Le Baiser du vampire
Ils avaient passé la journée à suivre les jardiniers et autres paysans venus faire leur corvée au château, qui élaguaient les arbres aux abords de la propriété des Jarjayes. Ils s'étaient inventé milles jeux, se cachant dans les grosses branches de cyprès tombées au sol, jugées parfaites par le « petit maître » pour fabriquer des huttes de fortune, qu'il fallait toujours reconstruire car les employés les ramassaient au fur et à mesure. Une fois, lassés de ressembler à Sisyphe les enfants partirent chacun de leur côté pour affûter quelques branche de sureau prises ça et là afin de fabriquer des arcs et des flèches qui ne volaient hélas pas très haut, mais qui les occupèrent la majeure partie de l'après midi. On avait beau leur signaler plusieurs fois qu'ils ne devaient pas rester là, ils n'avaient, cependant, aucune conscience du danger. Ils mirent beaucoup d'énergie dans ces jeux simples et c'est tombant de fatigue, les cheveux pleins de feuilles et d'épines de conifères diverses, les vêtements tâchés par la sève, qu'ils dansaient encore, on ne sait comment, prés du grand feu allumé avec toutes branches rassemblées au bout de la pâture à chevaux, loin derrière le château. On aurait juré qu'il s'agissait là des fils du jardinier tant ils étaient sales et ne faisaient pas de manières. La jeune Oscar n'avait que rarement ce genre de comportement. Lorsqu'elle était seule, c'était une enfant secrète, parlant peu et cherchant la solitude. Calme malgré quelques coups d'éclat dus à son jeune âge, plus par désir de d'aventure et de découverte que par malice. Néanmoins, elle ne s'adressait jamais aux domestiques et ne cherchait pas à avoir de contact avec eux. Depuis l'arrivée du jeune Grandier, il y avait à peine quelques mois, le changement était radical, surtout quand le général n'était pas là pour la rappeler à l'ordre. On l'entendait beaucoup rire et déclamer des vers qu‘on lui avait lu, ce prenant pour un mousquetaire ou un grand capitaine, on la voyait courir partout, une fois à la poursuite du petit garçon, une fois poursuivie à son tour. On ne les croisait jamais l'un sans l'autre, pour ainsi dire et ce tableau faisait plaisir à voir. C'est pourquoi, bien qu'il fut assez risqué pour ces hommes d'avoir dans leurs jambes ces deux enfants, aucun d'eux n'avaient vraiment le cœur de les renvoyer au château où l'on manquerait pas de donner des corvées au petit garçon et des leçons à l'étrange « fils du maître ». -Dites les enfants, vous devez avoir faim à cette heure. Ça vous dit des pommes de terre au fuedo ? - des pommes à quoi? Firent les deux enfants arrêtés dans leur danse « rituelle ». - regardez, je vais vous montrer. Vous mettez vos pommes de terre crues, dans les cendres toutes chaudes, comme ça - le brave paysan enfouissait, à l'aide d'un bâton, deux pommes de terre pour les garnements qui portaient beaucoup d'attention à ses explications - et vous attendez que ça cuise, ensuite vous pourrez en manger l'intérieur. -Hum... bonne idée, merci Martin, j'ai très faim, mais je ne veux pas rentrer tant que le feu ne sera pas éteint ! -Tu sais, André, il sera encore là demain quand tu te réveilleras, car je doute fort, que tu tiennes toute la nuit petit! - Mais nous n'avons ni vaisselle, ni couverts pour manger. Réagit vivement la jeune Oscar, arborant une moue mi-contrariée, mi-dégoûtée. - Ha ça, que mon Seigneur me pardonne, il est vrai que ce met peu délicat, n'est peut-être pas fait pour vous. Mille excuses, Monsieur, j'avais oublié l'espace d'un instant... - Il suffit ! Je mangerai comme André. Coupa l'enfant. Elle n'avait pas apprécié l'air narquois de l'homme, cependant elle était consciente de son rang. Son père lui répétait souvent qu'elle devait rester à sa place. Elle savait bien qu'il n'était pas convenable pour les enfants nobles de jouer dans les écuries, les arbres et de partager les pommes de terre cuites dans les cendres avec les paysans venus faire leurs corvées de la saison. Elle se