Le jeune capitaine
C'était une très belle fin d'après-midi, une légère brise soufflait emplissant l'air de milles parfums délicats, s'échappant des divers massifs alentours.
Cela faisait maintenant cinq mois, qu'elle passait le plus clair de son temps à Versailles. Elle connaissait à présent les moindres recoins de cette caserne qui était la sienne. Et curieusement, elle s'y sentait bien. Elle avait pensé que sa vie deviendrait incroyablement compliquée, qu'elle aurait eu beaucoup de difficultés à s'intégrer à la garde royale, mais ce ne fut pas le cas. Ces hommes, pourtant plus âgés qu'elle, lui obéissaient facilement, logiquement ,en somme, puisqu'elle était capitaine, il reconnaissait en elle leur officier. Elle connaissait ses devoirs, elle maîtrisait son rôle. Elle avait bien étudié, passant son enfance à écouter son père, toutes ses années à apprendre sans vraiment y penser, la logique militaire, la logique des Jarjayes. Tout en elle traduisait l'officier. Elle se tenait toujours très droite, calme et attentive au moindre geste, au moindre bruit. Elle réagissait par reflex, comme si elle ne connaissait que cela. Rien n'échappait à ses yeux perçants, brillant comme des médailles dont les reflets avaient parfois la couleur du froid métal de la lame qui ne quittait plus son coté. Ses cheveux d'or éclatant sous le soleil d'août. Image sublime d'un si jeune capitaine qui en imposait tellement par sa fragile personne et son incroyable charisme.
Elle ne parlait presque pas de ses impressions avec son père, entre eux, les mots n'avaient que peu de valeurs, mais les sentiments étaient bien là. Elle lisait la fierté dans ses yeux, elle savait que cette lueur qui accompagnait chacun de ses regards, était la partie infime du sentiment qui emplissait désormais le cœur de cet homme quand il la voyait dans son uniforme immaculé. Elle se sentait elle aussi, fière d'elle, fière d'être ce que son père attendait d'elle, fière d'être son rêve, fière d'être une Jarjayes. Elle sentait qu'elle changeait de voie pour s'engager en tant qu'adulte dans une vie que personne d'autre n'était en mesure de vivre. Une vie d'homme et de soldat, alors qu'hier encore, elle était la petite fille espiègle qui passait ses journées à taquiner le petit-fils de sa gouvernante. André.
Elle passa sa main dans ses cheveux, les ébouriffant comme il l'aurait fait pour se moquer d'elle ou quand il la voyait perdue dans ses pensées. Elle sourit et reprit joyeusement sa marche, elle venait de terminer sa journée à Versailles et elle allait bientôt pouvoir le retrouver. Elle aimait jouer les capitaines de la Garde, mais elle ressentait toujours ce besoin d'être simplement Oscar. D'être l'amie d'André. Elle ne pouvait nier que ce lien devait finir par s'atténuer, écrasé par leurs charges respectives, leurs origines différentes, à cause des lois de la vie, ou plutôt celles des hommes qui ont instauré cette notion de classes entre eux. Ils étaient de naissances différentes, ils en feraient bientôt les frais, mais pour l'instant, elle n'avait pas fini de jouer, elle ne voulait pas encore être une adulte enfermée dans le carcan de la vie sociale. Dans quelques jours, se serait l'anniversaire d'André. Cela la rendait joyeuse. Elle voulait lui faire un très beau cadeau, un cadeau spécial. Il avait pour elle une valeur toute particulière car il serait son dernier cadeau d'enfant. André allait avoir quinze ans. Elle cherchait depuis plusieurs jours déjà, mais ne trouvait rien qui puisse représenter ses sentiments. Elle ne se décourageait pas et réfléchissait en souriant, se dirigeant vers son bureau pour y déposait le document qu'elle malmenait, sans y prêtait attention, depuis plusieurs minutes déjà.
Le papier lui échappa, tombant doucement au sol, en même temps que le rouge lui montait aux joues. Les deux amants se séparèrent et la jeune femme parut aussi troublée que l'officier qui venait de les surprendre.
Son lieutenant, le comte Victor-Clément de Girodel, embrassait une jeune femme devant la porte de son bureau. Surprise et confuse devant ce tableau, la jeune Oscar ne savait pas vraiment comment réagir. D'un mouvement de la tête, qui fit voler dans l'air ses beaux cheveux, comme pour chasser son trouble. La jeune fille reprit alors sa constance d'officier et commença à sermonner le lieutenant pour son manque de discipline.
