Le syndrome de Stockholm.
Cela fait quelques semaines que je suis de retour en France, et déjà la Cour redevient cet Enfer que j'avais quitté.
Non, je n'ai pas tenu. Il a fallu que je me jette à ses pieds.
Que je lui offre ma vie, mon cœur n'y suffisant plus.
Pourquoi faut-il qu'elle m'aliène tant ?! Son image, son sourire...
Marie-Antoinette. Mais est-ce vraiment cela? Oui...C'est étrange, mais il y a à peine deux soirs, j'ai bien cru que j'étais tombé amoureux de cette étrangère.
Si belle, si irréelle...
Oui, j'ai cru qu'elle sortait tout droit d'un de mes rêves. Si elle n'avait pas fuit de la sorte, je l'aurai sûrement ...
Mais pourquoi s'est-elle enfuie au juste? Je n'ai fait que lui parler d'Oscar, à moins que...Oscar, plus j'y pense et plus je crois qu'elles ne sont qu'une seule et même personne.
Ma seule et unique amie est cette créature enchanteresse!
Oh mon Dieu, je vous en prie, tout mais pas cela! Je souffre assez d'être un moins que rien aux pieds de la Reine ! Faites que mon amie n'ait pas décidé de jouer avec mon cœur comme n'importe quelle courtisane!!
Pourquoi faut-il que les femmes soient si cruelles!! Pourquoi ont-elles ce besoin d'user d'artifices pour nous prendre dans leur toile ?! Les femmes sont de dangereuses prédatrices, qui, sous couvert d'innocence, vous font perdre tous vos moyens pour mieux vous posséder.
Ha, Marie-Antoinette ! Oscar ! Quelle serait votre réaction à toutes les deux, si je vous disais où j'ai passé tout ce temps depuis la fin de la guerre? Croyez-vous que l'on sort indemne d'une telle expérience? Oh non, Mesdames! Etre témoin de telles horreurs vous change un homme...Oui, cela vous change un homme...
-Monsieur de Fersen, puis-je vous entretenir un instant?
-Il ne me semble point vous connaître, Monsieur.
-En effet, je me présente. Je me nomme Alain de Soisson, mais mon nom ne vous dira pas grand chose.
-Hé bien, dans ce cas venez-en au fait, voulez-vous?
- Monsieur, je crois qu'il vaut mieux pour vous que nous nous isolions...
-Je n'aime guère ce que sous-entend cette proposition.
-Et vous n'apprécierez pas davantage ce que je vais vous dire, soyez-en certain! Mais il vaut mieux pour son Altesse que vous me suiviez!
Fersen suivit cet homme dans un recoin moins fréquenté du parc. Il s'agissait là d'un noble d'une vingtaine d'années. Il était d'un physique quelconque. Si Fersen l'avait déjà croisé, il n'en avait gardé aucun souvenir tant l'allure de l'homme était banale pour Versailles. Vêtements à la mode, mais très modestes, perruque mal poudrée et regard haineux : le parfait courtisan!
Ce sot doit vouloir me faire chanter. Encore faudrait-il qu'il ait une preuve! Je ne pense pas que cela soit possible. Son Altesse prend vraiment toutes les précautions possibles à chacun de nos rendez-vous. Mais il vaut mieux être prudent...Cette sorte de fou est dangereuse. Versailles ne changera donc jamais! Nid de vipères où règnent l'ostentation et le voyeurisme!! Il faut savoir être à l'affût des ragots et jeter de la poudre aux yeux en permanence!! Je crois que l'Enfer, c'est ici.
-Bien. Ici nous serons tranquilles pour bavarder.
-Je vous en prie, venez-en fait!! Ne m'agacez pas davantage!
-Ho ! Du calme mon bon Monsieur! Quand on a la maladresse de laisser des affaires personnelles dans les appartements de Son Altesse, on se doit d'être patient!
-Que signifie Monsieur?
-Monseigneur porte bien habituellement une chevalière, bijou de famille sans nul doute, gravée aux initiales H.A.V.F? Hans-Axel Von Fersen. Non?
-Quel rapport je vous prie?
-Où se trouve cette bague, Monsieur?
-Je l'ignore. Je l'ai perdue il y a quelques jours probablement dans les jardins...
-Plus sûrement dans le lit de la Reine. Et cette bague est en ma possession. Il ne tient qu'à vous qu'elle vous revienne ou qu'elle arrive jusqu'au Roi!
-Et comment serait-elle arrivée jusqu'à vous? Cela me semble un peu gros à avaler qu'un petit nobliau de rien soit en possession d'un objet que j'aurai perdu dans les appartements de son Altesse!
-Ma sœur, Monsieur! Ma sœur Diane est une de ces pauvres âmes invisibles qui travaillent auprès de sa Majesté. Elle a trouvé cette chevalière aux pieds du lit de son Altesse. Innocente enfant, elle ne savait que faire, aussi a-telle demandé l'avis de son frère. C'est aussi simple que cela.
- Et que voulez-vous? A quoi cela peut-il vous servir de me faire chanter? Je ne suis pas très riche!
-Mais la Reine, oui! Je veux un million de livres pour cette bague et je vous laisse une semaine pour convaincre son Altesse.
-Auriez-vous perdu la raison ? Et où voulez-vous qu'elle trouve un million de livres. Les caisses de l'Etat sont au plus bas!
-Cela m'importe peu. Ce n'est pas mon problème. Sur ce, je vous souhaite une agréable journée.
Ce n'est pas possible, c'est un cauchemar! C'est encore pire qu'avant mon départ!
Mais est-il fou de me mettre ainsi au pied du mur ?!
Je n'ai pas décidé d'être une fois de plus le jouet de ces courtisans... ni de ces femmes. Mademoiselle Diane de Soisson, si c'est à vous que je dois cet affront, c'est vous qui le paierez!
Oh non! Il est hors de question que j'aille trouver Marie-Antoinette pour cette histoire de chevalière. Vous semblez tous oublier que je reviens de la guerre. J'y ai appris d'autres manières de régler les problèmes de cette sorte ! Vous allez voir que l'on ne défie pas impunément le Comte de Fersen.
A nous deux, Mademoiselle.
Fersen entreprit de fouiller tout Versailles. On le trouva de fort bonne humeur. Il avait un regard particulier, une étrange lueur au fond des yeux. Il croisa Oscar mais ne resta pas bavarder avec son amie. Il avait fort à faire semblait-il.
La jeune femme ne s'en formalisa pas; elle n'avait pas vraiment envie de le voir et le fait qu'il prit très vite congé la soulagea.
