Triangle Fiction d'Alexia

(Un remake de la « Nouvelle Héloïse » )

Avant-propos

23 septembre 1788

La conversation avec Victor de Girodelle avait pris pour André un étrange tournant. Après avoir parlé d'abondance de son projet de mariage avec Oscar, Girodelle avait sauté du coq à l'âne et demandé à André s'il avait lu le roman de Rousseau, « La Nouvelle Héloïse », qualifiant ce dernier de « roman enfantin », il ajouta :
« Je pense avoir assez de cœur pour laisser auprès de mon épouse un domestique épris d'elle... si tu es d'accord... »

Le premier réflexe d'André fut de jeter la tasse de chocolat chaud qu'il tenait dans ses mains au visage de Girodelle. Mais il parvint à se maîtriser... tandis qu'il réfléchissait très vite analysant l'indécence de cette proposition. Oscar n'accepterait jamais cela, c'était l'évidence... Dans un éclair machiavélique, il vit là une occasion d'éloigner définitivement Girodelle. Il s'entendit lui répondre, assez calmement :

« Si votre future épouse est d'accord,...hé bien, pourquoi pas ? C'est à elle seule d'en décider, je ne ferai que ce qu'elle souhaitera. »

_Tu l'aimes tant que cela ? »

Sans répondre André sortit en claquant la porte. Il était sûr de lui et sûr d'Oscar, de caractère pur et fier, jamais elle n'accepterait une telle infamie et son réflexe serait de jeter Girodelle loin d'elle, et cela pour toujours.
Mais on ne connaît jamais vraiment les personnes que l'on aime. Contre toute attente, Oscar accepta.

15 Octobre 1788

Par un froid jour d'automne, Oscar épousa Girodelle dans la petite chapelle du château de Savigny, un village assez éloigné de Versailles où le Comte de Girodelle avait décidé de s'établir. Il avait hérité de cette demeure à la mort de son père, mais jusqu'alors ne s'y était guère intéressé, préférant les lumières de la Cour.
Pâle, silencieuse et droite dans sa robe claire, Oscar renonçait à sa vie passée et abordait une vie inconnue avec courage.
La veille, elle s'était donnée à André dans la pénombre et le silence de la chambre qu'elle venait d'abandonner au cœur de la demeure paternelle.

1-Les initiations.

Extrait du Journal d'André Grandier

5 décembre 1788.

