Chapitre 4 : Bleu comme l'Enfer
Il ne comptait les jours qui s'étaient écoulés depuis l'enterrement du général de Jarjayes, et ce jour comme jamais plus, il n'avait osé se présenter à elle.
Il lui était pourtant possible de la croiser à Versailles, car plusieurs fois la comtesse de Girodelle avait accompagnée son époux, vêtue de façon souvent simple mais élégante, cheveux relevés comme dans les rêves qui le hantaient. Madame de Girodelle ne commettait, à son grand dam, jamais l'impair de se présenter à la Cour vêtue en homme, comme fut jadis son habitude. Jamais, depuis l'enterrement de son père.
Mais le comte de Fersen ne pouvait l'approcher. Il était comme pétrifié et souvent quitter précipitamment les lieux à l'entrée du couple.
Dés l'instant où ses yeux se posaient sur cette créature pâle et élégante, qu'était la Comtesse, sa gorge séchait, la toux le prenait, il manquait soudain d'air, son estomac réagissait comme si on lui avait porté un coup et son esprit... son esprit récitait les mots lus il y a des mois, un siècle. Ces mots le hantaient comme des fantômes, hurlant une souffrance silencieuse qui ne lui appartenait pas.
La lettre qu'il avait reçue d'André. Cette lettre écrite dans la rage, le désespoir, suppliante et accusatrice avait eu raison de l'assurance, feinte, du suédois.
Cette missive comme une balle lui avait traversé l'âme, broyé le cœur il se sentait anéanti.
Cloitré dans son hotel parisien, il n'avait eu la force d'assister à ce triste mariage, le mariage d'Oscar... son Oscar ?
Fallait-il croire ces mots assassins ?
Le comte de Fersen savait au fond de lui que Mr de Girodelle était un homme d'honneur, de principe et que par le respect qu'il lui vouait, il était fort attaché à Oscar de Jarjayes.
Fleur d'exception pleine de vie et haute en couleur !
Mais alors, quelle était cette étrange pâleur sur ses beaux traits ? La Comtesse de Girodelle avait le teint exsangue des statues. Son visage était marqué par la fatigue et ses visites à Versailles s'espaçaient.
Si cette apparition brisait chaque fois le cœur du noble suédois, elle animait les langues des vipères et autres animaux qui peuplaient la Cour de Versailles. Vautours et Charognards ne quittent jamais des yeux une proie affaiblie, cela est un fait bien connu ! Et Dieu ce qu'Oscar pouvait paraître proche de la fin, pantin sans vie à la conduite parfaitement maîtrisée par la main de son époux. Du moins c'est ce qu'on se disait dans les jardins et les couloirs, même si le noble Fersen du fond de sa peine, ni croyait pas du tout.
Girodelle ne forcerait en rien la volonté d'Oscar, tout ce qu'ils voyaient était de son fait à elle, sans grande conviction, mais elle agissait d'elle-même, en épouse, ses yeux bleus et les froids l'en assuraient toujours. Elle ne l'ignorait pas et le saluait toujours du regard, toujours... comme ce fameux soir de bal où... où il aurait du ! Si seulement...
Clair et froid, le bleu de l'enfer. C'est la couleur qu'il percevait dans ce regard chéri et détesté.
Comment pouvait-elle le regarder ainsi. Pourquoi le torturer, les torturer tous pour un choix malheureux. Tour à tour coupable et innocent en sa conscience, Fersen devenait fou de la voir ainsi. Il aurait voulu bondir à travers la foule de courtisans, l'attrapper par les épaules, la secouer, la gifler, l'embrasser, hurler des mots stupides, des mots vitaux ! Déchirer robe et jupons, lui donnait sa veste, une épée ! La faire revivre, elle, ce petit fantôme de femme...mais quelque chose, n'allait pas. Un blocage le prenait et la fuite était son recours.
Il y avait quelque chose qu'il devait ignorer, ce ne pouvait être le seul fait de la mort du général de Jarjayes.
Mais ce n'est pas de ces drôles d'animaux de courtisans que la nouvelle lui parvint.
La Reine Marie-Antoinette semblait avoir toujours ce grand intérêt que de tout temps elle portait à Oscar, encore plus depuis que le Dauphin était malade.
Malgré l'abattement qui l'accablée, elle dit avec un sourire et une fausse joie au comte de Fersen :
_ Saviez-vous Monsieur, que Madame de Girodelle attend un heureux événement ? Il y a fort à parier que ce sera un garçon ! Ainsi nous en ferons un ami pour Louis-Joseph ! Ho oui, il aime tellement Oscar, il adorera son fi...
La Reine ne put finir ce mot qui lui coutait beaucoup, les larmes vinrent éteindre sa voix.
Mr de Fersen s'inclina pour saluer sa majesté et d'un pas très calme quitta Versailles.
Quelques mois suffirent à la faire se sentir prisonnière d'une vie qui n'était pas la sienne. Jarjayes dans l'âme son corps et son cœur appelaient l'action, le soldat ne voulait pas disparaître derrière l'épouse, mais elle retenait sa fougue en elle et ne se plaignait pas à son époux du vide de sa vie. Cependant Oscar alla le trouvait un soir, car celui-ci ne l'avait plus touchée depuis leur nuit de noce, ne voulant s'imposer à elle, puisqu'elle ne partageait pas son amour. Oscar lui répondit comme un officier, lui indiquant que même si la tâche est déplaisante, c'était là leur devoir. Et depuis certains soirs elle venait se donner.
La rage s'empara d'elle un matin où les nausées lui annoncèrent ce qu'elle n'attendait pas de si tôt. Elle allait porter l'enfant du colonel de Girodelle, nouvelles chaînes à ses poignets d'épouses, nouveaux barreaux à sa prison. Elle allait devenir mère.
Alors qu'elle déambulait dans les jardins, perdue aux milieux de ses souvenirs, Victor qu'elle n'avait pas vu lui demanda pourquoi est-ce que jamais elle ne chevauchait ? Elle lui répondit promptement qu'elle n'avait pas la tenue qui convenait et n'avait jamais appris à monter comme les dames « en amazone ».
_ Ma question était pourquoi ne montez-vous pas comme le colonel que j'aime tant, en culottes cheveux aux vent... Laissez les flotter au vent...
Sentant ses yeux gris se voilaient de larmes, le Comte laissa Oscar seule dans les jardins et partit pour Versailles, prendre le poste qui était jadis à elle. Cette pensée écrasa lourdement sur son cœur et telle une pierre tombant dans un lac, l'idée plissa le front lisse du colonel de Girodelle.
La comtesse quitta les jardins pour regagner sa nouvelle demeure. La question de son époux sous-entendait qu'il ignorait tout de sa situation. Etrange phénomène que les ragots de la Cour ! Car ce que tous savaient déjà, son époux l'ignorait encore. Qu'allait-elle faire ? Le choix encore s'offrait à elle. Un choix bien cruel, mais le dernier ne lui avait-il pas couter son père alors qu'elle cherchait son bonheur ?
L'idée ne l'effrayait pas, seul le froid l'habitait.
Dans sa chambre Oscar, s'arrêta devant le coffre où reposaient depuis son mariage, ses culottes vertes, usées, son gilet et ses chemises.
Aucun commentaire pour l'instant, soyez le premier à laisser un commentaire.