-Monsieur de Girodel vous semblez confondre la caserne et les jardins qui sont un lieu plus approprié pour courtiser les demoiselles. Les femmes ne sont pas admises en ces lieux, l'auriez-vous oubliez? Je suis étonnée d'un tel manque de conduite de votre part et ce, devant mon bureau! Quand à vous Mademoiselle, je vous prierai de vous en aller sur le champ, vous n'avez rien à faire ici.
La jeune femme la regarda d'un air très gêné et s'enfuit vite. Oscar la regarda partir, incapable de lever les yeux sur son lieutenant. Celui-ci lui souriait pourtant, amusé de sa réaction. Après quelques minutes de silence et d'immobilité de la part de son officier supérieur, le comte de Girodel jeta un rapide coup d'œil vers le bout du couloir et constata que la jeune femme avait disparue. Il sourit de plus belle en revenant sur son capitaine devinant le trouble qui empêchait ces jolis yeux bleus de croiser les siens.
-Je vous prie de m'excuser, mon capitaine. Je puis vous assurer que cela ne se reproduira plus. Dit-il d'un ton neutre pour briser ce silence embarrassant, pour Oscar plus que pour lui.
La situation ne le gênait en rien. À dix-neuf ans, Victor-Clément de Girodel était un jeune homme au charme certain. Les traits fins, des cheveux superbes, de nature calme et disciplinée, il était très cultivé et d'agréable compagnie, de plus il était issu d'une très grande famille, pour beaucoup de demoiselles et surtout pour leurs familles, il représentait le parti idéal. C'était un jeune très convoité. Aussi avait-on l'habitude de le voir en compagnie de jolies jeunes femmes, sans qu'il n'est pour autant la réputation d'un jeune libertin car ce n'était en effet pas le cas. Oscar ne s'intéressait pas vraiment à la vie de Versailles et sorti de la caserne, elle ne connaissait rien de son lieutenant. Aussi se sentit-elle un peu bête et rougissante en posant la question suivante:
-Je suppose que Mademoiselle est votre fiancée?
-non. Ce n'est qu'une amie.
Devinant le chemin que risquait de prendre la conversation, le comte fasciné par la fillette qui était désormais son supérieur, ne pouvait s'empêcher de sourire, ce qui la rendait très nerveuse.
Il s'avança et s'arrêta un moins d'un mètre d'elle. Elle resta figée, immobile le fixant de ses grands yeux bleus interrogateurs. Il se pencha légèrement vers elle et lui souffla :
-excusez-moi.
Avant de se baisser pour ramasser le rapport qu'Oscar avait lâché sous l'effet de surprise en arrivant. Lorsqu'il lui tendit le papier, Oscar semblait très contrariée. Les joues en feux et les yeux rageurs, elle arracha plus qu'elle ne prie, la feuille des mains de son lieutenant.
-il m'a semblait que « votre amie » était quelque peu plus âgée que vous. Lança-t-elle en le contournant pour atteindre la porte de son bureau.
-Plus âgée que moi, de quelques années en effet...plus âgée que vous de presque une dizaine d'années. Mais il est incorrecte de parler de l'âge des femmes. Vous le saurez plus tard. Quand vous en serez une...
Il venait de prononcer plus bas, la dernière phrase. Pensant qu'elle ne l'aurait pas entendu mais levant les yeux sur elle il se rendit compte qu'il se trompait. Oscar se sentait piquée à vif.
-Vous préférez les vieilles femmes c'est votre droit. Dit-elle sarcastique dans un haussement d'épaules.
Lorsque la jeune fille détourna les yeux pour faire semblant de lire le rapport, Girodel ne se retenir de rire gentiment.