Il rencontra Madame de Noailles. Ha Madame de Noailles! Que serait Versailles sans elle, elle est l'indicateur de tous. La malheureuse est le registre de Versailles. On cherche un nom, elle le connaît. Aussi était-elle la personne qu'il lui fallait. La Reine avait de nombreuses Demoiselles d'honneurs et encore plus de chambrières. Comment savoir à qui il devait ses problèmes? Fort heureusement, Mademoiselle de Soisson n'était pas passée inaperçue aux yeux de Mme de Noailles. Cette dernière trouvait cette jeune fille des plus charmantes et des plus innocentes qui soient! Elle ne manqua pas d'indiquer à Fersen laquelle était cette délicieuse personne. Elle lui conta combien la jeune fille et sa famille vivait dans le dénuement.
Fersen considéra la jeune fille. Elle n'était pas très grande mais elle paraissait fort jolie. Brune et l'air très sage, on lui aurait donné le Bon Dieu sans confession. Un bien joli brin de fille!
Il apprit de cette brave Mme de Noailles tout ce qu'il voulut savoir d'autre, comment ces demoiselles prenaient-elles leur service, quand le quittaient-elles, si elles avaient leurs accès particuliers aux appartements de la Reine...
Quand il eut toutes les informations nécessaires, Fersen mit son plan à exécution. Il fit préparer un carrosse qui devait l'attendre non loin d'une entrée de service du château. Il attendit dans un couloir que la jeune fille se présente, puisqu'il savait l'heure à laquelle elle devait quitter Sa Majesté. Il n'eut pas à attendre longtemps. La jeune femme fut très surprise de le rencontrer ainsi.
-Bonsoir, Monsieur de Fersen...
-Bonsoir, Mademoiselle de Soisson. Je vous attendais.
-Moi? Mais pourquoi? Ho...Je suppose que vous avez eu un entretien avec mon frère. Avez-vous récupéré votre bague?
-Ha ha ha! Comme vous allez vite en besogne Mademoiselle!
-Je ne comprends pas Monsieur!
-Votre frère m'a laissé une semaine et je compte bien en profiter! Mais je pose mes règles. Je vais vous montrer ce qu'il en coûte de menacer un homme tel que moi!
-Monsieur de ....
Fersen avait saisi la jeune fille par le poignet et lui avait asséné un coup de poing dans l'abdomen qui lui fit perdre connaissance. Il la prit donc dans ses bras et la porta jusqu'au carrosse. Celui-ci prit la direction de l'hôtel particulier du Comte, dans la plus grande discrétion. Ce soir-là, Diane de Soisson ne rentra pas chez elle.
Où suis-je? Je ne me souviens de rien? Si...je quittais mon service auprès de la Reine quand j'ai rencontré Monsieur de Fersen. Oh mon dieu! Mais oui! Cet homme m'a frappée et j'ai du perdre connaissance! Mais pourquoi? Que me vaut cet accès de violence? Mon frère m'avait promis de rendre cette bague à Fersen dans le plus grand secret...M'aurait-il menti? Visiblement, je suis dans les combles d'une grande demeure. Cette petite lucarne m'a tout l'air d'être condamnée. Au moins, je peux voir qu'il fait déjà nuit dehors. Ce bout de chandelle qui m'a été laissé ne m'éclairera pas longtemps. J'espère qu'ils régleront vite cette affaire et que je n'aurai pas à passer la nuit ici ! C'est sinistre et je ne suis pas rassurée, il pourrait y avoir des bêtes...Ho mon Dieu, je ne veux pas y penser!!! Ho! Et puis j'ai faim, je n'ai pas dîné!
Je vous en prie, mon frère, dépêchez vous de rendre à ce Monsieur ce qui lui appartient.
Fersen était tranquillement attablé devant son dîner. Le front lisse, on n'aurait jamais cru qu'il venait d'enlever une jeune fille et à Versailles qui plus est! Rien dans son attitude n'était signe d'une quelconque inquiétude. Il avait même l'air plus serein que ces derniers jours.
-Monsieur se rendra t'il à Versailles demain?
-Oui, mais très peu de temps. Je dois voir un ami pour une question d'affaire et je rentrerai aussitôt.
-Très bien, Monsieur. Dans ce cas, je vais signaler que la voiture doit être prête de bonne heure, Monsieur.
-Je vous remercie mon brave, vous pouvez disposer.
Oui, je dois parler affaire demain de bonne heure. Ha ha ha ha ! Et quelle affaire!! Vous apprendrez, Monsieur de Soisson, que lorsque l'on parle chantage, je réponds prise d'otage! Nous verrons bien à présent qui rira le dernier. Je suis prêt à être magnanime et enterrer cette affaire au plus vite. Il vous suffira de faire un petit effort, sans quoi je ne réponds pas de l'honneur de votre si jolie sœur.
-Monsieur a l'air de très bonne humeur ce soir.
-Oui, Clotilde, c'est que le repas était parfait comme toujours! Je vous souhaite la bonne nuit.
-A vous aussi, Monsieur.
Fersen fit mine de monter dans ses appartements mais il emprunta la petite porte qui mène aux combles. La jeune captive avait entendu les bruits de pas dans cet escalier plutôt vétuste et s'était précipitée vers la porte. Elle y colla son oreille pour mieux entendre, cherchant le nombre de personnes qui montaient, essayant de savoir si elles discutaient.
Non, visiblement une seule personne arrivait dans sa direction. Les pas étaient lourds. Il s'agissait sans aucun doute d'un homme. La jeune fille n'était pas rassurée. Ce n'est pas qu'elle avait peur de Monsieur de Fersen. Il avait l'air d'un homme d'un très grand sens de l'honneur, mais cela aurait pu être n'importe quel domestique venant profiter d'une malheureuse captive. Son angoisse la tétanisa. Elle ne pouvait plus bouger de cette porte.
Les pas s'arrêtèrent juste en face d'elle. Oui, s'il n'y avait eu ce bloc de bois massif entre eux, ils auraient été face à face. Ils le sentaient tous les deux chacun de leur côté. Fersen pouvait voir l'ombre de la jeune fille sous la porte. Elle avait laissée son bout de chandelle sur le sol. Quant à Diane, le cœur battant, elle était à l'affût du moindre bruit.
Fersen restait volontairement silencieux. Il souriait.
