Adieu Oscar
André fut le premier à se réveiller, et son premier geste fut de s'assurer qu'Oscar était toujours à ses côtés. Elle était bien la, serrée contre lui, la tête posée sur sa poitrine. Elle s'était accrochée à sa chemise, les poings fermés, comme si elle avait peur qu'il ne s'en aille. Cela le fit sourire un instant, mais alors il remarqua les traits crispés du doux visage. Elle avait gémit cette nuit, terrorisée par des cauchemars d'où il était exclu. Et elle avait toussé. Ce n'était pas la petite toux sèche du début, mais des quintes longues et ininterrompues qui devaient lui déchirer la poitrine. Sa pauvre Oscar... André ne voulait même pas penser à ce qui aurait pu arriver si elle avait continué à diriger la Garde Royale. La connaissant, elle aurait agit jusqu'au bout, portée par sa passion. Heureusement, elle allait arrêter... Il fut alors ramené à la discussion qu'ils avaient eu la veille. 'Heureusement' venait il de penser... Cela n'était pas si sur. Que deviendrait Oscar sans son métier, dans un milieu qui lui était totalement étranger ? Elle avait eu raison, une fois de plus. Il était à présent son seul point de repère, son point d'ancrage. Ce n'était pas étonnant qu'elle fasse des cauchemars. Elle avait tout perdu en l'espace d'une journée. Et tout ça par amour pour lui.
Oscar, encore endormie, se mit à bouger, et une mèche de ses cheveux couleur d'or vint se déposer comme un papillon sur sa joue. André murmura, plus pour lui même que pour la jolie ex-colonel qu'il tenait dans ses bras :
"Je serai là, Oscar. Toujours là."
Ce fut le moment qu'Oscar choisit pour ouvrir un oeil.
"Je sais. Merci."
"Tu es prête ?"
"Je crois que même si je m'étais préparée pendant un siècle, je ne serais pas prête. Mais je n'ai pas le choix."
Oscar se leva alors. André la vit se diriger vers son uniforme, qu'elle avait délicatement posé sur une chaise, puis s'arrêter. Alors, tout doucement, elle se détourna et prit la direction d'un petit coffre de bois ou elle possédait des affaires de rechange. Elle en sortit un pantalon couleur de rouille, une chemise blanche aux larges manches qu'elle appréciait tant et une cape sombre. Puis elle se tourna vers lui, souriante. Mais André sentit que c'était un sourire qui cachait sa détresse. Elle demanda d'un ton badin, comme s'il ne s'agissait que d'une promenade :
"Et ou m'emmènes tu ?"
André sortit à son tour du lit et vint l'encercler de tout son corps.
"Tu verras bien..."
Quand ils sortirent dans la lumière du matin, la caserne entière était assemblée, dans la cour. Alain approcha, mit sa main à sa casquette et claqua des talons. La caserne entière raisonna du claquement de cinquante paires de bottes.
"Colonel, je vous salue."
Oscar fut émue, et ne sut quoi répondre. Alain s'approcha d'elle, et lui tendit la main, fraternel.
"Permettez à un simple roturier de vous serrer la main."
Oscar prit cette main tendue, et, prise d'une impulsion subite, le serra dans ses bras. Ce fut au tour d'Alain d'être ému.
"Jamais je ne vous oublierai, colonel...Et quoi que vous disiez, et quoi que le roi dise, vous êtes toujours mon colonel."
Oscar s'éloigna et Alain s'approcha d'André, pour le serrer à son tour la main. Il lui dit, assez bas pour que lui seul l'entendre :
"Prends soin d'elle, elle le mérite."
Puis ils se lâchèrent la main. Ce fut comme un signal, tous les hommes arrivèrent autour d'eux. Ce ne fut qu'une suite d'accolades,de rires, de chants... Pendant ce temps, les chevaux avaient été amenés dans la cour, et il fut bientôt temps de se séparer. Oscar et André s'approchèrent de leurs chevaux respectifs et montèrent en selle. Ce fut ce moment la que choisit Girodelle pour arriver dans la caserne.