- Préférer à quoi? Aux petites filles? Quoique dans votre cas on peut se demander si il s'agit de petite fille ou de petit garçon... Ha ha ha ha
Girodel se mit à rire faussement. Il venait de se rendre compte qu'il se moquait d'elle et telle n'était pas son intention première. Il ne voulait pas se fâcher avec son jeune capitaine, bien au contraire. Il y a cinq mois, ce n'est pas tant par son adresse à l'épée qu'elle l'avait vaincu, mais par un mélange envoûtant de beauté et de force de caractère. Elle n'avait besoin d'aucun artifice pour trouver grâce à ses yeux. Sa petite personne était pour le comte de Girodel le plus fabuleux trésor, subtile composition d'ivoire, de saphirs et d'or. Il s'était dit, sortant de ce duel que si il l'avait remporté, il aurait demandé sa main tant elle l'avait charmé, malgré elle, sans malice et sans ruse aucune. Elle n'entendait rien à ces jeux de courtisanes, elle en était que plus séduisante, à travers ses attitudes fières, provocantes et insoumises . Elle avait été jusqu'à risquer les foudres du Roi pour une question d'honneur, et il lui avait cédé plutôt que de la raisonner, déjà prisonnier de son regard. Il savait qu'elle sortait à peine de l'enfance et que cela y était pour beaucoup, mais il ne pouvait s'empêchait de relever en toute circonstance sa grande maturité. Plus les jours passaient et plus il l'admirait. Il se félicitait parfois d'être pour quelque chose dans sa nomination à ce poste de capitaine. Il avait ainsi l'impression de l'avoir pour lui, sans porter atteinte à sa liberté . Il pouvait l'admirer, se tenir à ses côtés sans qu'elle ne se sente menacée par sa présence, sans même qu'elle puisse se douter du sentiment qu'elle lui inspirait. Il la convoitait sagement, comme un amoureux contemple la lune sans chercher à l'atteindre sachant qu'il la retrouverait là le lendemain et les jours suivant. Il ne l'avait encore jamais vraiment considérée comme une femme jusqu'à cet après-midi. L'attitude qu'elle venait d'avoir éveilla chez lui un léger doute. Elle changeait, ses cheveux avaient poussé de quelques centimètres. Il réagit soudain qu'elle serait bientôt une femme superbe. Il sourit en pensant que peu de personnes ne la verraient vraiment, car le Roi et le Général préféraient que l'on ignore la véritable nature d'Oscar. Il ferait donc parti de ses privilégiés.
Pour l'instant, elle semblait troublée par le fait de l'avoir vu embrasser une jeune femme. Son capitaine ne devait pas encore avoir fait cette expérience. Il se serait fait un plaisir de la seconder dans la découverte de ce domaine, mais il savait que cela n'arriverait jamais. Cette remarque l'amusa. Elle restait une enfant et le serait toujours, même si son corps devait devenir celui d'une femme, son rôle celui d'un soldat, son cœur resterait aussi pur et innocent que celui d'une fillette, sans doute la seule faiblesse de ce personnage hors du commun. Elle lui parut soudain à cent lieux au dessus de ces choses.
Tout à ses réflexions, il la regarda soudain frotter son œil droit avec insistance.
-Quelque chose ne va pas capitaine?
- Rien d'important je crois qu'un moucheron n'a rien trouvé de mieux à faire que de venir se jeter dans mon œil.
-Voulez-vous que je regarde?
Le comte de Girodel n'avait pas attendu la réponse de la jeune fille pour s'approcher d'elle. Doucement il releva vers lui ce visage d'ange. Oscar fut si surprise qu'elle ne pensait même pas à protester. Elle sentit son cœur battre de plus en plus fort au fur et à mesure qu'elle se sentait hypnotisée par les yeux de son lieutenant. Elle frissonna quand sa main effleura sa joue. Elle ne réagit pas quand il la débarrassa du minuscule insecte.
Girodel sentit le feu sous ses doigts, il se rendit compte de l'effet que venait de produire sur elle, cette simple caresse. Il ne put que constater un soudain abandon. Il le mit sur le compte de l'adolescence de son supérieur et de la curiosité que cette étape de la vie fait naître en nous.
Il laissa sa main glisser doucement et rompit le charme de l'instant.
-Vous voilà libérée. Dit-il dans un sourire avant de se reculer.
Après un court instant, Oscar reprit la parole.
-Vous embrassez toujours vos amies de la sorte?
-.........
Il tomba des nues. Il ne se serait jamais attendu à cette question. Le ton d'Oscar était très doux, elle le regardait intriguée et innocente.
-Ma foi, je ne sais quoi vous répondre... Vous me prenez par surprise Oscar! Pourquoi me demandez-vous ça?