ferait gronder c'était certain, elle se rassurait en se disant que son père ne rentrerait pas avant deux jours, et tout comme André, elle s'amusait trop pour quitter cet immense feu de joie. Oscar semblait obsédée par la hauteur des flammes, André devait souvent la tirer par le bras car elle s'en approchait trop. Il n'aurait su dire, si c'était à la fatigue ou à la fascination de la fillette, qui la faisait ainsi manquer ses pas de danse. Elle semblait oublier que la fumée se dégageant des ces branches encore vertes, avait non seulement une odeur désagréable, mais leur donnait également des difficultés pour respirer. Elle ouvrait de grands yeux ébahis chaque fois qu'un homme jetait de nouvelles branches sur le foyer et que les flammes s'élevaient comme pour lécher la voûte céleste de ce ciel de crépuscule. Le garçonnet ne pouvait plus détacher ces yeux du petit minois tâché de suie, levé vers le ciel. Le sourire et l'expression sur le visage de la fillette lui donnait l'impression qu'elle aurait pu conquérir le monde. Pris d'une envie subite, il se jeta à son coup pour la faire tourner dans une ronde folle. -Mon Dieu! Doux Jésus! André en voilà des façons! Et vous Oscar, quelle tenue vraiment! Que va dire votre père? - Ha Grand-Mère, c'est toi ? Tu m'as fait peur ! Laisse-nous s'il te plait on joue! Lança fièrement la fillette, avant de se mettre à rire. -Oscar ! Mais regardez dans quel état vous vous êtes mise! Vous n'êtes pas raisonnable et haaaaaaaaaaa mon Dieu ! Mon Dieu! Sous le regard surpris des enfants, la vieille gouvernante c'était mise à hurler rebroussant chemin et agitant les bras dans tous les sens. André ne comprenait pas pourquoi sa Grand-Mère avait soudain cédé à une crise de panique, il avait beaucoup de mal à se retenir de rire. Oscar qui admirait le spectacle avec plus d'attention que son compagnon remarqua un drôle d'oiseau noir qui volait alentour, elle donna un coup de coude à son ami et lui fit signe de regarder plus haut. La réaction du jeune garçon fut instantanée et aussi étrange aux yeux de la fillette que celle de sa gouvernante, quoique moins exagérée. André leva les bras pour couvrir ses cheveux au maximum. -Haaa! Heu ...finalement je vais rentrer... Bonne nuit messieurs ...heu Oscar tu devrais te couvrir la tête et rentrer avec moi... -Mais André...pourquoi? ...Tu as peur que cet oiseau fasse son nid dans tes cheveux tout ébouriffés? ! Ha ha ha ha ha -Ce n'est pas un oiseau.... - Ha non? Ça a des ailes, ça vole .... Qu'est-ce si ce n'est pas un oiseau? - .......un...c'est un vampire....Fais ce que tu veux moi je ne reste pas dehors! Sur ces mots le petit garçon courut rejoindre sa Grand-Mère. Après l'avoir regardé un instant comme si c'était la première fois, Oscar éclata d'un rire moqueur qui ne parvint pas néanmoins à faire revenir le petit garçon sur sa décision. Elle le vit s'éloigner dans l'obscurité et c'est seulement lorsqu'il eut disparu complètement disparu, qu'elle entendit le rire des hommes autour d'elle. Si le « vampire » ne l'effrayait, la compagnie à laquelle André l'abandonnait ne la rassurait guère. Cependant, elle était déjà trop fière pour se lancer à la poursuite de son ami comme ça, aussi, se retourna-t-elle lentement, levant de nouveau les yeux sur la tâche noire qui voltigeait au-dessus d'eux, faisant de grands cercles autours de cette source de lumière, qu'était cet immense feu. -Cela fait déjà un moment que ce...cette chose, vole autour de nous n'est-ce pas? Je m'étonne qu'André ne l'ait pas vu plus tôt. Instinctivement, la fillette c'était mise à se tenir très droite. Elle avait pris la parole de façon presque détachée. -En effet Monsieur, cette chauve-souris est là depuis le coucher du soleil. Vous êtes observateur. Répondit Martin, se baissant pour retourner les cendres à l'endroit où il avait enfoui les pommes de terre. Il savait qu'il n'était pas encore temps de les sortir, mais il ne voulait pas que l'enfant, voit son sourire amusé. Il voulait savoir jusqu'où