Ma foi, je n'aurais jamais imaginé que je puisse avoir un tel comportement en France. Mais qui irait le croire? Ne suis-je pas l'archétype du gentilhomme? Bonnes manières, bonne éducation, fidèle en amour et en amitié .... Cette jeune fille m'amuse, collée à la porte. Je suppose qu'elle a peur. Elle n'a que ce qu'elle mérite, et je pourrais même être plus méchant...oui tellement plus méchant! Il ne vaut mieux pas que j'ouvre cette porte, sinon je ne réponds plus de moi!
-Qui est là?...Je vous en prie répondez moi! Je veux sortir! Aidez-moi !
-Pourquoi donc, Mademoiselle de Soisson ? Mon hospitalité vous déplait-elle?
-C'est vous Monsieur de Fersen? Mais que signifie tout cela? Je ne comprends pas, je vous le jure!
-Oh!! Cessez vos jérémiades et vos mensonges, vous allez m'énerver...Et il ne vaudrait mieux pas pour vous!
Fersen avait prononcé cette dernière phrase sur un ton qui laissa la jeune fille perplexe. Il n'y avait pas du tout d'agressivité dans la voix du gentilhomme. On aurait pu penser qu'il jouait. Elle ne le voyait pas mais elle était convaincue qu'il était en train de sourire. Que signifiait une telle attitude ? Elle ne savait plus si elle devait avoir peur ou se rassurer. Mais elle ne comprenait toujours pas ce qu'elle faisait là et savait encore moins combien de temps elle y resterait.
-Monsieur, s'il vous plait, reprit-elle avec beaucoup de calme, puis-je connaître votre version des faits? Je pense que nous ne devons pas avoir la même et c'est sans doute la cause de cette situation peu commune.
Fersen éclata de rire sans ajouter un mot de plus. Il fit demi-tour et reprit le petit escalier grinçant.
Diane était décontenancée. Aurait-il perdu la tête? Quelle attitude étrange? N'a-t-on jamais vu cela? Elle était aussi vexée qu'inquiète, furieuse et triste. Quel mauvais tour son frère a-t-il voulu jouer à ce Comte? Et que se passait-il dans la tête de celui-ci?
La bougie s'éteignit, la plongeant dans le noir le plus complet. La lune n'était même pas présente dans le ciel pour lui apporter un peu de réconfort.
-Laissez-moi sortir! Laissez-moi sortir! Laissez-moi sortir!
Elle passa une partie de la nuit à crier et appeler à l'aide et l'autre à pleurer, parce qu'elle avait froid, faim et peur des souris!
Fersen se leva aux aurores. Il avait merveilleusement bien dormi. Il prit un copieux petit déjeuner, ce qui ravit sa gouvernante qui commençait à douter de ses talents culinaires tant habituellement Monsieur le Comte avait peu d'appétit. Il ne traîna pas chez lui et partit très vite pour Versailles.
Il n'eut pas de mal à trouver Monsieur de Soisson bien qu'il ne portât pas sa perruque. Le problème fut qu'il le trouva en compagnie d'Oscar!
Si elle vient à s'en mêler, l'affaire risque d'être moins... drôle!! De toute façon, je suis insoupçonnable. Pour que l'on m'accuse de cet enlèvement, il faudrait que Soisson se dénonce lui-même d'avoir voulu faire chanter le Reine! Et à moins d'être fou, il n'a pas intérêt d'agir de la sorte. Mais que fait-il avec Oscar?
-Fersen, mon ami. Comment allez-vous?
-Merveilleusement bien Oscar, Merveilleusement bien!
-Oui! Cela se voit! Grand bien vous fasse mon ami.
-Que se passe t-il ? Y aurait-il un problème?
-La sœur de Monsieur de Soisson, ici présent, a disparu hier dans la soirée. Comme il s'agit d'une chambrière de son Altesse et que cela s'est produit au château royal, je suis tenue d'enquêter. Il semblerait qu'il s'agisse d'un enlèvement, mais le ravisseur ne s'est pas encore manifesté pour une demande de rançon. Je crains que cela soit plus complexe et aille au-delà du simple enlèvement.
-Il est encore trop tôt je pense, Oscar. Et puis ce Monsieur ne semble pas être une des plus grosses fortunes de France. Et puis qui aurait besoin d'enlever une chambrière? Pourquoi irait-on enlever la sœur de Monsieur ? Pour préparer un attentat contre son Altesse ? Mettre un espion dans sa chambre à la place de la malheureuse ? Elle a du fuguer ou passer la nuit avec un jeune homme qui l'aura séduite...Ne pensez-vous pas Monsieur?
Le sourire de Fersen était tel que l'on s'attendait à tout instant qu'il se mette à rire. Alain De Soisson ne mit pas longtemps à comprendre ce qui était arrivée à sa petite Diane. Et aux vues de la bonne humeur de Monsieur de Fersen, il entra dans son jeu.
- Oui, Monsieur doit avoir raison. Je vous prie de m'excuser au nom de mon imprudente sœur, Colonel. Mais je pense que l'on vous aura fait déranger pour rien. J'ai ouïe dire par les autres jeunes filles qu'un homme la poursuivait de ses assiduités. J'aurais du y prêter plus d'attention. Vous pouvez donc oublier au plus vite cette affaire qui n'en est somme toute pas une. Encore merci, Colonel de Jarjayes.
-Hé bien Fersen, je crois que votre bonne humeur est communicative. Je dois vous laisser Messieurs, je vous souhaite une bonne journée. Ha ! Monsieur de Soisson, je tiens quand même à savoir quand votre sœur rentrera. Je crois, Messieurs, être moins optimiste que vous.
Oscar prit congé des deux hommes assez peu satisfaite de cette explication. Il y avait là un mystère qu'elle éclaircirait. Et comment Fersen connaissait-il ce Soisson sorti de nulle part? Ils avaient l'air en grande discussion quand elle se retourna. Visiblement ces deux hommes étaient en affaire. Mais il s'agissait de Fersen, cela ne devait pas être bien méchant.
-Où est Diane?
-Où est ma chevalière?
-Oh, je vois. Vous voulez jouer à cela?
-Il me semble, Monsieur, que c'est vous qui avez commencé. Vous tenez ma bague, je tiens votre sœur et la roue tourne! Il n'est plus question que je vous donne ne serait-ce qu'un denier! Si vous voulez qu'elle reste en bonne santé, c'est à vous de m'obéir.
- Laissez-moi rire!! Vous, en preneur d'otage? Vous voulez jouer au loup mais vous n'êtes qu'un agneau bêlant!
-Votre sœur n'a donc aucune importance à vos yeux?
-L'importance de l'argent, de l'honneur qu'elle m'apportera quand je la marierai, rien de plus, rien de moins, mentit Alain.
