Ton aveuglement,mon silence

    Oscar.
 

Tout est noir à présent. Noir comme cette encre. Je n'y vois presque plus. Tu ne le sais pas car je fais semblant. Semblant d'y voir encore, d'y croire encore...Pour toi, pour te protéger, pour t'épargner. Je ne veux pas que tu t'inquiètes, je ne veux pas ajouter cette souffrance à ton cœur.
J'ai l'impression de mourir  doucement. Tout se brouille devant mes yeux, le noir m'entoure et devient ma seule couleur. J'ai perdu l'or de tes cheveux, je ne vois plus le ciel dans tes yeux, alors qu'hier encore je pouvais y lire la pluie, l'orage ou la plus violente tempête. Tes yeux bleus, miroirs de ton âme par lesquels chacune de tes émotions passait en moi. Je ne te vois presque plus, mon ange, ma lumière, je me sens perdu sans l'éclat de ton sourire.
Je te devine, au bruissement de l'air, au parfum de roses que tu laisses dans ton sillage et qui me guide vers toi. Ma rose...parfum délicat, parfum de ma vie passée prés de toi. Notre enfance, un lit de roses.
Je te devine au son de ta voix quand tu daignes encore me parler. Le son de ta voix... il a changé. Plus grave, plus profond...marqué par la vie que tu mènes. Comme si tu plongeais toi aussi dans une profonde détresse. Tu ne me vois pas, et pourtant je suis là, je te tends la main ...
Ces derniers temps, j'y entends parfois une certaine douceur quand nous sommes seuls, une impression...une illusion. Celle que tu me vois enfin.
 

Tu es aveugle, je perds la vue, tu es sourde et je me tais.
Silence de mon cœur, aveuglement du tien. Ta vie se consume et la mienne s'éteint.
 

Quand tu as immolé ton cœur sur l'autel de l'honneur, brûlé ta vie pour le nom des Jarjayes, ce n'est pas ta seule existence que tu as sacrifiée. Je fais parti de toi Oscar, je suis ton ombre. Jamais mon être ne pourra se résoudre à te quitter. Tu fais parti de moi, tu es mon cœur, ma raison d'être... tu es ma vie. Rien ne pourra me séparer de toi. Mon âme est enchaîné à la tienne, si je devais mourir demain je continuerais de te protéger malgré l'anathème car la mort elle-même ne peut rien contre cet amour. Je pourrai défier le ciel pour toi, mais je ne peux affronter le silence de ton cœur.
L'obscurité qui m'envahit ne fait que suivre le silence dans lequel tu as plongé ma vie.
Une seule fois, mon cœur a hurlé. Une seule fois mes sentiments ont franchi la barrière de mes lèvres scellées. Il a fallu que je te l'avoue, dans un hurlement silencieux, dans une action criante de détresse. Un baiser sauvage, un baiser volé...
Cette violence soudaine n'était pas la mienne mais celle de cet amour malheureux qui m'étreint et me torture depuis si longtemps. Je ne voulais pas te faire peur , encore moins te faire du mal...je voulais que tu comprennes enfin de quels tourments ma vie était faite depuis que ton nom s'était gravé en lettres de sang au fond de mon âme.
Lorsque le tissu céda, il fit échos à mon cœur qui se déchirait à la vue de ton sein blanc comme le lait et des diamants de tes larmes. Le feu d'une violente et soudaine passion fit place au froid glacial de l'amertume et de la raison. Qu'avais-je fait si ce n'était que me condamner davantage. Tes sanglots et ta voix brisée furent comme un coup mortel après tant d'années de souffrance inavouées. Tes larmes appelaient les miennes et comme mon cœur saignait, le flot de mes mots  semblait ne plus devoir s'arrêter, le dos tourné au pied de ton lit, je me suis confessé.
Quittant ton service auprès de la Reine que semblais tant aimer, tu m'as dit que tu me pardonnais cet acte désespéré. L'aurais-tu compris? Je ne le crois pas... tu ne partageras jamais mes sentiments, je devrai me taire.  Pire que tout, à cet instant, tu as voulu me chasser de ta vie. Tu as fui en Normandie. Seule sur cette plage en automne, loin de toi, je pouvais t'imaginer devant l'océan, perdue dans tes pensées, pleurant sur la cruauté de l'amour. Il n'existe pas de tyran, de bourreau plus cruel que le cœur. Seule... tu veux rester seule. Tu voudrais te réaliser, t'élever au dessus des hommes pour oublier la souffrance d'être simplement humaine, d'avoir des sentiments, dans subir les conséquences... Oscar tu t'oublies, tu m'oublies. Cesse de te voiler la face et regarde toi. Ta solitude volontaire et ta profonde mélancolie me font bien plus de mal que mon amour pour toi.
Oh ma princesse, enfermée dans ta tour d'ivoire, me laisseras-tu un jour toucher ton cœur?
Ce jour là tu es partie noyer tes larmes dans l'océan, assourdir les cris de ton cœur par le bruit des vagues. Tu es partie seule, me laissant à la dérive.
 Ayant touché le fond, je sombrais complètement dans l'alcool, mais plus rien n'atténuait la douleur. Percevant de moins en moins le monde qui m'entoure, ton image s'imposait  plus forte à mon esprit, accompagnée du son de ta voix quand tu m'as dit «  et que comptes-tu faire à présent?...laisse-moi...André » . Litanie obsédante, mortification cruelle ces mots me marquaient chaque fois davantage. Le soir de ton départ, j'étais à l'agonie. J'ai versé toutes les larmes de mon corps.
Du fond de ma déchéance, de ce gouffre obscur qui s'était emparé de moi, j'aperçus une lueur d'espoir.
Sous un pont, errant comme un chien perdu sans collier, j'ai rencontré un homme. Figure misérable de la vie. Un infirme, un sans-abri, un homme seul que la vie semblait avoir marqué durement. Il ne voulut pas boire avec moi. Il ne buvait pas. Il comprit en me voyant quel était le mal qui me rongeait...il savait lire dans le cœur des gens. Il m'a dit quelques mots pour m'aider. Quelques mots qui devait me faire reprendre goût à la vie, reprendre espoir et croire encore que l'amour existe.
 