pouvait aller la témérité de son « petit maître ». Il savait que le général n'était pas toujours tendre avec son « fils » mais pour lui, il s'agissait néanmoins d'un enfant de noble, sans doute trop protégé. - Une chauve-souris? C'est le nom de cet animal? Pourquoi André a-t-il dit que c'était un vampire? Machinalement et pour se donner de l'assurance, Oscar venait de tourner légèrement la tête en direction de Martin, passant les mains derrière son dos comme le faisait souvent son père, lorsqu'il la questionnait ou la sermonnait. Attitude clairement supérieure d'une fillette envers des hommes qui faisait deux fois sa taille. Martin secoua la tête en repoussant le tubercule, cette enfant ressemblait énormément à son père! Elle serait, elle aussi, militaire cela ne faisait aucun doute, elle avait beaucoup de charisme et pourtant elle était si jeune, elle faisait preuve d'une très grande maîtrise de soi, un caractère particulier. Martin sentait qu'il l'admirait déjà, mais se surprit à vouloir la défier. - La chauve-souris est la forme que prend le vampire pour se déplacer. Si Mme Grandier et le petit se cachaient les cheveux, c‘est parce cet animal à une forte tendance à les agripper selon les circonstances.... mais vous savez ce qu'est un vampire n'est-ce pas? Oscar aurait voulu dire oui, curieusement elle sentait la situation tourner à son désavantage, mais la curiosité fut plus forte, elle fit juste un signe de tête, signifiant son ignorance. Aussitôt, l'homme s'approcha d'elle et posa un genou au sol, plongeant son regard dans le sien, y cherchant le moindre signe d'angoisse. - Un Vampire est une créature de la nuit qui peut adopter différentes formes, la plus courante étant l'apparence humaine, mais il peut apparaître sous la forme d'un loup ou d'une chauve-souris. Il se nourrit de sang humain, il mord ses victimes, le plus souvent au cou, si un vampire vous mord, mais ne vous tue pas, vous deviendrez vous aussi un vampire. Il craint la lumière du soleil qui le tue, l'eau bénite, les
x et l'ail.... Je crois que Mme Grandier n'a aucune chance de se faire mordre hahahaha !!!! -Martin! Aurais-tu perdu la raison!! Quelle mouche te pique de raconter de telles balivernes au fils du Général ? Et si le môme fait des cauchemars ? Hein ? Tu auras l‘air moins malin ? Intervint vertement le jardinier du château. Martin jeta un coup d'œil rapide à son ami avant de revenir sur l'enfant qui n'avait pas sourcillé une seule fois pendant l'explication. Oscar qui lançait un regard parfaitement incrédule au paysan, reprit très calmement la parole: - Je vois, le vampire est un personnage de folklore populaire... La remarque, moins que l'ironie sous-jacente laissa Martin stupéfait. Cette enfant venait de l'emporter sur lui, il n'était pas parvenu à l'effrayer. Aussitôt le jardinier, vint expliquer à Oscar que les chauves-souris n'étaient pas des monstres buveurs de sang, mais de petits animaux nocturnes se nourrissant exclusivement d'insectes, dont le corps était couvert de poil et dont les ailes portaient des griffes aussi petites que des aiguilles, que ces animaux vivent cachés dans des endroits très frais et sombres durant la journée. - Drôle d'animal en effet. Je voudrais en voir une de tout près, pouvez-vous me l'attraper, monsieur Martin ? - Je suis navré, Monsieur de Jarjayes, mais quand bien même j'y passerai la nuit, cela me serait impossible. - Auriez-vous peur qu'elle boive tout votre sang ? Oscar avait à peine terminé sa phrase qu'elle pouffait de rire. Elle ne tarda pas à être suivie de tous et surtout de Martin, qui en était tombé assis. -Je suppose que les pommes de terre sont prêtes, si Monsieur veut bien se donner la peine... - Je vous remercie, mais je ne sais pas manger sans couverts. Aussi je m'en vais prendre le dîner à table, au cotés de Mme ma mère. - Très bien, cela est plus sage, Monsieur, intervint de nouveau le vieux jardinier. Souhaitez-vous que je vous raccompagne? - Non . Je vous remercie mais je peux très