-Vous m'écœurez. Vous ne pensez qu'à l'argent! Hé bien tout dépend donc de son honneur. Si je l'abîme, vous ne pourrez plus rien en tirer. Si je n'ai pas ma chevalière d'ici deux jours, vous ne reconnaîtrez plus votre petite sœur.
-Ha ha ha ha !! Non, je vous en prie ne me faites pas rire ainsi!! Vous? Un agresseur?! Non c'est trop drôle! Et ça ne prend pas. Diane doit se marier d'ici deux mois. Je peux bien vous le dire, cela ne changera rien. Je suis prêt à parier qu'elle est chez vous, dans une très belle chambre, très bien soignée par vos gens!! Ha ha ha ha !
-Ne continuez pas ainsi ou elle en répondra! Vous voulez jouer à cela, soit ! Sachez Monsieur que je ne suis pas aussi clair que l'eau de source et revoyons-nous dans le parc demain. Vous aurez la preuve du déshonneur de votre SOEUR.
-Ne la touchez pas!
-Tiens! Vous ne riez plus? C'en est trop...Je vous monterez de quoi je suis capable lorsque l'on se moque de moi. J'estime que vous êtes allé trop loin! Revenez ici avec la bague demain.
Fersen laissa là un Soisson furieux. Le frère n'en revenait pas de s'être fait piéger de la sorte.
En effet, il n'aurait jamais imaginé que Fersen enlèverait Diane. Mais il ne croyait pas davantage que ce gentilhomme suédois puisse abuser d'une fille sans défense, pour quelque chantage que ce soit. Il était furieux mais ne doutait pas tant de sa réussite dans cette affaire.
Le gentilhomme suédois quitta Versailles à la limite de la démence. Il ne supportait plus que l'on se moque de lui. Que ce soit ce Soisson de malheur ou toute la Cour. Il n'était pas un jouet que l'on manipule et il allait prouver à tout le monde qu'il n'était pas un saint. Diane de Soisson allait servir d'exemple et d'avertissement.
Le regard fou, il descendit chez lui en faisant craquer les os de ses doigts. Il était prêt à lancer l'assaut. Il traversa très vite sa maison et ne mit que quelques minutes à se retrouver devant le bloc de bois massif.
Cela faisait quelques heures que Diane était réveillée. La jeune fille avait très peu dormi, ses yeux étaient rouges des larmes versées cette nuit. Elle avait faim et voulait rentrer chez elle. Lorsqu'elle entendit les pas dans l'escalier, elle courut de nouveau vers la porte et la frappa de toutes ses forces, criant pour qu'on la laisse sortir et répétant qu'elle ne comprenait rien.
La clé tourna dans la serrure. La porte s'ouvrit violemment, laissant apercevoir un Comte de Fersen que personne ne connaissait. Cet homme n'avait de Hans-Axel que l'apparence.
Il avait une telle férocité au fond des yeux, comme si il pouvait vous tenir prisonnière rien que par son regard. Il semblait avoir soudain la force de dix hommes. A peine entré, il la poussa sauvagement. La jeune fille tomba sur l'amas de chiffon qu'elle s'était aménagé pour la nuit. Elle leva des yeux terrifiés sur son geôlier.
-Monsieur de Fersen...mais que vous arrive-t-il ? Pourquoi agissez vous ainsi... ?
La pauvre jeune fille qui n'aurait jamais soupçonnée une telle agressivité chez un homme au demeurant si doux ne put s'empêcher de pleurer de nouveau, la fatigue doublant la peur.
-Diane! Jeune et jolie Diane! Avez-vous bien dormi? Non, j'espère!!
-Mais ...Où est mon frère ? Pourquoi me gardez-vous ici?
-Ha, votre frère. Hé bien apprenez que votre sort lui importe peu, à votre cher frère! Apprenez également que ce brave homme a cru que l'on pouvait impunément me faire chanter mais ça vous devez le savoir puisque, j'en suis certain, vous en êtes l'instigatrice!
-Mais je vous jure que non!!! Jamais je ne ferai une telle chose contre Sa Majesté ou contre vous...
-Voilà, nous y arrivons. Je suis certain du contraire. Vous avez voulu profiter de votre position de chambrière pour vous prêter à ces viles bassesses de courtisans. Vous, des nobles sans fortune. Sans cet emploi auprès de sa majesté, jamais vous ou votre frère n'auriez vu Versailles. Mais mon pauvre agneau, savez vous que lorsqu'il connaît la guerre, l'homme à tendance à devenir un loup pour l'homme? Et il ne vaut mieux pas le mettre au défi, cela est très dangereux, petite Diane.
-Monsieur, arrêtez je vous en prie. Vous me faites peur! Je ne savais pas que mon frère allait vous faire chanter. Si je lui ai donné la bague, c'est parce que j'avais peur que la Reine ne me renvoie ou me jette en prison de peur que je ne trahisse votre secret. J'ai été naïve et maladroite, je l'avoue. Mais il n'y a pas là de quoi attirer de votre part un tel courroux!!
-Vous voulez plaisanter sans doute! Votre frère et vous pensez que je suis un homme bon, trop bon pour être capable de la moindre colère, de la moindre révolte face à vos manœuvres mesquines. Il n'a nullement peur de vous savoir ici. Du moment que vous soyez présente à votre mariage qui aura lieu dans une quelques jours, il me semble...
-Ou...oui...je me marie dans moins de six semaines. Un mariage arrangé par ma mère...pour le bien de notre famille...
-Hé bien, je vais faire un cadeau à votre futur époux. Pour le bien de votre famille et pour remercier votre frère de l'intérêt qu'il me porte.
-Non! Monsieur cessez de me faire peur, je vous en prie!! Je sais que vous aimez Sa Majesté et je ne peux croire que vous soyez capable d'une chose aussi indigne...Mons...
Fersen n'écoutait plus cette jeune fille qu'il croyait coupable. Et de toute façon, il ne s'écoutait plus lui même. A cet instant, la colère qu'il ressentait d'être ainsi considéré à la Cour, cet orgueil blessé de s'apercevoir que Versailles est un petit théâtre de marionnettes et qu'il en était l'acteur principal, cette révolte au cœur de découvrir que parce qu'on ne pense qu'à faire le bien, on doit forcement être une victime, tous ces sentiment cumulés lui firent perdre un moment le contact avec la réalité. Les images de la guerre lui revinrent à l'esprit. Toute cette violence, toutes ces horreurs entre soldats ou infligées à la population civile, les femmes et les enfants ne furent pas épargnés dans les villes que les soldats traversaient... La guerre est synonyme de meurtres, crimes, pillages et viols...viol...La famille de Soisson voulait bafouer son honneur. Il en ferait autant et la meilleure façon pour cela était de déshonorer leur fille.
