Le sens de la gravité(2)

Ses hommes furent emmenés fers aux poignets, elle n'aurait cru qu'ils fussent si nombreux à lui être fidèles. Elle n'eut pas le temps de voir s'il y avait des blessés, car au coup de feu, Choiseul la poussa violement pour l'éloigner de la fenêtre.
Il renversa le fauteuil entre elle et lui, et se fit peur à lui-même au bruit que fit ce dernier en s'écrasant au sol.
Aux yeux fous qu'il promenait sur elle, Oscar comprit vite qu'il en faudrait peu pour qu'il tire. Il n'y avait rien de plus dangereux qu'une bête féroce apeurée.
Manifestement, Mr de Choiseul la craignait, sans doute pour ses faits d'armes maintes fois rapportés à la cour et chaque fois amplifiés ou enjolivés.
La récente nouvelle de sa féminité, ne l'a pas aidée. Le peu qu'Oscar laissait traîner ses oreilles du coté des chambrières de sa Mère ou en direction du bureau de son père, c'est maintes balivernes qui lui revenaient. On faisait d'elle une sorte de femme barbare, un monstre de la nature, une erreur...Son courage héroïque? une force imbécile! Son talent, son esprit vif? Une rage bestiale, un caractère belliqueux!
Nul doute que Mr de Choiseul devait penser que la femme en face de lui ne cherchait qu'une faille pour s'engouffrer et le tuer de sang froid!

Des pas lourds et rapides dans le couloir, la porte s'ouvrit de nouveau sur l'imposante silhouette du Duc de Breuil.
La colère dans sa voix ne trompait pas, son autorité bafouée il était plus que jamais vexé. Elle ne connaissait que trop ce genre d'homme pour savoir que les représailles seraient terribles, il fallait pourtant qu'elle sache ce qui venait de se passer.
André...Alain, elle n'avait pu les voir avec toute cette pluie et ces capes qui volaient en tout sens...
Elle n'entendait presque plus ce qu'on lui disait. Sous le choc de la révélation.

Ils allaient être jetés en prison puis condamnés à mort! Et pour l'exemple?! De quel exemple voulait-il parler? De l'injustice? Le peuple ne se laisserait pas faire. Exécuter des soldats fidèles aux idéaux de l'assemblée nationale ne calmera pas les foules et quant aux habiles Orateurs de la cause populaire, ils en ferait un cheval de bataille! C'était idiot et cruel!
Les conseillers du Roi étaient-ils tous trop bêtes pour comprendre que l'heure était grave?! Il n'était plus question d'intimidation, mais de concession!!!
Impossible de discuter avec le Maréchal, Oscar était toujours sous la menace des armes, mais les paroles la blessait bien davantage que ce qu'aurait pu lui faire ces hommes qui l'encerclaient.
Elle serait tenue au secret, condamnée et son père subirait l'humiliation qui devait découler de ses actes à elle, selon la justice de la noblesse obtuse et aveugle! Si elle s'en sortait, elle ne saurait de nouveau lever les yeux sur son père.

Essayer de parlementer calmement, donner à cet homme détestable l'impression d'être respecter, pour peut-être avoir une chance...Alors elle reprit plus calmement:

_Monsieur attendez. Si vous pensez que c'est moi qui aie fait la leçon à mes hommes pour qu'ils se rebellent, pourquoi les condamnez-vous d'avance?

_ Tout simplement parce qu'ils ont désobéi à mes ordres. Qui plus est, leur châtiment rappellera à tous qu'il ait des principes sur lesquels on ne revient jamais!

Les yeux écarquillés, révoltée contre l'injustice et ce ton hautain, comme si il avait tout planifié d'avance, elle tenta une dernière fois d'en appeler aux sentiments humanitaires du Duc:
_ Au risque de répandre le sang injustement! N'est-ce pas ce que vous allez faire EN CHASSANT LE TIERS de la salle où il se réunit?!

Elle faillit perdre pied sous l'effet du choc et de la fièvre lorsqu'elle apprit ce qui allait ce passait à la salle des Menus-Plaisirs.
La garde royale y était envoyée avec les mêmes ordres. Il ne s'agissait pas des mêmes soldats, des mêmes causes.