Voilà bientôt deux mois que je vis dans la demeure du comte de Girodelle engagé en tant qu'écuyer de son épouse, « Françoise » de Girodelle, car ce monstre avait exigé d'Oscar qu'elle abandonne de sa vie passée jusqu'à son ancien prénom.
Ces semaines d'installation après le mariage ont été dures à supporter pour moi, qui suis seulement spectateur ; alors j'imagine que pour elle cela a du être l'enfer...
Girodelle a complètement isolé sa femme. Elle ne sort du château de Savigny que pour aller chevaucher alentours, une campagne jolie mais vide d'habitant. Ce sont les seuls moments où nous où nous pourrions parler librement, le Comte étant souvent absent pour son service à Versailles, mais je ne sais quelle chose s'est brisée en Oscar depuis son mariage, elle est devenue silencieuse, même avec moi et reste des heures entières sans prononcer un mot. Avec son époux, ce sont des soirées entières de veillées d'hiver au coin du feu, sans parler, comme une présence contrainte...
Le changement et aussi physique. Mais je pense que cela est surtout dû au port des robes que lui impose le comte. -sauf bien sûr pour chevaucher, pour cela on l'autorise à reprendre ses anciennes tenues- En robe, sa démarche est évidemment moins vive.
Mon Dieu, pourquoi avons-nous tous les trois commencé à jouer à ce jeu, qui un jour ou l'autre finira forcément à devenir dangereux ? Pourquoi cette existence isolée, à trois, avec autour de nous quelques domestiques silencieux qui ne sont pas même une compagnie ? Quelque chose va craquer tôt ou tard, et je crains que cela ne vienne pas de moi, mais d'elle.
Si cela devait arriver, il vaudrait mieux que je sois près d'elle...Je la connais trop, je saurai lui parler. Mille fois ces dernières semaines, j'ai pensé quitter Savigny, mais fuir serait une lâcheté puisque ce serait abandonner complètement Oscar à Girodelle. Dieu seul sait ce qu'il serait capable de lui faire...
Hier soir, j'avais lu assez tard dans la nuit dans la bibliothèque du Comte, où trônent en place d'honneur les œuvres du Marquis de Sade dont il raffole, mais qui contient d'autres ouvrages plus sérieux. Pour regagner ma chambre, qui est à quelques mètres de celle du Comte et de la Comtesse, je passai devant la porte de la leur. Assez forts pour être entendus du couloir, me parvinrent les bruits d'une dispute où la voix du Comte seule dominait, puis celui d'une gifle aussitôt suivi du bruit mat d'un corps tombant sur le sol. La scène qui se passait derrière cette porte me fut odieuse à visualiser, et je dus enfoncer profondément mes ongles dans la paume de mes mains pour m'empêcher de défoncer cette porte et délivrer Oscar du comte. Ce monstre ose donc la frapper !
Mais elle, pourquoi ne répond-elle pas ? Pourquoi ce silence même sous les coups ? Cela ne ressemble pas à l'Oscar que j'ai connue...serait-elle morte avec ce mariage fatal ?
Elle est devenue pour moi une énigme, alors que le lisais en elle autrefois comme dans un livre ouvert. Et surtout, pourquoi a-t-elle consenti, alors qu'elle était fiancée et qu'elle pouvait encore refuser ce mariage, à vivre ainsi en trio, a commencer ce jeu diabolique ?...
D'une certaine manière, je comprends mieux le Comte. C'est un être dépravé, -le contenu des rayons de sa bibliothèque le prouve- qui est complètement faussé par ces premières habitudes prises dans ces lectures et en certaines compagnies. Pour lui, ce genre de situation est comme une drogue, quelque chose qui lui donne un plaisir inouï...
Il n'y a qu'à le voir : Il rayonne ...
Non seulement il a réussi à « avoir » Melle de Jarjayes qu'il convoitait depuis si longtemps, mais en plus il la tient totalement à sa merci. Mon Dieu, c'est un monstre qui est, je le sens, capable de tout, même de tuer.
C'est pour cela qu'il faut que je reste près d'elle. Pour la protéger et peut-être arriver à la sauver de l'emprise de ce monstre... »

2-Adagio

Extrait du journal d'André Grandier

3 janvier 1789.

Une année nouvelle qui commence pour Oscar et pour moi, mais je ne peux plus ressentir autre chose que la tristesse et le désespoir.
C'est pourquoi je n'ai pas trop écrit sur ce journal, ces dernières semaines. Je n'aurais pu y inscrire que du négatif à l'encre noire.
J'ai de plus en plus peur pour Oscar. Décidément je ne peux me résoudre à inscrire « Françoise » sur ce cahier et pourtant c'est ainsi que le comte m'oblige à la nommée.
En tant qu' « ami de la famille », et sur ordre de Girodelle, je ne quitte plus guère le couple de la journée. Il y a encore quelques semaines, je ne voyais Oscar que lors de nos chevauchées ou lorsqu'elle venait dans les écuries, dont je m'occupe toujours « officiellement » en tant qu'écuyer.
Et un beau jour, Girodelle a changé la donne et m'a prié de rester auprès d'eux la plus grande partie de la journée. Sur ce, il a pris un congé de ses fonctions à Versailles, arguant d'après ce qu'il a bien daigné m'en dire, une maladie de son épouse.
Il est vrai que celle-ci a mauvaise mine ; le changement physique que j'avais remarqué dès les premières semaines de son mariage s'est accentué.
Mince comme une liane déracinée, dans ses robes d'hiver sombres, elle a sur le visage une expression encore plus sombre, désespérée. Ses yeux bleus autrefois si vifs, se sont comme éteints et autour d'eux, lorsque je l'approche, je peux même voir de fins petits traits nettement marqués, des rides créées par Girodelle. Sa bouche a pris un pli amer, elle qui était naguère si joliment boudeuse. Tout en elle respire la tristesse.
L'hiver est très rude dans cette campagne perdue et elle n'a même pas la satisfaction d'aller galoper, comme cet automne. Je le déplore car c'est là, je le sais, son seul plaisir dans sa nouvelle vie.
Et puis, tout en galopant, je pourrais lui parler. Car ma décision est prise : il faut que je lui parle en tête-à-tête, que je brise ce mur de silence qu'elle a construit autour d'elle, et que d'une manière ou d'une autre nous arrivions tous les deux à faire cesser cette vie triangulaire.
Girodelle est un monstre, j'en ai la preuve assez souvent, chaque fois que me parviennent, le soir, les bruits de leurs disputes et des coups qu'il lui donne. Il faut qu'elle le quitte avant qu'il ne lui porte un coup fatal. Je vais lui proposer de partir avec moi.
Partir loin tous les deux...
Oui, c'est la seule solution...