C'est les dures lois de la vie...Que ceux qui s'aiment ne savant pas forcément, que ceux qui s'aiment ne savent pas toujours en même temps...oui l'amour est parfois triste comme une complainte, mais l'amour c'est ce qui donne du sel à la vie Il vaut mieux aimer sans retour que d'avoir le cœur sec comme  une pierre , car vois-tu aimer sans être aimé c'est déjà de l'amour cela prouve au moins que tu vis... après la nuit vient le jour...
 

Quelques heures plus tard, un ami est apparut alors que je me noyé dans un verre ruminant sans cesse ces paroles étranges mais si vraies. Un ami...un signe sur le chemin qui me ramenait vers toi. Un soldat de gardes Française, un homme de ta compagnie. Soudain les mots du clochard accordéoniste prirent un sens. La vie sans toi était la mort et je ne voulais pas mourir. Les vapeurs d'alcool se dissipèrent et ma volonté de te garder redoubla. Tu étais ma lumière, depuis toujours j'étais ton ombre et ma faiblesse de ce soir-là ne sera pas ma condamnation à la vie sans toi. Il me restait une chance de suivre tes pas, une chance de pouvoir te contempler encore même si tu m'avais chassé de chez toi.
J'allais te défier, te poursuivre, je me suis engagé. Car je voulais soudain croire qu'après la nuit, je connaîtrais le jour.
Ma vue déjà faiblissante, m'empêcha de lire la rage dans tes yeux quand tu m'as aperçus dans les rangs de ton nouveau régiment, mais je ne manquai de l'entendre dans ta voix quand tu me convoquas. Cependant, j'avais décidé de te tenir tête, de me rebeller...
L'annonce de ton possible mariage avec Girodel manqua de me tuer pour de bon, aussi sûrement que les coups de ses brutes lorsqu'il me tombèrent dessus, dans l'armurerie. Les bosses et les ecchymoses dont j'ai écopées ne m'étaient pas aussi douloureuses que l'idée que tu puisses un appartenir à un autre.
 Moi je t'appartiens, ne le verras-tu jamais?
Tu t'es rebellée toi aussi. Tu as refusée de te marier. Cette fois tu n'as pas obéis aux ordres. Mais est-ce un début?
Je sais que cette fois ce n'était pas pour défier ton père. Je connais l'amour qui vous lie. Amour tacite, mais si profond, comme l'océan de vos yeux. Tu lui ressembles...Tu l'aimes tellement...Lui aussi, mais jamais il ne te le dira, l'amour est une faiblesse, mais il a su transpercé sa cuirasse.
Pourquoi t'es-tu rebellée? Pour éprouver un sentiment de liberté? Pour décider de toi-même de ce que sera ta vie ? Notre vie...car n'oublie jamais que je serai-là toujours... Je t'appartiens Oscar, je suis ton ombre et même si tout devient noir, je te suivrai Oscar, partout où me conduira le parfum des roses. Quelles soient rouges ou blanches, les roses m'enchaîneront toujours à toi qui en a le destin. Oscar, rose éclatante de beauté...
Mais plus que nos différences sociales, ton aveuglement , mon silence, sont les vrais barrière à notre amour, j'ai voulu les franchir et je me suis mis en péril. J'attendrai que tu ouvres enfin les yeux et peut-être que cette fois tu entendras  mon cœur te dire ces mots qui résument toute ma vie « je t'aime Oscar, je t'aime... »
 

                                          André
 

Des larmes vinrent inonder le papier. Formant ça et là des tâches qui atténuaient la couleur de l'encre, qui effaçaient ses mots. Une fois de plus, son cœur ne pouvait parler. Même couché sur le papier ses mots ne l'atteindrait pas. Ses larmes le condamnaient de nouveau au silence. Il posa sa plume et froissa la feuille, d'une seule main, baissant la tête, résigné...
Il la tendit vers la chandelle qui se trouvait sur la table et y mit le feu.
Ses larmes pouvaient bien couler, plus rien n'éteindrait le feu qui brûlait de nouveau en lui depuis qu'il était grenadier.

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