La Garde Royale, ses anciens hommes, Mr de Girodelle qui, il y a encore peu de temps, lui avait demandé sa main... Comment espérer que de tels hommes, nobles et fidèles à sa Majesté le Roi puissent prendre parti pour les députés du Tiers?! Ils ne voyaient pas la vie sous les mêmes angles, au contraire, ils pourraient bien jeter de l'huile sur le feu inconsciemment et transformer la France en brasier en accomplissant leur devoir! Ses hommes qu'elle a commandés pouvaient-ils obéir là où elle venait de refuser de le faire. Pourrait-on leur en vouloir? Versailles applaudirait sans doute et Paris.... Paris condamnerait!!!
Mais alors qu'adviendrait-il de la Reine et de ses enfants? Elle qui apparaissait déjà auprès des plus démunis comme la gangrène de la France.
L'image de la jeune dauphine sans défense à son arrivée à Versailles traversa furtivement les pensées chaotiques de la jeune femme. Elle avait jurer serment de la protéger car Marie-Antoinette était un noble cœur, mais aujourd'hui la Garde Royale représentait le bras armé de la monarchie et si l'idée n'était pas de la douce Marie-Antoinette l'action serait tout de même menée en leur nom.
Son cœur battait furieusement dans ses tempes, les idées se bousculaient dans sa tête.

Le Maréchal sortit, calmement. Qui aurait pu dire que ce militaire venait de commanditer un carnage. Le fièvre encore la fit chavirer et de nouveau la tempête et les vagues de sang déferlèrent dans les rues de Paris. Oscar s'épuisait.

Il lui fallait fuir d'ici, mais où aller? Retrouver ses hommes ou sauver les députés des mousquets? Où était André à cet instant? Et Alain, si perspicace en toute circonstances, lui a-t-on passé les fers à lui aussi? Elle n'avait pu voir si qui se passait en bas, toute cette pluie, l'agitation. La Cour avait un instant eu l'aspect d'un jeu d‘échecs, les soldats Noirs du Colonel de Jarjayes contre ceux aux capes plus claires du Maréchal de Breuil. Tous les pions avaient avancés sur l'échiquier sans qu'elle pussent mettre un nom sur un visage.
A présent, elle était seule.

Oscar attrapa machinalement le canon à baïonnette que l'on pointait sur elle pour le relever.
_ Ha mais qu'est-ce que vous faites?!
_Laissez-moi passer Monsieur.
Elle poussa de toute sa force sur l'arme pour écarter le soldat de son chemin, débarrassa Choiseul de son pistolet et donna un coup de coude dans l'abdomen du troisième pensant sans doute que cela suffirait pour lui laisser le temps de franchir l'espace qui la séparait de la porte. Elle s'élança, mais ses jambes la trahirent. Peine perdue!
Passé l'effet de surprise le premier soldat bondit derrière elle et la fit tomber en l'écrasant de tout son poids. Les deux autres ne tardèrent pas à lui prêter mains fortes. c'est trois hommes dans la force de l'âge qu'il faut pour tenter de maîtriser cette femme soldat si tristement célèbre.

Le regard d'Oscar croisa celui de Choiseul. Le visage de ce dernier se marqua d'un rictus qui ne laissait rien présager de bon. Le chien enragé la tenait. Elle sentit le froid de la vitre dans son dos lorsque les hommes la poussèrent fermement. Choiseul se mit face à elle, si près qu'il soufflait son haleine répugnante sur le visage d'Oscar.
Il leva la main, doigts écarté à hauteur de l'insigne que portait Oscar, sur la poitrine.
_ Très bien colonel de Jarjayes. C'est de l'insubordination. Mais cela n'est guère surprenant! Je connais votre réputation de forte tête...Madame!
Il aplatit sa main sans aucune douceur.
_S'il vous arrivez quelque chose, ce serait de la légitime défense de notre part. Après tout, le Maréchal des armées vous a placé sous notre garde. Et vous être considérée comme traître à la couronne.
Oscar se reteint de tousser, elle ressentait une vive douleur dans les bronches depuis que ces soldats s'étaient abattus sur elle. La jeune femme planta ses yeux métalliques dans ceux de Choiseul. Un regard fiévreux empli de haine. Mais ne desserra pas les dents pour autant.
Choiseul appuya plus fort.

_Hé bien en dehors du froid métal de la médaille, on ne sent rien là-dessous!
Lança-t-il joyeusement à ses hommes, alors qu'il faisait un va et vient de la main sur la poitrine d'Oscar.
Des rires se mêlèrent au sien un instant puis se calmèrent à l‘instant où le genoux d‘Oscar frappa droit devant lui. Choiseul se redressa comme fou et frappa Oscar au visage. Elle ne put se retenir et se mit à tousser. Des gouttes de sang s'écrasèrent dans les moustache ridicule de Choiseul .
Alors un autre rire s'éleva plus fort derrière le capitaine et ses hommes. Un rire sans joie où l'on sentait la force et l'agressivité d'un prédateur tout près à bondir sur sa proie. Aussitôt tous s'immobilisèrent, alors qu'Oscar toussa de plus belle. Ses oreilles bourdonnaient, elle avait du mal à se concentrer pour ne pas s'évanouir tant elle était à bout de force.

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