« 15 janvier »
Je n'arrive pas à parler à Oscar, je veux à lui parler réellement, à avoir une vraie conversation. Même lorsque son époux est absent de la pièce, elle ne me laisse pas aborder le seul sujet qui me tient à cœur. Nous ne parlons que de banalités, du temps qu'il fait ou de la situation politique à Versailles, qui est confuse. Le craindrait-elle à ce point-là ?
Crainte contre crainte ?
Oui il faut que je provoque une discussion, même si elle doit être assez vive, avec elle. Il faut que moi aussi j'emploie les moyens auxquels Girodelle l'a habituée et que je la heurte un peu, seule solution pour qu'enfin elle me parle.
Il fait meilleur, un soleil d'hiver réchauffe ce triste Savigny et demain, nous avons prévu une chevauchée. Là, il me sera facile de l'isoler et alors, j'agirai enfin.

Le journal s'arrête, subitement, ici.
Les pages suivantes sont vierges.


3-La course à l'abîme

16 janvier 1789

Un pâle soleil d'hiver faisait de son mieux pour réchauffer et égayer un peu la triste campagne des alentours du petit hameau de Savigny.
Il est vrai que celui-ci montait en toutes saisons un visage triste et même lugubre. Savigny avait été autrefois, au Moyen Age, une commanderie templière assez importante, mais il n'avait rein conservé de sa splendeur passée. De La commanderie, il ne restait plus que de grands pans de murs en ruine et une haute tour qui servait de refuge aux corbeaux...séparés d'elle par un petit bois de chênes, se dressait l'hautaine de meure du comte de Girodelle et, plus loin, une poignée de maisons de paysans, basses et pauvres.
Cet après-midi d'hiver, c'était vers les ruines de l'antique commanderie que se dirigeaient au grand galop, les deux cavaliers...
André avait eu la chance que le Comte, ayant du courrier à rédiger, avait annoncé au dernier moment qu'il restait au château. Il avait promis à sa femme et à son « écuyer » de venir les rejoindre dans une heure ou deux, mais les avait incités à sortir sans l'attendre pour profiter des heures les plus chaudes de la journée...tout s'arrangeait donc au mieux pour le projet d'André et il remercia intérieurement la Providence, tout en piquant des deux vers la campagne menant au Temple.
Il n'était pas facile d'engager une conversation en galopant aussi vite, surtout qu'Oscar prenait comme toujours, un plaisir visible à faire la course, laissant le vent emmêler ses cheveux, une toute petite étincelle de bonheur apparaissant dans ses yeux jusqu'alors si ternes.

_ « Zut mon cheval boite, il a dû perdre l'un de ses fers, mentit André. Nous allons devoir nous arrêter ici, à l'abri de ce vieux pan de mur... »

Ils mirent tous deux pied à terre. Pendant que son « écuyer » examinait faussement les sabots de sa monture, « Françoise de Girodelle » faisait quelques pas de long en large sur les pavés envahis par l'herbe de ce qui avait été autrefois la plus grande salle de la commanderie. Nerveuse, les mains dans les coudes et sa cravache encore dans l'une d'elles, la Comtesse ne tenait pas en place et à cela, André reconnut l'ancienne Oscar et non pas ce pâle fantôme qui avait pour nom « Françoise de Girodelle ».
« Elle aussi est à bout, comme moi....c'est donc le moment de lui parler... elle ne pourra que m'écouter. »

D'un bond, il la rejoignit, la pris par les épaules pour l'obliger à faire demi-tour et lui faire face. Vivement, il emprisonna ses poignets, les tenant solidement de ses mains.