Diane s'était relevée, réfléchissant au moyen de gagner la porte située derrière cet homme sans qu'il puisse la repousser. Le grenier était très grand, mais comment pouvait-elle s'y prendre pour l'éloigner de la porte? Peine perdue.
Fersen qui devait suivre la même logique se retourna vers la porte pour la verrouiller. Elle était donc condamnée à avoir un entretien avec cet homme qui lui parut soudain être sous l'emprise de la folie. Elle était incapable d'analyser ses sentiments. Elle ne savait pas dire si elle avait véritablement peur. Elle était partagée entre un sentiment de crainte et une certaine curiosité. Cet homme en face d'elle, venait vraisemblablement de changer, elle voulait savoir pourquoi.
Comment ce gentilhomme si aimable est-il devenu cet être menaçant qui me tient ainsi prisonnière? Je l'ai pourtant croisé plusieurs fois chez la Reine. Il avait toujours un regard doux, des manières aimables, une voix caressante. Je me suis souvent dit que Sa Majesté avait beaucoup de chance. Alors que là, il est brutal, parle très fort. Sa voix et ses actions sont pleines d'agressivité. Il est méconnaissable, personne ne me croirait si je devais raconter cela à quelqu'un. Quel étrange personnage que ce Monsieur de Fersen...C'est stupide mais...je veux comprendre...même si j'ai très peur de ce qu'il pourrait me faire...Non il ne me ferait pas...Non c'est juste une méthode d'intimidation, il croit que je sais où Alain a mis la bague ou il doit vouloir que je lui écrive une lettre...lui disant de quoi il me menace...menace...c'est tout ...juste une menace...
-Auriez-vous perdu le raison?
-Ha ha ha ha oui! Cela se peut, en effet Mademoiselle! Vous savez, quand on est témoin de la folie des hommes, folie guerrière et folie tout court, votre sens moral et votre raison en prennent un coup. Voulez-vous que je vous explique ce fait curieux avec un exemple précis, Diane?
Au sourire et au ton sarcastique de Fersen, la jeune fille aurait du comprendre qu'il ne s'agissait pas d'une démonstration purement orale. Elle aurait du réaliser qu'il ne faisait pas que la menacer. Il lui signifiait qu'il allait passer à l'action.
-Oui...Expliquez-moi.
Une invitation, il n'en fallut pas davantage à Fersen pour basculer complètement dans la folie. Il bondit comme un loup sur sa proie, renversant la jeune fille sur le plancher. Saisie, Diane se mit à hurler et se prit une violente gifle de la part de cet homme exemplaire!
-Voilà ce qui arrive quand on me menace Diane...Nous allons faire un jeu, vous serez la jeune américaine et moi le soldat anglais qui vient de faire tomber votre ville, qui pille et prend tout ce qui le tente...tout...vous me suivez jolie Diane...
Il s'appesantit sur elle. Fersen lui tenait les poignets d'une main au dessus de sa tête et lui tirait les cheveux de l'autre. Il lui susurrait ces mots à l'oreille, ces menaces, et ces choses qu'il avait vues et qu'il s'apprêtait à lui faire. Elle se mit à pleurer mais curieusement, elle ne criait pas. La gifle qu'elle venait de recevoir l'en avait peut être dissuadée, ou elle espérait encore qu'il se ressaisisse. Elle suppliait et répétait sans cesse qu'elle n'y était pour rien dans ce chantage.
Mais il était clair à présent que tous les plus bas instincts des hommes s'étaient soudain réveillés en Fersen. Il aurait été très difficile à la jeune fille, si jolie et vulnérable, de le convaincre de faire machine arrière. Elle sentait son souffle court dans son oreille, il parlait avec difficulté. Elle pouvait sentir que les battements de son cœur avait adopté un rythme endiabler, tant il se serrait contre elle, à lui faire mal. Mais surtout elle ne pouvait nier que son désir bestial était on ne peut plus visible au niveau de l'entrejambe. Elle ne voulait pas, elle était innocente dans les deux sens du terme.
Je dois me marier bientôt, je ne peux souffrir un tel avilissement. Que dirait mon futur époux ? Plus personne ne voudra de moi ! Ma mère m'enfermera au couvent par dépit. Ma vie et le bien-être de ma famille s'arrêtent à mon honneur. Nous sommes si pauvres...Je me dois à ma famille! Quelqu'un comme Mr de Fersen ne peut commettre un tel crime. Il va s'arrêter, c'est certain...Oh je vous en prie mon Dieu ne me faites pas cela! Je vous en prie...
Fersen se redressa. Elle crut que le cauchemar se terminait. Mais il se mit à déchirer sa robe, comme s'il lui importait quelle soit véritablement mise en pièce. Diane était en état de choc. Elle ne réagissait pas, elle ne suppliait même plus. Elle attendait, passive, qu'il la détruise complètement, se demandant toujours où elle avait commis une faute qui mérite un tel châtiment. La folie de Fersen ne se calma pas malgré l'absence de combativité de la jeune fille. Une fois qu'il en eut terminé avec ses vêtements à elle, il se dévêtit lui-même.
A sa vue, Diane tourna la tête, elle ne pouvait le regarder en face. Elle s'accrochait à son vestige d'innocence.
Je suis un homme comme les autres. J'ai aussi des désirs et des angoisses. Personne à part ceux qui l'ont vécu ne peut savoir ce que la guerre fait comme ravage dans le cœur d'un homme. Faut-il en arriver à de telles extrémités pour avoir droit à un peu de respect? Ne puis-je jamais être épargné de ces bêtes malfaisantes de courtisans, toujours à guetter la moindre de mes fautes, le moindre de mes faux pas...Hé bien dans ce cas qu'allez-vous penser de cela, Messieurs et Mesdames de la Cour de France ?!
Et alors sur le plancher de ce grenier, en plein midi, et sans ménagement aucun, le fou déchira les pétales de la rose fragile. La malheureuse sentit son innocence la quitter dans ces quelques gouttes de sang et dans ces larmes qui se firent plus importantes. Elle se promit de ne pas crier pour ne pas l'énerver davantage. Diane ne poussa que des gémissements qui traduisaient sa souffrance, alors que lui poussait des râles de contentements, comme si il était en train d'accomplir quelque chose de grandiose ou de gagner une bataille.