"Dieu merci, Oscar, vous êtes encore la. J'ai bien cru que j'allais vous manquer."
"Qu'y a-t-il Girodelle ? Des nouvelles du roi ?"
"Malheureusement non. Je tenais juste à vous saluer avant votre départ. J'ai aussi un message de votre père."
"Mon père ? Que dit-il ?... Vous pouvez parler sans crainte, j'ai une entière confiance en mes hommes."
"Bien... Votre père vous fait dire de lui pardonner ses paroles de la veille. Il ne veut que votre bonheur, Oscar... Il m'a aussi demandé de vous donner ceci."
Girodelle descendit de cheval et tendit une bourse à Oscar.
"Merci Monsieur...Je...Je ne sais que dire."
"Alors ne dites rien. Mais laissez à votre père une place dans votre coeur. Il ne peut reprendre ce qu'il a dit, son honneur le lui interdit. Et vous savez mieux que quiconque ce que l'honneur veut dire pour un Jarjayes, n'est ce pas Oscar ?... Donnez lui de vos nouvelles, le temps apaise bien des blessures."
"Je n'y manquerais pas. Merci pour ces précieux conseils, Girodelle...Et pour tout le reste aussi."
Puis Oscar se tourna vers André.
"Très bien? Je crois que cette fois ci nous pouvons y aller."
C'est alors qu'Alain prit la parole :
"Tant qu'on en parle, où allez vous ?"
"Je ne sais trop. André n'a rien voulu me dire."
"Alors André, ne nous le cache pas ! On a le droit de savoir ou vous vous trouverez !"
"Pour ne rien vous cacher, nous allons à Arras."
Oscar, surprise, se tourna vers André. Il intercepta le regard et ils eurent un sourire de connivence.
"Et bien, je crois qu'il serait mauvais pour notre fierté de prolonger trop longtemps ces adieux.Girodelle, je vous confie ces hommes. Ecoutez les autant qu'ils vous écouteront. Ce qu'ils ont à vous apprendre vous sauvera sans doute la vie un jour prochain."
Puis la jeune femme se tourna vers ses troupes.
"Messieurs, ce fut un honneur de vous commander."
"vous serez toujours les bienvenus ici !!"
Cria quelqu'un, parmi les soldats. Un approuvement collectif salua cette remarque. Sans un mot, Oscar et André acquiescèrent. Puis, d'un même mouvement, ils talonnèrent leurs chevaux qui se mirent au galop, quittant la cour. Ce ne fut qu'alors que Girodelle se permit de murmurer :
"Je vous en prie, Oscar, prenez garde à vous..."
Alain s'approcha de lui.
"Et bien, colonel, quelle est donc cette mélancolie ?"
Girodelle, contrairement à ses habitudes, se confia à l'homme qui se trouvait à ses côtés. Instinctivement, il sentait qu'il pouvait lui faire confiance.
"J'...J'ai ...Une douleur au fond de moi... Et j'ai l'impression que rien ne pourra l'arrêter."
"C'est ainsi qu'elle revivra toujours en nous. Elle a traversé nos vies comme un éclair. Et pourtant, son souvenir demeurera à jamais gravé en nous."
Girodelle regarda Alain, lequel avait toujours les yeux rivés vers l'endroit ou se trouvait Oscar, cinq minutes plus tôt.
"Vous parlez d'elle comme si elle était morte !"
"Je crois pourtant que nous lui avons évité la mort. Je... Je ne sais pas pourquoi... Je le sais. Mais il est tellement dur de se dire qu'on ne la verra plus jamais nous commander. C'est... Une sorte d'adieu."
Girodelle eu alors un sourire douloureusement triste et compatissant.
"Vous aussi ?"
"Quoi ?..."
"Vous l'aimiez..."
Alain se rebiffa.
"Non !! C'est...Un noble ! J'admirais mon colonel ! Je... Je..."
Il baissa la tête, vaincu.
"Comment en aurait il pu être autrement ? Elle est comme un soleil qui illuminait bien des vies. Son regard était doux. Elle a fait face, seule, au destin... Et elle a gagné."