« _ Maintenant il faut absolument que nous parlions tous les deux... »

Surprise, un éclair de colère traversa ses yeux bleus. Son premier réflexe fut de tout faire pour se dégager, tentant d'utiliser sa cravache, mais l'homme avait une trop forte emprise sur ses poignets et elle ne parvint qu'à se faire mal. La cravache tomba sur le sol.

« _ Que me veux-tu ? Lâche-moi immédiatement !
_ Je ne te veux aucun mal mais je ne te lâcherai que lorsque nous aurons parlé tous les deux. Ecoute, nous ne pouvons plus rester ainsi tous les trois, nous deux et Girodelle. Il faut mettre un terme à ce « Triangle »... »

Elle ne cessait de se débattre, ne le laissant pas parler, mais ces derniers mois lui avait ôté sa combativité et sa force, elle n'arrivait à aucun résultat.

« _ Lâche-moi, c'est un ordre ! Parvint-elle à prononcer entre deux cris de rage. Je ne veux pas te parler.

_ Il FAUT parler !! Ne vois-tu pas que tu cours à ta perte si nous continuons ainsi ? Ne vois-tu pas dans ton miroir comme tu as changé ? Tiens, tu n'es même plus capable de te battre, de te défendre, autrefois tu m'aurais vaincu. Ecoute : je te propose de partir tous les deux. Tu ne peux pas continuer à te laisser frapper par ce monstre... Mais réponds-moi enfin !! »

Il la secoua, car après s'être longtemps débattue elle ne manifestait plus aucune réaction, les paupières fermées, le corps s'amollissant, s'affaissant sur le sol. Il comprit qu'elle perdait connaissance. Il allait la retenir dans sa chute lorsque le bruit des sabots d'un cheval auquel répondirent les hennissements de leurs propres chevaux, annonça la venue d'un cavalier.
Girodelle arrêta sa monture et, dominateur, observa la scène qui s'offrait à ses yeux. Sa femme gisant sur le sol à côté d'une cravache inutile, André, encore debout, ayant essayé vainement de la retenir, des larmes plein les yeux, les chevaux piaffant, battant le sol de leur sabots antérieurs visiblement énervés...Tout cela révélait à ses yeux pervers qu'il venait d'y avoir une scène assez particulière dans l'enclos du vieux temple.
Il gardait le silence, observant froidement la situation, cherchant sans doute la meilleure manière de l'intégrer à son petit jeu malsain. L'idée de secourir son épouse ne le frôla même pas. Ce fut André, qui tout en soulevant le corps inerte, lui en fit l'observation :

« _Il faut ramener la Comtesse à demeure, immédiatement, et la soigner... Heureusement, nous ne sommes pas bien loin et je peux la porter à pieds. Voulez-vous vous charger des montures ?

_ humm... » Fut toute la réponse du comte qui néanmoins s'exécuta et prit les deux chevaux par la bride, ne trouvant pas même curieux d'obéir aux ordres donnés par son « écuyer ».

Ils traversèrent le bois et arrivèrent à la grande demeure sans que « Françoise de Girodelle » ne soit revenue à elle. André la portait sans effort, elle était légère comme une plume. Il ne la lâcha que lorsqu'il la déposa, à l'étage, dans son grand lit.
C'était la première fois qu'il mettait les pieds dans la chambre conjugale des Girodelle et son aspect l'étonna. Froide, Glaciale, sans éléments féminins hormis la présence à proximité d'une salle de bains raffinée que l'on apercevait par une porte entrouverte. Cette pièce reflétait l'égoïsme d'un homme qui ne vivait que pour assouvir ses plus bas instincts.