Elle n'aurait pu dire combien de temps cet homme était resté sur elle. Elle n'avait plus conscience de rien, si ce n'est qu'elle était perdue, pour une simple bague.
Son travail de bourreau terminé, Fersen roula sur le côté, parallèle à ce corps qu'il venait de profaner. Ils restèrent là, tous les deux, sans un mot, sans un mouvement. Le temps venait de s'arrêter. Ils étaient tous les deux prisonniers de l'éternité et du silence. Pourtant dans leur esprit soufflait une terrible tempête. Aucun des deux êtres présents dans ce grenier ne se relèverait indemne de ce moment de folie furieuse.
Soudain, presque imperceptibles, des larmes se mirent à couler sur les joues de Fersen. Il venait de se rendre compte de l'atrocité de son comportement. Il se leva, repris ses vêtements et ceux de Diane puis sortit sans accorder le moindre regard à sa victime.
Lorsqu'il arriva dans sa chambre et qu'il se regarda dans un miroir, il était plus pâle que la mort. A la sueur sur son front, ses vêtements défaits et son regard vide, il donnait l'impression d'avoir affronté toute une armée de fantômes. La réalité n'en était pas loin. Dans son esprit il affrontait deux armées, celle des anglais sur la terre des Amériques et celle plus perfide des courtisans. Il devait aussi faire face à sa conscience qui ne le lâchait plus. Pour exorciser ses démons, il avait violenté une jeune fille. Comment ferait-il pour assumer le poids terrible de sa culpabilité ?
Comment ai-je pu agir de la sorte? Quel monstre suis-je devenu à cause de vous, Altesse? C'est à cause de vous que je me suis rendu aux Amériques ! C'est à cause de vous que je suis la proie de ces courtisans...
Il prit ce qui restait des vêtements de la jeune fille et les mis dans une boite qu'il prit soin de sceller. Il s'installa à sa table et rédigea une lettre destinée au frère de sa victime, lui indiquant qu'il trouverait dans ce paquet la preuve que sa sœur n'était pas traitée en hôte chez lui, mais bien en otage et à présent en victime.
Il passa de l'eau sur son visage, se rajusta et descendit avec la boite qu'il confia à son majordome. Ce dernier avait pour mission de la porter directement chez Monsieur de Soisson. Il demanda à sa gouvernante de lui préparer un plateau bien garni et une fois servi, remonta au grenier.
Me revoilà seule...Dans ce grenier, nue et sale... sans eau, sans nourriture, sans plus aucune dignité...
Mon Dieu, que vous ai-je fait? J'ai mal, j'ai froid et j'ai peur...
Mais pourquoi?...Il pleurait lui aussi, j'en suis certaine ! Il pleurait. Se peut-il que cet homme souffre au point de commettre de tels actes?...Est-ce que par ma maladresse et ma confiance aveugle en mon frère, je lui ai fait du mal? Est-ce cela qui l'a rendu fou?
Mais je ne méritais pas cela! Cette violence et ce ...je suis incapable de prononcer ce mot tant il me répugne...cette défloraison ...indigne, ignoble, cruelle...
Et pourtant, j'ai encore du mal à réaliser que c'était Fersen...Ce crime a eu lieu et je réalise à peine que c'était là l'amant de son Altesse ! Comme si pendant un instant, ce n'était pas lui ou plutôt comme si il n'était plus le Fersen de la Cour, l'amant de la Reine, mais un homme brisé qui cherchait à se venger...Il a du tant souffrir par amour pour elle...Je ne crois pas que son but était de me faire du mal. Mais, étrangement, je crois qu'il voulait évacuer le mal qu'il avait en lui. Je n'ai été que le réceptacle de sa souffrance. Et bien que ce moment de délire ait brisé ma vie, je n'arrive pas à lui en vouloir complètement...
Non je ne lui en veux pas. Je le plains, très sincèrement...J‘espère que ça l‘aidera un peu. Mais je crains que ça ne le détruise que davantage!
L‘Amour est-il toujours une souffrance ?
Le ciel est si bleu aujourd'hui ...le bleu de l'Enfer ! Oui, la couleur de l'amour...
Diane versa une dernière larme avant de perdre connaissance. Elle avait été incapable de bouger. Elle s'était juste mise à fixer cette petite lucarne, seul moyen pour elle de s'évader un peu de ce grenier de plus en plus sordide. Elle n'entendit pas Fersen remonter.
Il resta figé un long moment, debout sur le pas de la porte, son plateau dans les mains et des vêtements sous le bras.
Il semblait mortifié. Il posa finalement le repas sur le sol et les vêtements prés d'elle.
Il venait de s'apercevoir que le premier besoin de sa captive ne serait pas de manger. Il redescendit très vite, oubliant cette fois de refermer à clé derrière lui.
Oscar, assez sceptique, sur l'explication de Fersen au sujet de la disparition de la jeune Diane, avait décidé de se rendre chez la mère de cette dernière pour s'assurer ainsi de son retour.
André et elle furent reçus par Madame de Soisson, tout en haut du logement misérable qui abritait plusieurs familles, dans une pièce unique que des draps tendus séparaient en chambres. La pauvre femme semblait très inquiète.
Elle leur expliqua que son fils, fou de douleur, devait savoir où se trouvait Diane et que cela n'avait rien à voir avec un rendez-vous galant un peu trop prolongé. Elle se mit alors à pleurer et eut beaucoup de mal à terminer son explication. Elle les conduisit dans ce qui servait de chambre à son fils, leur indiquant le colis ouvert sur la paillasse.
-Mon fils vient de le recevoir...Il est parti précipitamment dés qu'il l'a ouvert. Mon Dieu, qu'est-il arrivé à ma fille!! Colonel je vous en prie ramenez-la-moi! Je crois qu'Alain y est pour quelque chose, il est parti armé...
_ Armé ?
_ Oui, il sert dans une compagnie des Gardes Françaises.
_Pourquoi pensez-vous que votre fils y ait une part de responsabilité?
_Il était très gai, il ne cessait de parler d'une affaire qui nous rapporterait beaucoup d'argent et qu'il le devait à Diane. Et elle n'est pas rentrée cette nuit. Ce matin, quand il est revenu de Versailles, il m'a dit que je ne devais pas m'inquiéter, qu'elle était entre de bonnes mains et qu'elle rentrerait bientôt. Comprenez-moi bien, jamais mon fils ne ferait de commerce de charme en utilisant sa sœur. Je vois à votre regard consterné que vous pensez qu'il puisse être question de prostitution. Non, mes enfants sont bons et innocents. Mais la faim et le besoin les ont sans doute poussés à une autre sorte d'affaire. Et... Il y a moins d'une heure, on nous a apporté cette boite contenant les vêtements déchirés de Diane, ainsi qu'une lettre qu'Alain a gardée sur lui...