-je ne sais pas... je vous prie de m'excuser. J'ai cru un instant que vous alliez m'embrasser. Vous avez raison, je ne suis encore qu'une petite fille. Je veillerai à ne plus vous poser ce genre de questions idiotes.
En un instant, elle venait de redevenir, le froid capitaine. Le ton de sa voix se fit plus assuré, plus grave et son regard plus perçant. Elle venait de reprendre l'avantage sur lui. Elle l'avait vaincu pour la seconde fois.
Girodel en fut soulagé, lui aussi avait cru un instant qu'il allait lui céder. Il savait que pour un geste déplacé, il risquait de la perdre. Il voulait lui laisser le temps de se découvrir elle-même. Un jour peut-être, elle changerait de voie. Le jour où elle cesserait d'être ce personnage captivant pour devenir une femme sublime, il serait là. Il était patient et de toute façon, il était prés d'elle.
-Veuillez m'excuser Girodel, il est temps que je rentre. Je vous souhaite le bonsoir.
Le capitaine sortit de son bureau d'un pas assuré. Elle ne manifestait plus aucun trouble. Une fois hors du bâtiment Oscar eut un profond sourire et bondit presque de joie. Elle venait de trouver son cadeau pour André. Un cadeau qui traduisait ses sentiments. Un cadeau qui marquerait le passage de leur jeux d'enfants à leurs vie d'adulte. Un cadeau qui serait unique et innocent. 
26 août:
Les premiers rayons du soleil pénétrant timidement dans sa chambre, la trouvèrent déjà éveillée. Elle observait les yeux mi-clos cette pâle lueur envahir doucement les lieux et lui annoncer que son jour était arrivé. Aujourd'hui, ce serait le jour de son premier baiser.
Oscar avait très peu dormi cette nuit-là. Elle s'était retournée à maintes reprises, écoutant dans l'obscurité, le tic-tac de la pendule égrainant les minutes qui la séparaient du 26 août. Elle était tour à tour impatiente ou intimidée. Parfois, son estomac se nouait, l‘immobilisant au fond de son lit, et à d'autres moments, elle se sentait le courage de cent hommes, prête à tout remuer dans sa chambre, à courir à toutes jambes sans but mais pour évacuer un peu de se trouble qui l'agitait depuis que la nuit était tombée.
Cette nuit, elle s'était imaginé la scène. Ou plutôt les scènes. Elle avait cherché différentes façons d'offrir à André son cadeau, se jouant pour elle seule, cachée derrière les rideaux de son lit à baldaquin, serrant son oreiller, des petites pièces de théâtre où les deux héros s'échangeaient un tendre, mais timide baiser. Depuis quelques jours, elle ne lisait plus que cela, des histoires d'eau de rose et des poèmes, toujours en cachette, de peur qu'André ne se moque d'elle ou que son père ne juge ces lectures indignes d'un capitaine. Vieux livres abandonnés par ses sœurs dans la bibliothèque familiale, ils prenaient soudain pour elle, une certaine valeur, alors qu‘hier encore elle les aurait volontiers jetés au feu. En les ouvrant, elle avait l'impression de partir à l'aventure, elle voulait y faire des découvertes sur le monde qu'il l'attendait. Monde des sentiments de femme, qui demain serait le jardin secret de l'officier de la Garde Royale, enfoui et caché derrière l‘uniforme blanc. Elle y cherchait, une méthode qu'elle ne trouvait pas, elle pensait que ces lectures lui feraient ressentir un trouble lui rappelant celui qui l'avait un instant envahit lorsque les doigts du comte de Girodel caressèrent sa joue et que son souffle avait croisé le sien. Le simple souvenir de cet instant, lui mettait le feu aux joues. Lorsque dans son esprit, la jeune fille remplaçait l'image du séduisant jeune comte par celle de son ami de toujours, son cœur s'emballait comme un cheval sauvage et tout son corps frissonnait. Aucun poème, aucun texte, ne lui permettait de ressentir cela à la place d'une des héroïnes. Elle se sentait contrariée, car elle aurait voulu trouver un moyen de contrôler ses émotions avant le matin du 26 août. Si la simple évocation en rêve de cet instant la mettait dans un tel état, Oscar craignait de ne pouvoir aller au bout de cet échange, qu ‘elle souhaitait tout autant qu'elle redoutait.