bien rentrer seul. Je ne crains pas les animaux insectivores. La fillette salua l'assemblée d'un signe de tête avant de se retourner vers l'obscurité. Elle savait pertinemment que plusieurs centaines de mètre la séparaient de sa demeure et bien qu'elle jouait les fortes têtes, elle n'était pas à l'aise du tout, elle ne voulait pas courir, elle craignait qu'on mette en doute son courage, aussi c'est en marchant au pas, attentive au moindre bruit qu'elle avançait, obnubilée par la lueur aux fenêtres du château. Alors qu'elle se trouvait à mi-chemin, une voix forte la fit sursauter. Le général, qui était rentré bien plus tôt que prévu, partait justement à sa rencontre ce qui était bien plus effrayant que de tomber nez à nez avec un vampire buveur de sang! Il ne manqua pas de la réprimander pour sa tenue, sans oublier le fait qu'elle soit encore dehors à cette heure, et seule. -Vous empestez ! Est-ce que vous vous en rendez compte? Et vos cheveux, ils sont pleins de.. je ne sais quoi! je crois qu'il va falloir vous les couper. Qu'êtes-vous donc aller faire là-bas? Vous êtes fils de comte, oublieriez-vous votre rang? - Non père... Je... je chassais le vampire, Père. Le général plissa les yeux et posa une main sur la tête de sa fille, l'engageant à suivre le pas afin de rentrer. Il aurait pu la sermonner pour de telles bêtises, mais il connaissait la valeur de l'imaginaire chez ces enfants et de savoir sa fille partie à la chasse aux monstres quand son ami s'était vite réfugié dans les jupes de sa Grand-Mère l'emplissait de fierté. Même si le monstre n'existait, elle faisait preuve, à ses yeux de bravoure. Cependant, il ne lui en toucha pas un mot. Il ne pouvait pas la féliciter de poursuivre une chimère, et il ne voulait pas non plus la décourager. Si le soudain silence de son père la rassura, Oscar quant à elle, se promettait de partir, dés le lendemain, à la chasse au « vampire » . Un oiseau avec des poils et aucune plume sur les ailes, ça demande à être vu de prés. Si elle n'eut pas trop de difficultés avec son père, il n'en fut pas de même avec sa baignoire. L'eau était bouillante et elle eut du savon plein les yeux. Grand-Mère et sa chambrière s'acharnèrent sur elle afin de faire disparaître cette odeur de fumée, malheureusement elles ne purent rien pour les boucles blondes recouvertes de sève. Elles y allèrent donc aux ciseaux prenant le risque terrible de mettre la fillette en colère. Une fois de plus Oscar se dit que le vampire n'aurait pas fait autant de dégâts dans sa chevelure, s'il s'y était accroché. Le lendemain, les enfants furent très calmes. M. de Priam leur précepteur, n'eut aucune difficultés à obtenir leur attention, mais il n'était pas dupe, il ne crut pas un seul instant que le contenu de la leçon les intéressait plus que d'ordinaire. S'ils ne bavardaient pas entre eux, c'était sans nul doute pour d'autres raisons. Il trouva que la jeune Oscar avait l'air, très sévère ce matin, avec ses cheveux plus courts, elle ne le quittait pas des yeux une seule seconde, comme si elle attendait l'instant de bondir hors de son fauteuil. Il apparut évident que cette jeune personne avait la conviction d'avoir mieux à faire ailleurs. Comme à l‘accoutumée, une fois le cours terminé, les enfants accompagnèrent M. de Priam à sa calèche. - Hé bien, qu'avez-vous de si urgent à faire aujourd'hui, Monsieur Oscar ? - Je vais chasser le vampire, Monsieur. Répondit fièrement Oscar avant de jeter un regard moqueur à son ami. - Vraiment ?! Voilà qui est audacieux! Même pour un fils de général...mais il s'agit-là de créature nocturne, comment pouvez-vous espérer le débusquer de jour ? Vous avez sans doute passé la nuit à fomenter un plan, n'est-ce pas? La fillette ne put répondre, elle éclata d'un rire gai et sonore qui était bien loin de rassurer André. M. de Priam tenait selon lui la clé de ce calme, la jeune Oscar avait une fois de plus décidé de partir à l'aventure et bien que cela ne l'attirait guère, André la suivrait. Il fit