Il se faisait déjà tard, le soleil d'été décline rougeoyant l'horizon.
Le long de la Seine, deux cavaliers chevauchent à brides abattues.
Nul n'aurait pu dire s'ils fuyaient le passé ou courraient vers l'avenir.
Une jeune femme blonde, un jeune homme brun.
Le jour et la nuit à cette heure où le ciel est incertain.
L'ombre et la lumière.
Parfait ensemble, merveilleux couple.
Elle chevauchait devant lui.
Il aurait pu la rattraper mais il se tenait derrière elle, n‘osant pas se rapprocher.
Ses yeux ne la quittait pas.
Il semblait ébloui, il ne pouvait s'empêcher de sourire,
mais d'une triste façon qui vous touche au cœur.
Comme si il était habité par un bonheur douloureux.
Son corps la suivait, mais son esprit s'égarait dans un dédale de pensées et de sentiments.
Tu te lances au galop.
Comme si rien ne pouvait t'arrêter.
Je te suis comme je peux, je suis ton prisonnier depuis tant d'années.
Je sens la liberté au vent qui te caresse, je te sens t'enflammer comme une comme cruelle promesse.
Tu brûles ta vie, mais dans ta solitude, je te poursuis, presque par habitude.
Tu t'exaltes, tu t'embrases comme si tu t'illuminer.
Je sens comme un danger.
Mais pourrais-je seulement t‘arrêter?
Tu as la violence des nuits d'orages, semblable à celle de ta naissance.
On m‘a souvent dit que c‘était de là que tu tenais Ton tempérament....
Pour ton père, tu fus le plus beau cadeau. plus qu'une enfant, un ange qui lui a fait don de sa vie, le soir de Noël.
Soir où l'on peut croire à toutes les magies, aux cadeaux du ciel...
Sa fille. Son Oscar. Tu ne lui manqueras jamais plus qu'à cet instant, où il t'a confiée à mon amour.
Je n'ai pu voir le gris orageux de ses yeux, trahir la souffrance de son cœur, mais j‘ai senti ses mains trembler
et sa voix manquer un instant de l‘assurance qui l‘avait toujours caractérisée.
Comme si le cœur de cet homme venait de s'arrêter.
Une impression que la vie lui quittait le corps à l'instant où son souffle me portait ces mots « je te la confie, André. Je te la donne... ».
Je crois ce soir, que je ne reverrai jamais plus, ce général, ton père qui fut un peu le mien.
Cet homme à qui je dois tant, à qui je te dois depuis mes premiers instants dans vos vies.
Toi, mon amour interdit, mon amour silencieux.
Il a fallu que je le crie par deux fois.
Les ténèbres qui m'entourent à présent m'y pressaient.
La première fois je voulais de te sauver de toi-même, seule la violence de ma passion pour toi,
de la souffrance amoureuse que tu fais naître en moi, pouvait espérer te choquer assez pour te faire sortir de ta torpeur.
La seconde, ce fut pour te sauver de l'épée du seul homme qui t'aime autant que moi.
Il fallait éviter ce crime auquel n'y lui n'y moi n'aurions survécu.
Car Oscar crois moi, on ne peut pas vivre sans toi.
Oui je l'ai crié, et je voudrais le crier encore au monde qui se déchaîne et vers lequel tu cours.
Mais avant tout, je voudrais te le souffler, te le murmurer toute nuit, te serrer dans mes bras,
te sentir à moi, aussi sereine dans ton cœur qu'en apparence,
te bercer en te répétant comme une litanie « je t'aime Oscar, je t'aime... ».
Je donnerais tout pour m'enflammer au contact de ton corps,
même si pour cela je dois m'y brûler les ailes.
Papillon de nuit que je suis, je veux m'abreuver de ma rose,
me dirigeant vers la flamme qui doit me consumer, ton amour, chandelle brûlant dans mes ténèbres.
Nous avons grandi ensemble, soleil béni des matinées d‘enfants.
Nos vies n'étaient, que rire, tendresse et douceur.
Éclats chantant aux portes du Paradis.
Tu as encore, mais rarement, de ces gestes et de ses sourires qui me les rappellent,
qui me montrent à quel point tu aspires à être toi-même, cette petite fille espiègle que j‘aimais tant.
Tu sais être violente, poussée par tes passions cherchant la vérité avec sincérité,
ne pouvant t‘empêcher d‘être honnête, prête à tout risquer.
Tu éblouis qui te regarde puis le masque de l‘indifférence vient te parer de nouveau.
Seuls mes rêves me parlent de celle qui vit en toi, alors que je te suis,
comme une ombre et que tu redeviens le trop parfait colonel, le froid soldat..
Parfois quand la comédie est trop dure,
que le monde cherche à te faire sombrer dans sa folie,
tu redeviens insolence, enfant révoltée tu cherches ta délivrance.
Je t'aime à ces moments-là, je voudrais m'embraser avec toi.
Tu éclates comme l'orage, tu t'élèves envers et contre tout cherchant à te faire entendre.
Mais ce monde de valeurs anciennes et iniques qui t‘a trop vite étouffée ,
te rappelle avec violence la carrière que tu as épousée.
Tu n‘avais que quatorze ans quand on t'a enfermée dans le carcan de la Garde Royale.
Ton rire depuis à changer ,pour devenir un chant de violon emplis de mélancolie,
regrets de nos jeux d'enfants, regret d‘une passion, celle de la liberté, de l‘insouciance.
Est-ce après cela que tu galopes ce soir? La liberté?
Rose de serre trop éclatante pour rester inaperçue, tu fus ainsi exposée malgré toi dans les Jardins.
Malgré toi... Mais rose parmi les roses, tu restais la plus belle et au cœur, la plus fragile.
Tu as dû affronter un vent glacé venu du Nord.