Le matin était là, mais elle ne se sentait pas prête. Elle se leva doucement, retira sa chemise de nuit et passa de l'eau sur son visage. Relevant doucement la tête, ses yeux s'accrochèrent soudain à son miroir, elle se mit à chercher la jeune femme derrière la fillette que l'on voyait à peine. Son corps ne semblait pas décidé à changer rapidement, même si les courbes naissantes avec l'adolescence étaient bien visibles lorsqu'elle était nue.
« ...bien que dans votre cas on puisse se demander s'il s'agit d'une petite fille ou d'un petit garçon... »
Un voile de tristesse se posa sur ses yeux lorsqu'elle fit glisser ses doigts dans ses cheveux. Se concentrant de nouveau sur le bleu de ses yeux, elle se promit de ne plus jamais les couper. Après tout, le comte de Girodel était un homme cela ne l'empêchait pas de les porter longs et tombant. Même André avait des cheveux plus longs qu'elle! Alors pourquoi les lui coupait-on toujours si courts? Elle ne serait plus un petit garçon, on ne lui couperait plus les cheveux! Ces comparaisons avec les deux jeunes hommes ne lui servaient qu'à cacher la vraie raison de ce choix. Un soudain désir de se sentir un peu féminine, rien que pour elle. Elle avait des cheveux d'or comme les princesses de ces livres, mais n'en avait pas la longue chevelure. D'ordinaire cela lui était égal, après tout, elle n'avait pas était élevée de cette façon et tout ce qui avait un rapport avec les toilettes féminines l'énervait. Elle n'avait pas l'intention de devenir comme ces femmes qu'elle observait parfois à Versailles. Non sa vie lui plaisait comme cela. Elle voulait juste que sa chevelure évolue en même temps que son corps, puisque tout en elle devait grandir, elle ne voulait plus de cette coiffure d‘enfant. Peut être qu'un jour, elle s'observerait de nouveau dans ce miroir, mais en adulte cette fois. Quelle image d'elle-même y trouvera-t-elle?
Oscar se mit à rire, en se trouvant bien ridicule d'avoir ce genre de pensées et se laissa lourdement retomber sur son lit. Adulte.
Il y a une semaine, leur précepteur les quittait. Leur disant qu'ils étaient à présent de jeunes adultes et que le monde de l'enfance était désormais fini. Les dernières paroles que leur avait adressées Monsieur de Priam, un noble désargenté peu à peu gagné par ce que l‘on appelait les idées nouvelles, alors qu'ils l'avaient raccompagné à son carrosse, étaient assez énigmatique pour la fillette mais ne quittait plus son esprit depuis ce matin là.
« Vous avez grandi ensemble, tout appris l'un de l'autre, cela sera votre force, vous devrez affronter les tumultes de la vie, faire face aux doutes, aux désillusions et aux barrières que les hommes dressent entre eux sous le nom de hiérarchie sociale, mais ne vous perdez jamais de vue, vous si différents et pourtant si proches. Car vous êtes l'un pour l'autre, ce qui existe de plus précieux au monde. Mes paroles doivent vous paraître bien étranges, vous êtes encore loin de ces considérations, mais sachez bien que j'aie appris à lire ne vous chaque jour, je sais que le jeune comte qui me fait face, s'éveillera un jour avec un cœur de femme. J'espère simplement que les sentiments qui naissent de vos jeux d'enfants sauront évoluer et braver les obstacles de toutes sortes que la vie mettra en travers de votre chemin. Oscar, André... Jamais l'un sans l'autre. »
Mais de quelle façon leurs jeux devaient-ils évoluer? Elle était à présent capitaine de la Garde Royale, elle n'avait plus le temps de jouer. Elle ne comprenait pas les paroles de son professeur. Et quels obstacles? Leur vie ne s'était pas vraiment compliqué depuis sa nomination à ce commandement. Ils étaient juste séparés dans la journée, chacun pris par ses obligations, ils se manquaient l'un à l'autre, mais se retrouvaient le soir comme avant, se taquinant ou ferraillant pour le plaisir d'être ensemble. Rien n'avait changé...mais après ça...qu'en sera-t-il?