un clin d'œil au petit garçon avant de lancer: - Vous avez bien raison, Monsieur, de protéger ainsi votre maison. Je suis certain que vous apprendrez beaucoup de votre adversaire... Et ce fut au tour du précepteur de se mettre à rire, il salua les enfants et partit enfin. André le seul à ne par rire du tout. Il en vint même à penser qu'Oscar avait demandé d'elle-même à ce qu'on lui coupe les cheveux plus court afin que le vampire ne s'y accroche pas. Ils passèrent le reste de leur matinée à visiter tous les coins sombres de la propriété. Oscar passait sans cesse de la cave au grenier, explorant chaque cavité qu'elle apercevait, scrutant les combles et sursautant chaque fois qu‘une souris ou un rat détalait entre ses jambes. Ils se retrouvèrent une nouvelle fois, couverts de poussière et de toiles d‘araignées. Ce n'était plus la menace du vampire qui effrayait André, mais celle d'un nouveau bain. Ils sortirent très vite de la cave par une trappe de service qui conduisait à l'extérieur, leur évitant ainsi de passer par la cuisine. Une fois à la surface, ils se secouèrent comme des diables et se passer les mains dans les cheveux l'un de l'autre pour en chasser toute la saleté et paraître plus présentables à leur du repas. La fillette s'immobilisa bien vite. Comme elle ne parlait pas, André n'eut d'autre choix que de suivre son regard. Oscar venait d'apercevoir une trappe similaire à celle qu'ils venaient d'emprunter pourtant elle ne l'avait pas vu de l'intérieur. S'avançant un peu plus prés, ils remarquèrent que le bois en était pourri, d'ailleurs il était très difficile d'en approcher davantage, de lourds pots de fleurs bloquaient l'accès. L'étincelle dans les yeux de son amie, ne lui dit rien de bon, aussitôt André tira la fillette par le bras en hurlant qu'il était l'heure de passer à table. - Mais André! Je ne suis pas comme toi, je n'ai pas faim à toute heure moi! Et puis réfléchis, une porte condamnée, il ne peut qu'être là.... -Oscar, tu es folle! Nous avons fouillé tout le château et nous n'avons rien trouvé. Je ne vois pas pourquoi il serait plus là qu'ailleurs! - Hum... tu n'es qu'un peureux! Tu sais comme moi qu'il ne peut être que là c'est pour ça que tu fuis si vite. - Non! Je ne suis pas un peureux, mais toi tu es irresponsable! Ce bois est pourri si tu t'en approches tu pourrais te blesser ! ... Rentrons Oscar, tu vas te faire gronder si tu continues... - André Grandier, oublierais-tu à qui tu t'adresses? Tu n'es qu'un roturier ! Je ne te permets pas de me parler de la sorte! Rentre tout seul ! -Très bien. Fais donc ce que tu veux, mais ne viens pas te plaindre si tu te fais mal! Le petit garçon partit furibond, pas vraiment vexé par la remarque d'Oscar visant à lui rappeler qu'il lui était inférieur que par le caractère casse-cou et entêté de la fillette. Il avait plus peur qu'elle ne se fasse mal que de rancœur pour les mots blessants qu'elle employait. Il savait bien au fond de lui, que ces mots d'adultes n'avaient que peu de valeur entre eux. Quant à elle, Oscar n'aimait pas qu'on lui résiste. Depuis son arrivée, André la suivait partout, elle devait admettre qu'elle ne pouvait plus se passer de sa présence. Elle se sentait si seule avant qu'il n'apparaisse dans sa petite vie, mais c'était un garçon, et il était un peu plus vieux qu'elle. Elle avait la fâcheuse tendance de prendre tous ses refus pour des défis. Aussi, si lui, avait peur de voir ce qui se cachait derrière ses battants de bois, elle irait. La fillette se faufila entre les arbustes contenus dans les gros pots de grés et arriva en équilibre, sur le montant de la trappe. Elle voulait observait par les trous que le temps avait faits dans le bois, mais il faisait bien trop noir dans la cave. L'excitation de l'enfant était à son comble, son vampire ne pouvait qu'être là! Elle se battit longtemps avec le vieux loquet rouillé qui fermait cette dernière, avant de renoncer. Elle avait beau y mettre toutes ses forces, il ne lui cédait pas. Au comble