"Elle nous manquera, à tous deux."
"Non... Elle va manquer à chaque homme présent ici... Ne croyez vous pas qu'elle ait touché chacun de leurs coeurs ? Mais au moins nous avons la consolation de savoir qu'elle est la, quelque part..."
Girodelle, après un moment de silence prit la parole, d'un ton plus assuré.
"J'ai l'impression que vous n'êtes pas tous les jours aussi vulnérable."
Alain le regarda enfin, un éclair de malice traversant ses yeux marrons.
"Vrai ! J'ai pour habitude de mener la vie dure aux nouveaux colonels. Et ce n'est pas parce que vous avez pris la suite d'une amie que je vais changer mes habitudes. Oscar elle même en a fait les frais, en son temps !"
~~~~~~~~~~~~~~~~~@~~~~~~~~~~~~~~~~~~
André leva le nez du champs de pommes de terre qu'il cultivait, et vit Oscar. Elle aussi venait de se redresser. Elle était belle, peut-être même plus qu'avant, si c'était possible. Pour travailler, elle avait enfilé une de ses chemises et un pantalon marron. Les gens du coin avaient eu du mal à comprendre... Une femme qui s'habillait en homme. Ceux qui connaissaient déjà Oscar avaient eux aussi été surpris, mais pour d'autres raisons. Jamais ils n'avaient soupçonnés qu'elle puisse être une femme. Son Oscar... Elle était heureuse maintenant. Elle avait repris les couleurs qu'elle avaient perdu en Décembre, et même cette toux qui inquiétait si fort André s'était atténuée pour finalement disparaître complètement. Et puis...Elle riait à présent. Souvent. Mais ce bonheur avait été chèrement acquis. Oscar avait souffert, au début...André se souvint
~~~~~~~~~~~~~~~~~~@~~~~~~~~~~~~~~~~~~
Cela faisait maintenant près de sept mois qu'ils étaient arrivés. Les débuts avaient été difficiles. Avec l'argent du Général, ils avaient acquis un lopin de terre et une petite maison, dans les alentours d'Arras. André l'avait embellie, et elle eu très vite bonne allure. Oscar disait que cette maison inspirait le bonheur. Et pourtant... Tout son mode de vie avait changé. Et c'est sans doute le moment de toute sa vie ou Oscar eu le plus de courage. Ils n'étaient pas riches, au début, et Oscar avait du, elle toujours habituée à se faire servir, apprendre à tenir la maison. Ses mains si douces rougissaient parfois sous l'effet du froid, quand elle devait aller laver le linge au lavoir. Un soir, André avait même pleuré sur ses pauvres petites mains. Pourtant, il en faisait autant qu'elle dans la maison, mais, en contrepartie, Oscar avait exigé de faire les mêmes travaux que lui dans les champs. Jamais elle ne se plaignait. Mais André savait que les gens se retournaient sur son passage, et murmuraient des choses méchantes.
"Regardez la, la noble, elle fait moins la fière maintenant."Disaient certains.
"Quelle inconvenance, elle s'habille comme un homme..."Répondaient d'autres.
"Et ce n'est pas tout ! Savez vous qu'elle vit dans le péché avec un homme ?"
"Il parait que ce n'est que pour se faire oublier de la cour."
Ou alors c'était des colportages malsains, répétés encore et encore, jusqu'à ce que ça fasse le tour du village.
"Savez vous ce que j'ai entendu dire ? Elle se bat à l'épée..."
"Plus maintenant, vous déraisonnez..."
"Pas du tout ! Pierre les a vu, elle et son amant, se battre ensemble. Il a même cru qu'ils allaient s'entretuer."
"Mon Dieu, quelle honte !"
Des rires méchants fusaient parfois, et André avait vu de ses yeux son amour se raidir, les jointures des doigts blanchissant, et passer son chemin. Une fois pourtant, elle ne put se contenir. André l'accompagnait au marché, et cela n'avait fait qu'attiser les commérages. Oscar s'était retournée, une flamme dangereuse dans les yeux, et avait apostrophé une grosse femme d'environs cinquante ans qui riait, la regardant en coin.