Un baiser. Un premier baiser n'est pas un jeu. C'est quelque chose de profond et de personnel. C'est un bouleversement intime cela pouvait tout changer...comment le lui donnait sans prendre ce risque? Comment donner à André ce si précieux cadeau et redevenir son « ami » ? Elle se sentait tiraillée entre une impatience et la peur de se perdre, de les perdre tous les deux. Adultes, qui seront-ils? Toujours deux amis inséparables ou un maître et son fidèle valet? Un baiser pouvait-il changer cela? Non, ils grandissaient certes, mais rien ne changerait...car elle savait que ce baiser était innocent et elle ne voulait le donner à personne d'autre qu'à celui qui serait toujours là pour elle, son ami, son frère, son...
Oscar attrapa machinalement son oreiller, le serrant fort contre elle et ferma les yeux, imaginant de nouveau qu'il s'agissait d'André.
C'est alors que trois coups frappés à sa porte le firent sursauter. N'attendant pas qu'on lui réponde, le jeune homme entra dans la pièce d'un bon pas, le sourire aux lèvres. Il eut tout juste le temps d'attraper au vol l'oreiller qu'Oscar lui jeta rageusement. La jeune fille prise sur le fait, avait bondit hors de son lit les joues aussi rouges que les rideaux qu‘elle avait agrippés pour se couvrir le corps.
-André! En voilà d'une façon d'entrer chez les gens! C'est bien beau de frapper à la porte, mais encore faut-il attendre que l'on t'autorise à entrer dans la pièce! Hurla-t-elle hors d'elle-même.
Au moins aussi rouge qu‘elle lorsqu‘il réalisa que son amie était nue, le jeune homme se mit à fixait le sol.
-Oui, pardonne-moi Oscar. J'étais trop impatient de te voir aujourd'hui que j'en ai oublié les bonnes manières...je te prie de m'excuser. Je veillerai à ne plus recommencer. Je vais te laisser t'habiller et m'occuper de mes corvées. Bonne journée Oscar.
Elle n'eut pas le temps de réagir qu'il s'était déjà enfui. Il faut dire qu'il la surprenait à un moment des plus embarrassants. Elle n'avait pourtant pas prévu de se fâcher avec lui aujourd'hui, bien au contraire! Mais ce petit incident compliquait les choses qui n'étaient déjà pas simples. Oscar ne put s'empêcher de frapper la colonne de son lit. Ce n'était pas ainsi qu'elle prévoyait leur première rencontre de ce matin. Elle ne lui avait pas encore souhaité « joyeux anniversaire » et ce demandait comment le faire à présent.
Elle s'habilla à la hâte, enfilant une chemise de soie blanche et un ensemble de velours cramoisi. Se regardant de nouveau dans la glace, elle se sourit à elle-même en constatant que sa tenue était assortie à la couleur de ses joues depuis qu'André avait pénétré dans sa chambre, à ce moment si intime. Et dire qu'elle pensait justement à lui... Tirant sur les pans de son gilet, se tenant bien droite dans une allure militaire, elle se donna pour mission d'aller au bout de ce qu'elle avait décidé d'entreprendre en ce 26 août, donner à André son premier baiser d'adulte. Quelque en soit le prix.
Elle n'allait pas à Versailles aujourd'hui, pour la première depuis cinq mois, elle n'était pas de service, elle prévoyait de passer sa journée avec son ami, entre promenade à cheval, escrime et baignade...la dernière activité que venait d'évoquer son esprit raviva le feu de son visage avant de la faire éclater de rire.
C'est très gaie, qu'elle quitta sa chambre et descendit le grand escalier à la recherche de sa « cible ». André devait penser qu'elle ne voudrait plus le voir avant un bon moment et devait, comme à son habitude dans ces cas-là, s'être porté volontaire pour quelle besogne qui l'éloignerait de son courroux. L'idée l'amusa beaucoup et s'est presque en courant qu'elle avançait. Cependant, elle déchanta vite, au bas des marches, l'attendait son père. Elle se calma et descendit les derniers degrés au pas.
Le général était vêtu de son uniforme d'apparat, il se tenait fièrement et en imposait bien plus que d'ordinaire. Oscar admirait toujours son père, son allure, son charisme. Toute petite, elle voulait lui ressembler en grandissant. Aujourd'hui, elle comprenait que cela lui serait difficile, mais elle ferait tout pour en être l'image la plus proche, malgré ses différences.