de l'énervement elle frappa lourdement du pied sur l'un des battants de bois. Une planche céda et elle eut à peine le temps de s'accrocher aux lourds pots de fleurs, pour ne pas tomber. La frayeur étant vite passée, la curiosité revint de plus belle. Cette fois le trou était plus grand, elle allait pouvoir observer. Pensant que même si cet animal n'avait pas de plume, il devait vivre dans un nid, Oscar cherchait du regard quelque chose qui s'apparentait à un nid d'hirondelle. Se penchant un peu plus prés encore, une autre planche céda sous son poids, c'est alors que la lumière éclaira une toute petite chose, visiblement pendue la tête en bas. C'était d'un aspect guère engageant. D'un marron très sombre, une espèce de cocon avec une drôle de tête, le tout pas plus grand qu'un mulot. La fillette ne voulait pas croire que cette toute petite chose puisse avoir un rapport avec la bête qui volait au-dessus d'elle la veille. Le vampire qui avait effrayé Grand-Mère était de bien plus grande envergure! À moins qu'il n'ait enroulé ses ailes autour de lui et... Toute à ses réflexions, Oscar avait tendu le bras en direction de l'animal encore endormi. Celui se réveilla alors qu'elle le frôlait à peine, poussant de petits cris stridents à peine audibles. Lorsque l'animal déploya ses ailes pour prendre son envol, la fillette fut si surprise de reconnaître finalement son vampire, que dans sa panique, elle bascula en avant. Cette fois l'assemblage de bois lâcha et la chute lui fut inévitable, entraînant avec elle tout le bric à brac entreposé sous cette porte condamnée. Elle s'écrasa douloureusement au sol, et parvint à peine à ouvrir les yeux pour évaluer sa chute, elle fut horrifiée de voir dans l'éblouissante lumière une chose pourvue de grandes ailes toutes noires descendre sur elle. La fillette eut si peur qu'elle perdit connaissance. Ce n'est que bien des heures plus tard, dans la pénombre, que l'enfant ouvrit de nouveau les yeux. Oscar ne comprenait ce qu'elle faisait dans son lit, tous les rideaux de sa chambre étant tirés, y comprit ceux de son baldaquin. Elle avait oublié sa chute et même l'idée d'un quelconque vampire. Elle ressentit une violente douleur en voulant se tourner vers sa table de chevet, son cou lui faisait très mal. Elle se redressa tant bien que mal, se mettant debout dans son lit, elle tira le rideau. Aussitôt le souvenir de sa chute et sa frayeur lui revinrent en un instant, amplifiés par ce qu'elle trouva, du bout des doigts, sur le petit meuble, un bassin dont sortait un linge tâché de sang! Prise de panique l'enfant se mit à hurler en se laissant retomber. Le vampire l'avait mordue et avait bu son sang, mais ne l'avait pas tuée, donc elle allait se changer en chauve-souris! Voilà pourquoi, on tenait sa chambre dans l'obscurité, la lumière la tuerait. Oscar se souvint qu'il y avait une croix sur l'un des murs de sa chambre, elle ne pouvait donc pas quitter son lit...Mais bien pire que cela, la fillette était horrifiée, non pas par sa mort, mais par son avenir. La porte s'ouvrit brusquement, laissant entrer une vive lumière, une petite silhouette s'y découpait à contre jour. André qui faisait les cents pas dans le couloir où se tenaient encore Grand-Mère et le général, pleurant, sous le coup d'une vive inquiétude c'était précipité dans la chambre au premier cri de son amie. -Mon Dieu André ferme cette porte !! Tu veux me tuer? La lumière!!!!!! Sans trop comprendre la colère de son amie, le petit garçon s'exécuta. Il essaya, tâtonnant, de s'avancer vers le lit. Oscar, dont les yeux s'étaient plus vite habituer à l'obscurité, lui ordonna de ne pas faire un pas de plus vers elle, s'il tenait à la vie. -Mais Oscar...qu'est-ce que tu racontes ?! Tu as dû te cogner la tête bien plus fort encore que ce qu'il n'y paraît! ... -N'approche pas te dis-je! Hurla la fillette, presque désespérée. ...je ...je suis...je suis un vampire! Et je pourrais te vider de ton sang si tu continues! André s'était immobilisé au milieu