« _Bien maintenant, vous allez nous laisser seuls, lança le comte d'un ton sec »

André ne pouvait que s'exécuter, c'était un ordre donné à un « écuyer » et que ferait-il s'il prenait au comte, la fantaisie de le renvoyer ? Il ne pourrait aider en rien son amie, s'il devait être loin d'elle. Il se dirigea vers la porte.

« _ Pourrez-vous me faire donner des nouvelles de la santé de votre femme ? Me dire lorsqu'elle ira mieux ?
_ Mais bien sûr, promit le comte, alors que ses yeux lançaient à présent des éclairs. »

« Françoise de Girodelle » garda la chambre pendant trois longues journées. Seuls son époux et sa femme de chambre franchissaient le seuil de l'austère pièce.
André, attendait. Quelque chose avait changé, tout de même ; et quelque chose allait changer. Il espérait, incapable de tenir en place, incapable même, d'écrire la moindre de ligne dans son journal...


20 janvier 1789

ce soir-là, était le premier où il lui était de la revoir depuis sa perte de connaissance dans la commanderie. Le Comte de Girodelle, qu'il avait à peine croisé depuis lui avait demandé de se joindre à eux pour le repas du soir.
Son aspect avait changé, elle avait encore plus mauvaise mine. Sa claustration forcée dans sa chambre n'avait en rien arrangé son état de santé. Pourtant ses yeux avaient retrouvé une parcelle de leur brillant d'autrefois, et c'est cela qu'il remarqua aussitôt. Une lueur combative, de retour...
Le Comte, très à l'aise dans ce rôle d'observateur qu'il s'était donné à lui-même par vice, regardait les deux amis échanger des phrases banales. Il avait précisément l'air du chat qui observe des souris avant de les exécuter.
Un domestique servit des coupes de vin de champagne, puis se retira. Chacun prit la sienne. Girodelle portait à toast à la meilleure santé de son épouse lorsque l'on gratta la porte. On demandait Mr le Comte à l'entrée afin de lui remettre un courrier.
Girodelle sorti, ils furent seuls tous les deux. Retour au point de départ, retour à cet après-midi d'hiver dans les ruines de la commanderie...
La conversation reprenait là où ils l'avaient laissée. Ils n'avaient que peu de temps :
« _ As-tu réfléchi ? Veux-tu partir avec moi ? Veux-tu que nous partions tous les deux ? »

Tout se déroula très vite...
Elle était debout, tenant à la main sa coupe encore remplie de moitié, elle cassa le fin cristal sur le rebord de marbre de la petite table qui était à coté d'elle, faisant gicler en éventail le liquide doré. Puis, tenant toujours la coupe, elle leva la main vers l'homme, pétrifié, qui lui faisait face. A cet instant il put voir les hématomes énormes qui marbraient ses avant-bras juste au dessus des poignets. Il pensa alors, qu'il avait vraiment du serrer très fort dans la commanderie. Les morceaux de cristal, coupants comme des lames de rasoir, taillèrent son visage violemment et là il ne sentit plus que la douleur, vive.

« _Mais... pourquoi ? » murmura-t-il, pris de surprise, tout en portant par réflexe sa main à sa joue ensanglantée.
Il vit, dans un éclair, son ancienne amie jeter ce qui restait de la coupe sur le sol, puis quitter la pièce... Il entendit le bruit de ses pas précipités dans l'escalier, puis celui d'une porte qui claque...
Il avait toujours la main sur sa joue ensanglantée lorsque Girodelle rentra dans le salon. Un seul coup d'œil et celui-ci analysa la situation, savourant la violence de la scène qui venait d'avoir lieu.

« _ Excusez-moi, mais je préfère me retirer » dit André ; et il sortit.
Sa joue le brûlait, mais mois encore que son âme. Vers quel abîme Oscar voulait-elle l'emmener ?