Il s'en fallut de peu, pour qu'il ne glaça à jamais les délicats pétales, de ma rose à peine éclose.
Mais ce froid-là, figea ton cœur durant tant d'années.
J'avais beau tout faire pour tenter de le réchauffer, tu ne voyais pas en moi, ton tendre jardinier.
Je ne brisais pas la solitude dans laquelle tu t'enfermais.
Prisonnier du silence je ne pouvait qu'attendre et te contempler, belle,
même dans cette expression de tristesse,
au milieu de ton jardin de mélancolie,
captive d‘une cruelle absence.
Chaque jour mon cœur se serrait un peu plus.
Le tien se raviva, un soir, sous un vent d'automne, nous revenant des Amériques.
La rose s'épanouit soudain en une corolle de soie légère et gracieuse.
Tu as voulu être « femme ».
Je fus foudroyé à l'instant même où j'ai croisé cette tempête au fond de tes yeux,
alors que toute ton attitude reflétait le calme, comme la surface d'un lac de montagne.
Inaccessible et froid.
Au dessus de tout.
C'est là ton comportement, ta protection face au monde,
mais moi je sais qu'au fond de toi bouillonnent la folie, la passion...
L'amour que tu ne sais pas ,et celui que tu souhaites,
te font chavirer parfois et c'est en naufragée que je te vois seule sous le ciel,
quand tu te laisses aller à pleurer.
Observant, silencieux la rosée glissant le long de tes joues,
que j'aurais tant de fois voulu sécher dans une caresse.
Mais de ma cachette, mes doigts ne pouvaient qu'en dessiner les contours,
devinant dans un rêve le velours de ta peau.
Cet instant ne fut que dérision, ça me rend fou lorsque j'y repense.
Pourquoi? T'être fait tant de mal, tu m'as fait tant de mal....
Alors que cherchais à te mettre à l'abri derrière ton devoir,
le vent vint souffler jusqu'ici, te cueillant dans ta propre serre,
balayant en rafale les doux pétales qui te restaient.
Fersen est venu te dire qu'il t'ignorait,
qu'il ignorait ton amour pour lui, sentiment caché par un voile d'amitié.
Il était aussi aveugle envers toi, que tu l'es envers moi...
Il te brisa par ces mots qu'il aurait dû taire « Oscar, mon amie je vous chéris plus que tout... »
Que cherchait-il à faire?
Te noyer plus profondément encore sous une pluie de larme?
Je ne lui en veux pas, il est aussi maladroit que malheureux en amour...
Mais qui peut se vanter de n'avoir jamais fait souffrir à trop aimer une étoile lointaine?
L'amour est cruel, mais sa flamme attire inexorablement le papillon.
Il faut s'y brûler, pour l'apprendre, il faut s'y brûler pour se dire que l'on a aimer vraiment, que l'on a vécu...
Les soirs devant le ciel de feu, tu parlais de lui,
de son amour malheureux avec plus d'émotions que pour tes sentiments.
Mais j'ai appris, il y a déjà longtemps, à lire entre tes lignes, savoir ce que tu ressens.
Tu es mon plus beau roman, mon plus triste aussi...
Le seul que je veux lire, celui qui me touche vraiment,
gravé sur les pages blanches de mon cœur par l'encre de tes yeux,
il commence par notre enfance et ce finir dans un mortel adieu...
Car seul la mort pourra y mettre le mot « fin ».
Un homme a voulu cependant mettre ma rose dans un vase de cristal.
J'ai cru un instant être privé à jamais de son parfum.
Je sais le comte de Girodel amoureux de toi depuis longtemps,
peut-être depuis toujours.
Il aime en toi ce blanc, cette pureté de sentiment
que tu n'as jamais fardée de jeux de séduction,
de jeux de coquetterie.
Il aime ta passion, il aime ton honneur,
ta force et ta fragilité.
Il t'aime d'une belle façon, avec sincérité.
Le pauvre est bien moins chanceux que moi,
car s'il évoluait dans ton jardin, il était bien loin de toi.
Lui et moi avons partagé le même silence,
la même tristesse celle de t'aimer sans pouvoir te le dire,
mais moi je suis ton ombre.
Je suis à tes côtés, et je le serai toujours.
Tu ne peux me chasser bien loin, comme le papillon,
je reviens toujours vers ma flamme, mon amour pour toi...
Tu as essuyé des tempêtes, elles ont soufflé bien fort.
Tes pétales se sont envolé bien haut,
ta tige s'est un moment courbé, mais tu t'es redressé.
Tu es devenue plus forte
Tu as refleuri abandonnant le blanc.
Tu as souhaité soudain te colorer, te voilà d'un rouge éclatant.
Celui de ton uniforme de la Garde Royal était bien loin d'en égaler la profondeur.
C'est le rouge d'une soudaine passion,
ta quête de liberté, tu as décidé de faire comme le peuple,
tu es résolue à te soulever contre ta vie,
contre ses règles qui nous séparent...
Je te vois incandescente ce soir,
ta silhouette se dessinant dans les rayons du couchant.
Je ne vois que du feu, je ne vois que des flammes.
Mon seul œil malade ne peut voir que cela,
mais je sais que c'est toi et c'est tout ce que je veux voir.
Je ne sais pas ce que sera demain .
La peur me saisit quand j'entends le peuple hurler.
Je ne puis chasser de mon esprit cette nuit où notre carrosse fut attaqué.
Demain nous serons à Paris au milieu de ce tumulte,
notre devoir de soldat nos y pousse, je ne veux même pas y penser.
Je ne vois que toi en ce soir de 12 juillet.
La nuit tombe et je bats de ailes pour te rattraper,
papillon prisonnier du parfum de la rose.
Oscar... Mon amour....
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