- Oscar vous voilà. Préparez-vous mon fils, nous sommes tous deux conviés chez le Duc de Breuil.
-Mais père...Aujourd'hui c'est l'anniversaire d'André et je pensais passer la journée avec lui...allez-y sans moi!
Pour réponse, la jeune fille eut droit à un regard foudroyant. Les yeux clairs du général savaient mieux que les mots remettre cet enfant insolent à sa place. La fillette baissa les yeux, signifiant ainsi qu'elle était prête à entendre le sermon de son père.
- Oscar! Vous êtes à présent capitaine de la Garde Royale, vous n'avez plus de temps à perdre avec ces enfantillages, vous avez des devoirs et des obligations dont les mondanités font parties! Une invitation d'un maréchal de France ne se refuse pas! Surtout lorsque l'on a été nommé à ce poste comme vous le fûtes après un crime de lèse-majesté. N'ajoutez pas d'autres insolences voulez-vous!
-Dois-je porter mon uniforme, bien que je ne sois pas en service, Père?
-Non cela ne sera pas nécessaire. Vous semblez avoir fait des efforts dans votre tenue aujourd'hui... si vous êtes prêt, nous partons.
-C'est que...je n'ai pas encore eu le temps de lui souhaiter ...juste un instant...
-Curieux ce que vous me dîtes, car je l'ai pourtant vu sortir de votre chambre il y a quelques minutes.
-... c'est à dire que...J'ai oublié. Mais je vous en prie c'est très important.
Le général eut de nouveau un regard froid, mais poussant un profond soupir, il lui accorda cinq minutes pour trouver son ami et lui souhaiter un joyeux anniversaire.
Oscar se précipita dans la cuisine, hurlant le prénom d‘André, mais elle ne le trouva pas. Grand-Mère lui dit alors qu'il était parti avec les jardiniers pour aider à élaguer les arbres au bout des jardins. Comprenant qu'elle n'aurait pas le temps de courir jusque là et qu'elle ne pourrait pas non plus lui donner son cadeau, Oscar retourna déçue auprès de son père.
C'était le 26 août, mais ils ne se verraient pas de la journée. Elle avait à faire à Paris et lui dans les jardins. Elle comprit alors une partie des paroles de son professeur, pour elle leur fonction était un obstacle à leurs jeux d'enfants. Était-ce cela la vie d'adulte? Un manque de temps à partager avec les êtres qui nous sont chers? Si tel était le cas, il faudrait vraiment lutter pour ne pas se perdre de vue, alors que l'on peut à peine s'apercevoir.
La journée lui parut une éternité, mais personne n'eut à se plaindre de son attitude car elle savait se tenir et se montrer digne de son père, même si intérieurement elle bouillonnait de se trouver au milieu de ces gens qui ne l'intéressaient pas et dont les discutions l'ennuyaient, alors qu'elle devait passer ce jour important avec son ami de toujours. Elle eut à faire face aux tentatives de séduction de jeunes femmes de la noblesse, notamment de celle qu'elle avait surprise dans les bras de son lieutenant la semaine précédente, ce qui ne manqua pas d'ajouter un degré à sa rage intérieure.
C'est vers la fin d'après-midi, qu'elle rentra chez elle. Elle avait perdu sa bonne humeur matinale, mais elle se dirigea néanmoins vers les cuisines où elle était persuadée de le trouver à cette heure. Une fois de plus, il n'y était pas. Elle apprit pourtant qu'il était rentré, mais personne ne put lui dire où il se cachait. C'est le cœur lourd et une boule dans la gorge qu'elle se précipita aux écuries.
-Ah Oscar! Te voilà enfin je t'attendais pour une promenade! Enfin, si tu n'es pas trop fatiguée.
André était là qui l'attendait. Il semblait épuisé, mais il avait scellé les chevaux et lui souriait. Elle chassa vite les larmes qui lui montaient aux yeux. Trop heureuse de le retrouver enfin après cette journée, nerveusement fatigante, elle monta à cheval oubliant une nouvelle fois de prononcer ces deux mots. Après une longue course-poursuite, ils s'arrêtèrent au bord de l'eau. Leur lieu favori depuis l'enfance, cet endroit qui voyait chacune des étapes importantes de leur vie, la naissance de leur amitié sans borne depuis le jour où ils avaient manqué de se noyer, leurs disputes et sa prise de décision au sujet du port de l'uniforme.