_Une sorte d'affaire? Savez-vous de qui était la lettre?
_Non...Je ne sais rien de plus, je ne sais pas où il est allé...je ne sais rien...oh Seigneur...Sauvez mon enfant... !
-Je vous la ramènerai Madame. Je crois savoir le nom de l'homme avec qui votre fils devait faire affaire.
Oscar quitta le taudis où logeaient les Soisson sans ajouter un mot de plus. André la suivait plus que perplexe. Comment pouvait-elle savoir qui avait enlevé la jeune femme alors que la veille elle ne connaissait même pas leur nom ?
_Peux-tu au moins me dire où nous allons, Oscar?
_Oui. Chez Axel de Fersen.
_Fersen?! Mais tu es folle ou quoi! Tu ne crois quand même pas que c'est lui qui a enlevé cette fille et qu'en plus il aurait eu le mauvais goût d'envoyer aux parents ses vêtements mis en pièces! C'est Fersen, je te le rappelle! Ton Fersen...
_André, si nous n'étions pas à cheval, je te mettrais une paire de gifles! Je ne sais pas si c'est lui et j'espère que ce ne soit pas le cas. Maintenant cette famille est si démunie, il est probable que e mot "affaire" si souvent répéter en cache un autre: Chantage. Mr de Soisson aura sans doute voulu faire chanter notre ami. Je crois cependant, qu'il aime vraiment sa soeur. Il était très inquiet.
_Mais ?
_Mais ils étaient ensemble, Fersen et lui, ce matin et ils étaient en grande discussion. Le pire, c'est que Fersen a proposé une explication pour cette disparition avec un merveilleux sourire sur les lèvres...Je pense qu'il détient cette jeune fille.
_Je n'y crois pas, ce n'est pas lui...Tu es folle!
_André! Ca commence à bien faire ! Tu devrais te réjouir que je trouve des défauts à Fersen ! Il me semble que tu n'apprécies pas quand je fais son éloge d'ordinaire.
_Oui, mais de là à en faire un monstre! Tu devrais trouver une juste mesure...
_ Je ne fais que supposer. J'espère de tout coeur me tromper.
Fersen était remonté avec un nécessaire de toilette. Il avait retrouvée la jeune fille habillée des vêtements masculins qu'il lui avait laissés.
Elle ne lui adressa aucune parole. Il avait tant de choses à lui dire.
Ils se regardèrent dans les yeux un long moment comme si leurs âmes meurtries avaient trouvé un autre moyen que l'usage des mots pour communiquer. Il déposa le bassin et le broc d'eau dans un coin et ressortit. Il constata seulement à cet instant qu'il n'avait pas verrouillé la porte précédemment. Il se retourna vers la jeune fille avec un regard interrogateur. Elle savait que la porte n'était plus fermée, mais elle était restée. Pourquoi?
Il referma la porte mais ne sortit pas. Il ne voulait pas la quitter, il devait comprendre pourquoi elle ne s'était pas enfuie quand elle le pouvait. Il fit un pas vers elle, elle recula de deux presque inconsciemment.
Fersen tourna la tête et baissa les yeux.
_Je ne sais pas comment vous dire...Je sais que rien n'effacera jamais le mal que je viens de vous faire Diane...Si vous saviez comme je...
_Vous souffrez terriblement, n'est-ce pas?
La jeune femme qui était restée muette depuis le drame, venait de lui couper la parole. Elle le regardait si tristement ! Il avait l'impression qu'elle souffrait davantage pour lui que pour elle, qu'elle pouvait lire dans son cœur et qu'elle l'excusait pour ce qu'il ne se pardonnerait jamais lui-même.
Quel genre d'ange ai-je blessé de la sorte? Qui peut ressentir autant de compassion pour son tortionnaire? Quelle vision touchante que cette jeune fille qui vient de verser toutes les larmes de son corps, vêtue de mes vêtements, qui se tient debout devant moi, les mains jointes comme pour une prière, me demandant si j'ai mal.
Oui, j'ai mal. Oui, je souffre depuis que l'amour m'a frappé en plein cœur alors que je n'avais que dix-huit ans. Oui, je souffre de ces horreurs dont je suis témoin chaque jour, alors que je ne cherche que l'amour, qu'une preuve pour me convaincre que la vie a un sens, qu'elle n'est pas que cet éternel combat qui ne mène nulle part, cette souffrance de chaque instant pour quelques fragments de bonheur...Je voudrais réapprendre à vivre et à aimer. Diane. Mais cela m'est simplement impossible après un tel acte. Je n'ai plus foi en rien aujourd'hui...
_Comment pouvez-vous me poser cette question après ce que je viens de vous faire? Je vais vous laisser, vous devriez manger, ça doit être froid à présent. Je repasserai plus tard...
A peine était-il arrivé à l'étage inférieur que son majordome accourut vers lui, complètement affolé.
_Monsieur, Monsieur! Il y a là un homme armé qui vous cherche partout! Sauvez-vous, il a l'air complètement fou, il veut vous tuer!
Alain de Soisson venait d'arriver chez Fersen avec la ferme intention de venger l'honneur de sa sœur. Hans-Axel tenta de calmer son domestique. Il avait sur les lèvres un sourire triste, réalisant que là aussi, ce nobliau véreux gagnait. Il avait fait de lui un monstre et ne venait ici non pas par amour pour sa sœur, mais poussé par la rage d‘avoir perdu de l‘argent, car cet ange blessé n‘était rien de plus pour lui qu‘un placement.
Fersen n'avait même pas l'intention de se défendre, cet homme ne le méritait pas et puis la vie n'avait plus de sens pour lui. Il n'avait plus foi en rien.
_Vous!! Vous avez osé commettre un tel crime! Descendez et prenez votre arme monsieur car c'est pour un duel que je suis ici.
_Vous pouvez tirer Monsieur, je ne me défendrai pas.
_Comment, vous voulez que je vous tue? Qu'est-ce encore que cette manœuvre, qu'allez-vous inventer? Vous espérez peut-être que je vous blesse. Après, vous me ferez accuser de tentative de meurtre et la Reine m'enverra directement à la Bastille! Je ne suis pas stupide à ce point Monsieur et je ne marche pas! Prenez votre arme et descendons dans la cour!