21 Janvier 1789.
Deux heures du matin...André avait quand même réussi à trouver le sommeil. Il avait lavé sa blessure, qui était assez profonde, il en garderait probablement une cicatrice, mais cela il s'en moquait. La seule chose qui importait à ses yeux était de retrouver « l'ancienne Oscar » derrière la comtesse « Françoise de Girodelle », qui lui parut aussi violente et perverse que son mari.
Il n'avait pas fermé la porte de sa chambre à clé, mais il avait le sommeil léger et il se réveilla lorsque celle-ci s'ouvrit brutalement.
Il se leva précipitamment. Dans un éclair, il vit une masse blanche auréolée de longs cheveux blonds être violemment jetée au sol, juste aux pieds de son lit. C'était la comtesse, simplement vêtue d'une longue chemise. Puis il le vit, lui, le comte, debout une cravache à la main.

« _ je vous offre une nuit...profitez-en ! »
Et il referma la porte en riant d'un rire de sadique ou de dément.
André se précipita vers son amie, s'agenouilla et lui releva la tête. Si lui, avec sa joue blessée n'était pas dans sa meilleure forme, elle était encore en plus piteux état car Girodelle l'avait cravachée à mort et tout son corps saignait. La peau blanche s'était ouverte en plusieurs endroits. Malgré cela, elle était toujours consciente... elle murmura :

« _Oui ...partons ! Partons le plus loin possible... »


4-la fuite vers la mort

Leur ancienne complicité était enfin revenue ! Il avait fallu ce dernier acte, horrible de la part de Girodelle pour que « Françoise » prenne conscience qu'elle n'avait d'autre choix que la fuite.
André essaya de soigner son amie. Comme tout bon cavalier il avait dans sa chambre une trousse de soin, et un nécessaire pour désinfecter du mieux possible une plaie ainsi que des onguents.
Mais il dut vite y renoncer, le corps entier de la jeune femme était un maelström d'hématomes et de coups de cravaches saignants. Ce fut elle qui l'arrêta :

« _ non, il nous faut fuir au plus vite ! Je sais comme toi de quoi il est capable. »

Elle reprenait le commandement, ses yeux perdaient petit à petit de ton terne qui faisait tant de mal à son ami.
_ Prête-moi une culotte, des bas, une de tes vestes et une paire de bottes. Nous allons sortir sans bruit par les cuisines et aller à l'écurie...
_ ...là, nous prendrons nos chevaux et nous galoperons en direction de Versailles.
_ Non. Vers Paris. N'oublie pas que je suis mariée à ce monstre. A Versailles, tout le monde et mon père le premier, m'obligerait à retourner vivre près de lui.
C'était la vérité, malheureusement. Son regard s'attrista quand elle ajouta :

_Je veux vivre avec toi, mais je l'ai compris trop tard, il me semble...pourras-tu me pardonner un jour ?
_ C'est déjà pardonné. Tu es habillée ? Sortons vite, il ne faut surtout pas faire de bruit ni perdre un instant. »