de la chambre. À présent la silhouette d'Oscar se découpait sur le noir des rideaux de son lit. À quelques mètres l'un de l'autre, leur souffles se faisaient échos, mais rien ne bougeait dans la pièce. -Tu es...un vampire. Tu l'as donc trouvé et il t'a mordue, c'est ça ? -Oui...il était immense, je n'ai pas eu le temps de le voir...mais... André?! -heu...ne t'en fais pas je reviens tout de suite. Le petit garçon avait rebroussé chemin vers la porte, qu'il entrouvrit juste ce qu'il fallait, pour que son petit corps puisse y passer sans que la lumière meurtrière ne pénètre la chambre d'Oscar. Cette dernière surprise, de ce départ inexpliqué se laissa tomber en sanglots au milieu de ses oreillers. Une fois à l'extérieur, André dévala les escaliers très rapidement, sous le regard surpris du général. Il courut en cuisine et prit le premier broc d'eau à portée de main, avant de s'enfuir comme un voleur. Le général l'attendait au milieu des escaliers, l'arrêtant dans sa course. -Je suppose que cet inconscient est réveillé? -Oui mon général. Répondit faiblement André, fixant les dalles de marbre sous les pieds du comte. - Et cette eau, Oscar serait-il pris d'une soif toute soudaine et particulière au lever du lit? - Heu...c'est pour l'aider à bien se réveiller ...Monsieur. Le général éclata de rire, se reculant afin de laisser passer, le petit valet de sa fille. André n'avait pas fait trois pas que le général lui lança: « Fais attention, qu'il ne te morde pas! Je crois que les vampires n'aiment pas l'eau! » Avant de redescendre les marches. André resta un moment interloqué, mais il avait bien mieux à faire que de réfléchir aux paroles souvent étranges de son seigneur. Son amie allait mal, il devait lui porter secours. Il s'arrêta devant la porte d'Oscar et souffla un grand coup. Il ne semblait pas très sur de lui et hésitait à entrer. Tenant son pichet d'une main, il frappa trois petits coups. Il n'eut cependant aucune réponse. Il se hasarda à entrouvrir la porte et y passa la tête. - Oscar...c'est moi.... Chuchota-t-il. Ces mots disparurent dans un parfait silence. André pénétra dans la pièce, veillant bien à ce qu'aucune gouttelette d'eau ne sortit du broc. L'exercice était difficile, venant de pièces lumineuses il ne pouvait rien distinguer dans cette obscurité. Il arriva au lit, et sentit qu'Oscar avait de nouveau tirer les rideaux, pour s'y cacher. -Oscar c'est moi....je t'apporte quelque chose. -Laisse-moi! Grogna-t-elle, je n'ai besoin de rien! Va-t-en....-Mais c'est pour te guérir. À ces mots, il entendit la fillette se débattre au milieu de ses draps et de ses oreillers, pour se lever. À peine avait-elle tiré les rideaux, qu'elle reçut en pleine figure tout le contenu du pichet. Elle se mit à hurler de rage après ce traître, n'appréciant pas du tout cette douche froide. André se sauva très vite s'approchant des fenêtres et se mit à écarter les tentures, éclatant de rire, chaque fois qu'Oscar l'insultait. La fillette s'était réfugiée dans son lit, protégée par les rideaux de son baldaquin. Une fois calmé de son fou-rire, André s'en approcha à pas de loup, se glissant sous le lourd tissu, il rejoignit sa belle toute trempée. -Tu vois que tu n'es pas morte! Pourtant je t'ai jeté un grand pichet d'eau bénite et je t'ai exposée à la lumière du soleil. Oscar, tu n'es pas un vampire.... -Si! J'ai été mordue par un grand vampire en tombant dans la cave! Et puis peut-être que la lumière ne peut pas me tuer, après tout je l'ai vu au soleil de midi.... Tu es inconscient de te trouver là je pourrai te vider de ton sang! Au rire étouffé d'André, Oscar bondit sur lui, l'obligeant à se coucher sur les draps. Les mains plaquées sur les épaules du petit garçon, elle enfouit son visage dans son cou, ouvrant la bouche, mais ne le touchant que du bout des lèvres. André restait parfaitement impassible, du moins en apparence, car son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Il ne pensait pas un seul instant qu'Oscar puisse être