_Oh si, vous êtes stupide et ignoble même! Vous ne vous êtes même pas inquiété de l'état de votre sœur depuis votre arrivée. Le crime à vos yeux, c'est le fait que je vous ai fait perdre de l'argent n'est-ce pas ? Diane vous importe peu? Pour vous, elle n'est rien. La malheureuse, quand je pense que je m'en suis pris à elle alors que vous êtes le seul monstre. Elle vous faisait confiance et vous me l'avez abandonnée, certain que vous étiez que je ne la toucherai pas. Tout ça pour soutirer de l'argent à la Reine. C'est minable et mesquin. Malheureusement vous n'êtes pas le seul de votre espèce et vous tuer ne me soulagerait même pas.
_ Vous ne comprenez rien ! Vous vivez dans un monde où notre détresse n'a aucun sens. J'aime ma sœur plus que tout au monde. Je voulais juste...pouvoir lui offrir une belle toilette pour son mariage et de la meilleure nourriture ! Mes manières n'étaient pas très honnêtes envers vous j'en conviens, mais je ne suis pas le monstre que vous décrivez. Je donnerai ma vie pour ma soeur et j'ai pris ce risque pour son bonheur.
Fersen ne prêtait pas la moindre attention à ce jeune homme de vingt ans, en larmes. Néanmoins sous les injonctions et les insultes d'Alain de Soisson, il prit un revolver et conduisit l'homme dans la cour. Ils se mirent dos à dos et partirent chacun pour dix pas dans la direction opposée.
Oscar et André arrivèrent chez Fersen. Ils croisèrent le domestique qui s'arrachait le peu de cheveux qui lui restait. Celui-ci leur indiqua qu'un duel au pistolet était engagé dans la cour intérieure.
Ils se précipitèrent aussitôt. Les deux hommes ne s'étaient pas encore placés. Oscar leur ordonna de déposer les armes, mais ils étaient visiblement décidés.
Trop tard, les balles étaient parties et la cible atteinte. Mais les détonations avaient été couvertes par le cri des deux hommes.
_Diane!!!!!!
La jeune fille avait poussé Oscar et s'était précipitée entre les deux hommes. Tous les trois s'écroulèrent sous les yeux effarés d'une Oscar impuissante. Alain tomba lourdement sur le sol, fixant jusqu'au dernier instant sa sœur. Diane s'effondra dans les bras de Fersen. Celui-ci tomba à genoux en la serrant contre lui. Il ne pouvait retenir ses larmes. Il aurait voulu lui dire milles choses mais ne pouvait que répéter:
-Pourquoi? Pourquoi, Diane? Après tout le mal que je viens de vous faire subir...Cette insulte que je vous ai faite! Pourquoi? Je ne suis pas digne d'un tel geste! Je ne suis pas digne...de vous...
-Vous êtes un homme merveilleux. J'en suis certaine. Votre détresse était maîtresse de votre violence. Dans l'aveuglement de votre colère, vous n'avez pas vu que mon frère n'était pas un monstre. Je sais qu'il a fait ça par amour pour moi et je ne saurais survivre à tout cela. Je sais le mal que vous m'avez fait, mais j'ai ressenti celui qui vous dévorait et je n'ai pas pu m'empêcher de vous aimer, Monsieur de Fersen... Oui, je vous aime... Ce sera votre châtiment.
Fersen sentait le sang de Diane glisser sous ses doigts comme ces mots sur ses lèvres. Il était totalement anéanti. Il venait de découvrir, trop tard, qu'il existe des êtres qui ne sont que bonté pure et qui comme lui ne demandent qu'à aimer et être aimer en toute liberté.
Comment cette jeune fille a-t-elle pu tomber amoureuse de son tortionnaire ? Mystère de l'amour, archer aveugle, qui vous frappe tout à fait au hasard.
Oscar et André rentraient de Versailles. Ils avaient été quelque peu choqués par ces événements des jours précédents. Etrangement, c'est André qui avait le plus de mal à s'en remettre. Comme si il fallait y voir une logique féminine. Oscar semblait avoir tout à fait compris l'action de Diane de Soisson, c'est pour cette raison qu'elle témoigna au procès en reprenant les dernières paroles que lui avait confié la jeune fille.
_Je n'aurai jamais cru Fersen capable de tels actes, tu sais Oscar...
_Tu devrais t'en remettre!...On ne sait ce qu'il a vécu aux Amériques. Mais tous les deux nous savons pourquoi il y est allé. La Cour faisait de son amour pour la Reine le pire des Enfers. Il n'était plus que l'ombre de lui-même en quittant la France.
_Oui, mais tuer un homme en duel après lui avoir fait croire qu‘il a enlevé et violé sa petite sœur...Enfin, admets que ce n'est pas lui! Pourquoi a-t-il inventé une histoire pareille pour s'accuser d'un crime dont il est innocent ?! La malheureuse a tout démenti avant de mourir mais il restera quand même un petit moment en prison! Il était si pitoyable à son procès. La Reine en fut si choquée qu'elle en est tombé malade. Que crois-tu qu'il se passera quand il sortira?
_...un suicide...
_Axel von Fersen?!
_C'est plutôt logique, non? Diane a d'une certaine manière vengé son frère.
_ Tu disais qu'elle aimait Fersen!
_ Oui. Une charmante victime du Syndrôme de Stockholm. Tu sais André, je dois t'avouer une chose. J'ai toujours cru que Fersen était coupable. Coupable de séquestration et pire encore...Seulement la jeune victime est tombé amoureuse de geôlier. Je lui en veux beaucoup André! Oui, je suis furieuse contre Fersen...Non, ne crois pas que je sois jalouse. Mais je voulais défendre la jeune fille et son frère. C'est pour certes raison que j'ai menti devant la Cour Suprème en prétendant que Fersen était innocent des crimes dont il s'accusait.
_ Cette punition est plus cruelle que si tu avais avoué ton sentiment.
_ Oui. Aller, viens dépêche-toi, j'ai envie de jouer à cache-cache ce soir!
_Quoi? Cache-Cache ! Quelle idée saugrenue as-tu encore? Oscar !!! Mais attends-moi!!!
Le pauvre André mit un bon moment avant de rattraper sa belle, mais la partie de cache-cache eut bien lieu. Seulement, André n'imaginait pas qu'elle se jouerait sous les draps. Oscar voulait lui faire comprendre que son amour pour Fersen était mort avec ce gentilhomme loin de l'autre coté de l'océan. Axel de Fersen était mort aux Amériques. Seul un fou en était revenu.
FIN.
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