Tous deux connaissaient bien les aîtres du château et ils arrivèrent dans les écuries sans problème. Oscar grimaçait parfois sous l'effet de la douleur, les blessures laissées pas la cravache la brûlaient autant que si elle avait le feu au corps, mais son ami lui tenait la main et cela atténuait un peu sa douleur, du moins celle du cœur.
Il sella rapidement leur chevaux habituels, tout en leur parlant tout bas calmement, afin qu'ils n'émettent aucun hennissement qui pourrait donner l'alerte à Girodelle ou à un domestique trop zélé. Les braves bêtes, ravies d'aller galoper les regardaient de ce regard marron intelligent et particulier aux chevaux de race.
Pendant ce temps, Oscar s'était assise sur une botte de foin et regardait son ami de toujours s'affairer pour elle. Elle lui présenta une nouvelle fois ses excuses, précisant qu'au fond d'elle, elle ignorait pourquoi elle avait accepté d'épouser Girodelle. Il la fit taire d'un baiser et lui tendit la bride de son cheval. Les montures, prêtes, il était temps pour eux de partir.
Ils se dirigeaient avec leurs chevaux vers l'entrée de l'écurie lorsque les lourds battant de bois faisant office de portes s'ouvrirent violemment. Girodelle leur apparut, un fusil de chasse à la main, celui qu'il utilisait pour la chasse au sanglier. Il avait l'air d'un fou, les cheveux emmêlés, écumant presque de rage. Sans dire un mot il épaula et visa en direction de son épouse. Il fit feu.
André lâcha son cheval et sortir un pistolet qu'il avait volé à Savigny et tira lui aussi. Mais deux ou trois seconde trois tard...
Oui trop tard...il avait certes atteint Girodelle qui s'écroula, touché en plein cœur, mais Oscar aussi gisait au sol le corps transpercé, les chairs déchiquetées par la balle puissante.
Il s'agenouilla près d'elle et essaya de la relever, mais son corps n'était plus qu'une plaie béante.d'où le sang s'échappait de façon abondante. Le liquide rouge coulait aussi à la commissure de ses lèvres.
Couvert du sang d'Oscar, il l'allongea sur la paille, à l'endroit où elle s'était installée quelques instants plus tôt pour lui parler. Elle ne le pouvait plus à présent, son corps ne témoignait plus d'aucun souffle de vie, mais ses yeux eux, lui disaient encore :
« Je t'aime, pardonne-moi... »
Il lui parla, d'amour, de promesses, tout bas, doucement alors que l'envie d'hurler sa douleur le tenaillait. Quelques minutes plus tard les yeux bleus se voilèrent sur son dernier message d'amour, elle venait s'éteindre.
Il ferma les yeux de son amour, puis il se releva et reprit son pistolet abandonné sur le sol. Il ne voulait pas attendre, il ne voulait pas vivre sans elle ne serait-ce qu'une minute de plus.
Une troisième détonation retentit dans la nuit.

Extrait d'une lettre de François Rénier de Jarjayes à Mr de Breuil.

5 Février 1789

(...) Croyez-moi, mon ami, j'ai été très touché de votre présence et de votre attention lors des obsèques de ma fille. Je n'avais pas le courage d'écrire jusqu'à présent, mais je dois à votre amitié des explications.
C'est un drame affreux qui s'est joué entre les murailles de cette demeure de Savigny où vivat ma fille depus son mariage avec le Comte de Girodelle. C'est un tragédie effroyable, et moi son père, je n'avait rien soupçonné, je n'ai eu aucun pressentiment ; je la croyais heureuse. Comme ses sœurs, une fois mariées, elle ne m'avait plus donné de nouvelles, elle non plus, je n'ai rien trouvé d'étrange dans cet isolement à Savigny. Je m'en voudrais toujours de n'avoir rien deviné. J'aurais du empêcher cela .
(...) Si vous saviez dans quel état était le corps de ma fille lorsque, alerté par un domestique de mon gendre, je me suis rendu à Savigny quelques heures après le triple meurtre ! Déchiqueté par une balle servant à tuer les sanglier, certes, mais surtout couvert de plaies ensanglantées et d'hématomes. J'ai toujours, depuis, cette image devant mes yeux...
(...) Je ne peux vous expliquer ce qui s'est passé. J'ai bien sûr questionné les domestiques, qui ne m'ont appris qe peu de choses, « Mme la Comtesse était souvent souffrante et Mr le Comte assez violent avec elle »... Mais dans la chambre d'André Grandier, j'ai trouvé un journal qui m'a tout appris sur les derniers mois de sa vie.
(...) Oui mon ami, j'avais donné ma fille à un monstre. Je m'en veux trop pour survivre longtemps à cela ; le chagrin que j'éprouve est insupportable.
Comment de telles choses peuvent-elles se produire de nos jours ? Comment pourrions-nous éviter de tels drames ? Nous vivons une époque troublée et cette aire engendre des monstres de cruauté. Ma malheureuse enfant était tout pour moi, et si j'ai commis des erreurs envers elle c'était par amour, avant tout.
(...) Je suis soldat, je vais me jeter dans le premier combat à venir pour la cause de notre Roi, et ce combat, croyez-moi, sera pour moi mortel. Mais en attendant, c'est toute mon amitié envers vous qui vous le demande en grâce : ne cherchez pas à me revoir.

Votre ami, qui est un homme déjà mort,
F.R de Jarjayes

 

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