait tous de ta lumière. Mais il ne le fit pas, il avoua simplement t'avoir tuer, il n'évoqua pas de raisons. Seulement devant les juges, il raconta en détail et de façon presque détaché, chaque seconde de son plan sinistre, chaque geste, toutes ses pensées et il évoqua l'amour. Bien évidemment personne n'écouta, personne n'y cru...Juste un roturier qui tue une noble. Pourtant j'ai su à cet instant que le coupable c'était moi... c'est pour ça Oscar que ce matin je te le rends... ton amant

_ Général, vous...vous venez de dire Victor Clément de ...

_De Jarjayes. Oui. C'est donc ça qui te surprend le plus alors que l'on va bientôt t'offrir une danse au bout d'une corde avec une grande dame ?

_Pourquoi....

_Parce que c'est l'usage lorsque le mari est d'une famille moins riche que celle de la mariée ou que le fils n'est pas l'hériter, il arrive qu'il prenne le nom de son épouse.

_Mais... Mais elle... Oscar n'a pas épousé Girodelle. J'y ai...

_Veillé ? C'est ce que tu allais dire ? Que tu l'as tuée à temps pour éviter ça ?

_ Nous avons des relations et avec de l'argent, mon cher André on peut obtenir beaucoup de chose. J'aurais tant aimé qu'elle me donne un petit fils... Tu ne peux pas comprendre toi ! Egoïste... Stupide...ton geste était stupide tu ne la perdait pas parce que je la mariais. Girodelle n'aurait jamais abusé d'elle, elle serait restée libre d'agir, avec un époux qui l'aimait pour ce qu'elle était vraiment et toi, tu aurais gardé ta place auprès d'elle... Elle n'aurait même pas pris le nom de Girodelle tu vois... Castratrice jusqu'au bout. Je l'ai faite castratrice même post-mortem avec ce mariage, et Girodelle devient mon hériter dans l'ombre d'une morte. Il n'est plus rien. Le sang des Jarjayes n'existera bientôt plus...

_ Vous pensiez vraiment que j'aurais accepté cette vie d'esclave encore longtemps ?! Surtout d'une femme mariée ?! Qui jamais n'aurait été mienne ?

_Non, je sais bien que non...Je sais bien que même là je me trompais et peut-être que si tu ne l'avais pas fait...elle aurait fini par le faire d'elle-même. Ho mais ce geste n'aurait pas été lâche de sa part... je ne sais pas... je ne sais plus André. Je voulais que tu saches, avant de la rejoindre, que j'ai toujours su que vous vous aimiez et que je veux que tu paies pour ce crime, mais pas de la main de Girodelle, elle est part trop semblable à la tienne... de celle de la justice, qui est injuste et aveugle pour ceux qui ont aimé. C'est bien ce que tu veux, n'est-ce pas ?

_ ... oui... mon général...On ne peut vivre sans lumière.

Le vieux militaire semblait soudain brisé par le poids des années et par la peine. Il tourna le dos et fit signe au prêtre qui attendait dans le couloir se renseignant auprès des gardiens sur la conduite de son « client », puis il ajouta à voix basse, presque inaudible :

_Alors...Adieu fils. Embrasse-la pour moi et dis-lui...dis-lui que je l'ai toujours aimée.

Lorsqu'il passa devant l'homme d'église il avait l'œil clair et sec, celui de l'homme qui vient de prendre une grave décision et qui restera campé sur ses choix, bons ou mauvais. Sans trop se presser, il alla rejoindre Girodelle et attendre l'exécution du fils de sa gouvernante, terrassée par la peine dans son grand âge à l'issue du procès. Attendre la peine capitale pour toute sa maison.

Le prête s'avança et tendit une bible au condamné. Il lui demanda s'il avait accueilli Dieu en son cœur ce à quoi André lui avait répondu qu'il n'y avait pas de place pour Dieu.

_Voulez-vous confesser vos pêchés afin d'obtenir l'absolution et laver votre âme avant de rejoindre le Seigneur ?

_ Pardonnez-moi mon père, car j'ai pêché. J'ai aimé...et l'amour n'est point chose permise aux hommes. Comme la liberté l'amour, est une utopie vouée à faire souffrir les hommes et leur faire comprendre l'absurde de leur existence, on peut vouloir on ne parvient pas toujours même au pris de lourds sacrifices à vivre ses rêves. J'ai aimé une femme plus que de raison je l'ai aimé à en mourir pour elle, à tuer pour elle, toute ce qu'il me restait de famille en vérité... J'ai tué à trop aimer ...Oui pardonnez moi mon père car j'ai aimé la fille d'un général et que je l'ai assassinée.

_ La loi va te punir car les hommes t'ont condamné... mais puisse le Seigneur te pardonner et t'accueillir en son royaume.

Le soleil prenait possession de la place, éblouissant les badauds au point de les faire plisser les yeux. Les nuages légers et très hauts dans le ciel renvoyaient de toutes parts la lumière, protestant contre la noirceur de l'exécution, les ténèbres du cœur d'André. Mais tant de lumières n'éclairaient pas les trois hommes qui agonisaient dans les coins les plus obscures de leurs cœurs...rien ne les réchauffera plus, il étaient morts de l'intérieur, mais un seul d'entre eux allait échapper à ce supplice, un seul allait être emporté dans les bras de la Camarde qui était devenue bien plus tendre que la Vie sans Oscar.
André était redevenu calme, il avançait comme s'il avait devant lui les écuries Jarjayes, qu'il allait apprêter la monture d'Oscar, pour aller chevaucher avec elle, dans la campagne, voir le soleil miroiter sur la Seine et éblouir le bleu de son regard. Avant de poser le pied sur la première marche, il se retourna et sourit au général de Jarjayes, avec toute la douceur d'un fils, puis ses yeux rencontrèrent ceux de girodelle qu'il salua d'un signe de tête sans se départir de cette expression affabilité. Le comte le lui rendit, douloureusement.
Alors on passa la corde au cou d'André qui avait refusé qu'on lui mette la cagoule, il voulait...voir son Soleil en quittant cette terre. Et c'est ainsi qu'il se balança au bout d'une corde un matin d'automne, les yeux grands ouverts sur un ciel d'une lumière éclatante, comme s'il dansait à présent dans une illumination qui n'appartenait qu'à lui.



Inspirée du Bal des Laze de Michel Polnareff

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