Une fois les pieds au sol, foulant l‘herbe verte, parsemée de coquelicots rouges, chacun oublia sa fatigue, et ils se mirent à ferrailler avec acharnement. Ils portaient tous les deux les épées de la famille Jarjayes, le premier vrai cadeau qu'Oscar avait fait à André. Ces deux épées étaient un lien qui les unissait. Ce jeu là était bien leur préféré. Ils s'inventaient des histoires, se prenaient pour des chevaliers ou des mousquetaires.
Le soleil disparaissait derrière les arbres, et le ciel se teintait d'un rouge orangé. Oscar l'observa un instant et baissa sa garde inconsciemment. André eut du mal à retenir le coup qu'il lui portait et qui devait la toucher à la poitrine. La pointe de son épée arracha un morceau du tissu rouge. Les deux jeunes gens se regardèrent avec de grands yeux, inquiets.
Oscar jeta son épée et sur un « touchée » se laissa tomber dans l'herbe. Rassuré par le sourire qu'il eut le temps d'apercevoir sur les lèvres de la jeune fille, André en fit autant et tomba à côté d'elle.
-La journée fut épuisante pour toi aussi? Demanda-t-il distraitement, en observant les variations de couleur de la voûte céleste, y cherchant encore une petite touche de bleu.
-oui...souffla Oscar avant de fermer les yeux. Car elle n'était pas ce que j'avais prévu.
-Moi non plus...
Machinalement, la main d'André chercha celle d'Oscar, mais celle-ci se déroba lorsqu'il la toucha. Il se sentit un peu blessé, fermant les yeux à son tour comme pour contenir, la tristesse et le froid qui l'envahissait soudain. Il avait peur de la voir changer. S'il avait fait tout cela ce soir malgré la fatigue qui pesait sur ses jeunes épaules, c'était pour s 'assurer que le temps passait mais ne changeait rien entre eux. Il lui avait toujours prit la main, jusqu'à ce soir. Oscar se redressa sur le coude, se tournant vers on ami.
-André, je voulais te...je voulais te souhaiter un joyeux anniversaire...
Il ouvrit les yeux et lui sourit faiblement.
-merci.
-Je sais que je t'ai déçue aujourd'hui...
-Mais non, Oscar, nous avons chacun nos obligations. Nous n'aurons plus le temps de jouer...je pense...que c'est cela le temps qui passe....
-Je le sais. Demain nous ne serons plus des enfants. Aujourd'hui j'avais décidé de te donner un cadeau spécial, qui marquerait la fin de notre enfance et le sentiment que je veux en garder...mais il faut que tu me promettes de ne plus jamais en parler après, de ne jamais y faire allusion, de le garder au fond de toi. Comme le plus précieux secret.
- C'est promis, mais qu'est-ce que c'est?
En guise de réponse, le jeune homme sentit les mains de son amie encercler son visage. Oscar ferma les yeux et posa ses lèvres sur celles d'André en un délicat baiser. Elle ne tremblait pas, son cœur battait très fort, mais elle avait eu le courage d'aller jusqu'au bout. Elle ne sentait pas ses joues la brûler, mais une profonde légèreté l'emplissait, elle eut même l'impression de flotter. Surpris, ne s'y attendant vraiment pas de la part d'Oscar, il resta interdit, ne sachant comment réagir à ce geste de celle qu'hier encore, il considérait comme une fillette. Mais sous la douce pression, il comprit qu'il était un homme et qu'elle serait la seule femme.
Ni l'un, ni l'autre ne reparla un jour de ce baiser innocent. Ce dernier trouva cependant un écho amplifié lors de la nuit du 12 Juillet, dans une multitude de baisers et de caresse qui témoignaient du passage de l'amitié profonde des enfants au grand amour des adultes qui étaient parvenus à ne pas se perdre vue dans les tourbillons de la vie.
Fin
1. 26/03/2009
Mais tout le plaisir est pour moi !!!
Continues de nous faire rêver surtout !!!
2. 26/03/2009
merci de tout ce mal que tu donnes pour moi ^____^
ça me fait très plaisir de me retrouver chez toi!!!