un monstre buveur de sang, c'est lui qui l'avait retrouvée dans la cave après sa chute, il n'avait pas peur d'elle, mais il ne s'expliquait pas son trouble. Oscar se mit à être soudain secouée de petits tremblements. Il comprit qu'elle tentait de retenir un sanglot. Il connaissait déjà la grande fierté de son amie, un tel comportement de sa part pourrait la couvrir de ridicule. Il dégagea un bras et vint poser une main dans les petites boucles blondes. Oscar appuya de nouveau ses lèvres dans le cou d'André, en un baiser appuyé avant de venir se blottir au creux de son épaule. Ils restèrent un moment silencieux, jusqu'à un éternuement d'Oscar qui fit de nouveau rire André. La fillette se redressa aussitôt pour s'asseoir dans son lit, les poings sur les hanches et une moue contrariée, elle se mit à questionner le petit garçon. - J'ai vu la chauve-souris déployer ses ailes quand je suis tombée! Et après en me retournant j'ai vu une grande chose noire m'envelopper. Si ce n'était pas un vampire, qu'est-ce, Monsieur je sais tout? Et pourquoi y a-t-il un bassin avec un linge plein de sang sur ma table de chevet? - Heu...pour la chose noire, je sais. Mais pour le linge plein de sang, tu t'es fait beaucoup d'ecchymoses, des bosses et de petites griffes, mais pas vraiment de plaies importantes. Tu as dû rêver, il n'y a pas de linge couvert de sang. Et puis comment l'aurais-tu vu dans la pénombre? Je crois que ta peur t'a joué un tour. Oscar resta un moment perplexe. Elle sauta au bas du lit et écarta rageuse le rideau de son lit. Sur le petit meuble était posé un bassin sur les rebords duquel se trouvait un linge...humide. André la rejoignit sans dire un mot, elle continua: - et la grande chose noire.... -...une vieille cape de ton père, qui traînait là depuis des années m'a-t-on dit. Je t'ai retrouvée en dessous. Je m'en voulais de te laisser seule aussi ai-je fait demi-tour. Juste à temps pour te voir basculer dans le trou. Je me suis précipité par la trappe de service, j'ai eu du mal à te retrouver dans le nuage de poussière. -Tu as vu la chauve-souris? -Oui. -tu crois qu'elle s'est enfuie pour toujours? - Tu veux partir à sa recherche ? Demanda André, d'un air taquin. -Oui. Dés ce soir, mon cher André. Elle sera bien plus repérable de nuit finalement. Je ne vais pas me laisser impressionner par un animal insectivore. Dit fièrement la fillette en replaçant sa chemise trempée. Ils se regardèrent dans les yeux un instant et se jetèrent tous les deux sur le lit en éclatant de rire. La porte de la chambre s'ouvrit sans qu'ils s'en aperçurent, cachés par les tentures du lit, et se faufilant bruyamment sous les draps. C'est alors qu'Oscar lança : -Ouhhhhhhhhhhh je suis un vampire et je vais te manger! Et au-dessus du rire d'André, elle entendit un rire bien plus fort, plus grave, qui la fit trembler, les immobilisant tous les deux dans leur jeu. Cependant, ce rire ne cessait pas. André tomba à la renverse et se retrouva hors du lit, peu fier, face à l'homme effrayant qui riait aux éclats. Oscar le rejoignit calmement, se tenant très droite, une lueur de défis au fond des yeux. -Bonjour, père. -Hé bien mon fils, il me semble que vous vous portez bien, malgré cette chute. À quand votre prochaine battue? - ce soir. Vous vous cacherez encore pour me surveiller comme hier ? Le père et le « fils » se mirent à rire ensemble, alors que le petit valet sourit en secouant la tête. Mais où était-il tombé. Il comprit avec du recul les allusions faites par le général précédemment et se souvint que celui-ci était dans le couloir lorsque Oscar désespérait, se prenant pour un vampire. Il se mit à rire avec eux comprenant que cet homme, étant véritablement la seule personne, dont Oscar craignait la réaction suite à sa « peur », n'avait pas l'intention de lui dire qu'il savait qu'elle avait eu peur, mais l'encourageait à être toujours plus téméraire. En somme, il devait être très fier d'elle. Fin.
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