"Puis je savoir, madame, ce qui provoque votre hilarité ?"
La paysanne se troubla.
"Je..Heu...Mais...Rien ma Lady."
"Si ce que vous dites est si drôle, dites le moi, que nous rions ensemble !"
"...."
Oscar se tourna, toisant la foule hostile.
"Si vous avez des questions a me poser, faites le donc ! Si vous avez des remarques à me faire allez y ! Ayez le courage de me dire en face ce que vous murmurez derrière mon dos...Personne n'ose s'avancer ? Je vais donc répondre à des commérages sans visage... Ce n'est pas intelligent de rire de ce qu'on ne connaît pas. C'est vrai, je suis de noble naissance et je vis avec André...Est ce cela qui est risible ? ... Je ne crois pas que l'amour soit risible. Mais peut être faut il le connaître pour en apprécier ce qui en fait la beauté et par la comprendre ce que je dis..."
"Elle a raison."
La foule, qui s'était amassée autour d'Oscar et d'André s'écarta, laissant passer le père Sugan.
"Pourquoi avons nous adopté ce comportement si abject envers eux ? Pour la majorité d'entre nous, nous les connaissons depuis leur enfance. Il y a un an à peine, nous les accueillions avec joie... Ont ils donc tant changés ? Ce n'est pas parce qu'elle est noble qu'il faut faire retomber sur eux toute la colère que nous ressentons envers cette classe. Nous connaissons la valeur de leurs coeurs. Vous savez tous qu'ils ont sauvés mon fils, Gilbert, me rendant mon bien le plus précieux. Et cela sans rien demander à personne... Alors non, je ne vous laisserais pas leur faire de mal."
Ce fut à partir de ce moment là qu'Oscar et André furent admis au sein de la communauté.
C'est en Mars, au soir d'une journée ou il n'avait pas cessé de neiger, qu'André avait demandé Oscar en mariage. Comme le chevalier qu'il avait vu sur une gravure étant enfant, il s'était agenouillé pour lui demander sa main. Oscar avait sourit, et était tombée à genoux, en face de lui. Il l'avait serré dans ses bras, tremblant d'incertitude. Après tout, en acceptant son nom, elle perdait ses dernières chances de retourner un jour à la cour. Plus rien, pas même son nom, ne la rattacherait à la noblesse. Elle deviendrait une roturière. Ce fut la, la tête au creux de son épaule, qu'elle avait prononcé le 'oui' symbolique.
Il se marièrent en Mai, sous un chaud soleil printanier. Tous leurs amis étaient présents. Ils avaient tenu à venir, malgré les évènements qui se précipitaient à Paris. Ainsi, Rosalie et Bernard étaient venus, et Girodelle, et Alain... Les Gardes Françaises au complet étaient réunis, rendant par la un ultime hommage à leur ancien colonel. Grand Mère aussi était la, et elle ne pouvait s'empêcher de pleurer en voyant les deux enfants de son coeur sur le point d'unir leur destinée. Pendant quatre générations, les Grandier avaient servis les Jarjayes. Voir ces deux familles que tout opposait s'unir grâce à un mariage d'amour était un merveilleux présage aux yeux de Grand Mère. Dans ses bagages, la vieille nourrice avait amené à Oscar la robe de mariée de sa mère, toute de dentelle et de soie. Certes, cela tranchait un peu dans la petite église d'Arras, mais qu'importait. Oscar n'allait tout de même pas se marier en bottes et en chemises ! Grand Mère avait apporté un autre cadeau avec elle. En effet, le Général s'était déplacé. Oscar l'avait prévenu de son mariage, mais il n'avait pas répondu. Ce fut donc avec beaucoup d'émotion qu'elle le vit sortir du carrosse, à la suite de son ancienne nourrice.
"Père...?...Je suis heureuse de vous voir."
Le Général, pour la première fois de sa vie, eut un geste très tendre envers sa fille. Il s'approcha d'elle et la prit dans ses bras.
"Mon enfant, mon cher enfant...Dieu que vous m'avez manqué Oscar ! Je ne pensais pas que votre absence laisserait un tel vide au château..."
Oscar se laissa aller dans les bras paternels.
Une fierté légitime gonflait la poitrine du général lorsqu'il mena sa fille à l'autel. Il faut dire qu'il y avait de quoi. C'était la plus jolie mariée qu'on ait jamais vu à cent lieux à la ronde. Elle était fine, aristocratique, mais aussi d'une simplicité touchante.
C'est ainsi qu'Oscar de Jarjayes devint Oscar Grandier.
Mr de Jarjayes ne put supporter l'état de pauvreté dans lequel vivait sa fille.
"Mais père, tout le monde vit dans ces conditions."
Fut la réponse d'Oscar.
"Que m'importe. Tout le monde n'est pas ma fille."
Sans écouter les récriminations de son enfant, il lui donna de quoi vivre confortablement jusqu'à la fin de son existence.
"De toute façon, c'est ta dot...Que tu t'es toi même constitué en tant que Colonel. Cet argent te revient."
Oscar ne trouva plus rien à redire.
Quelques jours plus tard, le général s'en alla, rassuré quand a l'avenir de sa fille. Elle était heureuse. Une correspondance fournie s'établit entre le père et la fille. Parfois même, quand l'atmosphère de Versailles lui pesait trop, il venait rendre visite au jeune couple. Mme de Jarjayes l'accompagnait parfois. Sa santé fragile rendait ces voyages pénibles, mais il lui plaisait de voir enfin l'harmonie régner entre le père et la fille.
André et Oscar utilisèrent une partie de l'argent reçu à agrandir leur demeure, et à employer une servante. André suggéra à Oscar qu'elle pouvait arrêter de travailler aussi durement, mais elle accueillit ces propos avec colère. En effet, elle se refusait à se complaire dans l'oisiveté.
"Ne rien faire me couperait des gens plus sûrement que ma naissance. Même si nos conditions de vie s'améliorent, je ne veux pas oublier. C'est pourquoi je continuerai à travailler."
Et Oscar tint parole. Elle continua à s'occuper de leur terre, à labourer, à semer, tout cela aux côtés d'André. Seulement, elle laissa les travaux ménager à leur servante, utilisant les temps ainsi libéré à un projet qui lui tenait à coeur. En effet, elle décida d'apprendre à lire et à écrire à ceux des habitants d'Arras qui le voulaient. Bientôt, tant de personnes voulurent apprendre qu'elle ne put faire face seule et André lui apporta son aide. Ils étaient tous deux d'accord la dessus. Seule l'instruction permettrait l'évolution des mentalités. Le fossé était trop grand entre les nantis et les déshérités, les nobles et les non nobles. Ce n'était pas sans inquiétude qu'Oscar suivait les évènements qui se déroulaient à Paris. Les Etats Généraux avaient étés réclamés. Mais dans un système de monarchie absolue, quel pouvoir pourraient ils avoir ? De l'endroit ou elle se trouvait, elle voyait bien combien la colère était grande parmi le 'petit peuple'. On méprisait le roi, qu'on trouvait trop faible, mais on détestait la reine.
Pauvre Marie Antoinette...Le peuple Français ne l'avait jamais comprise.
Oscar, elle, souffrait pour sa reine. Malgré les années, elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver envers elle ce besoin de la protéger, qu'elle avait ressenti la première fois qu'elle l'avait vu, à 14 ans. Oscar avait envie de voler jusqu'à Versailles pour prévenir sa reine, lui dire que le peuple souffrait trop, qu'il fallait l'écouter pour éviter que le pire n'arrive. Mais comment faire ? Elle n'avait plus ses entrées à la cour. Elle ne pouvait qu'assister, impuissante, à la montée de haine envers la reine. Comment ces gens auraient ils pu comprendre que sa froideur n'était qu'une façade, pour tenter de cacher sa timidité et sa peur. Comment auraient ils pu comprendre que ses dépenses tentaient d'apaiser une blessure toujours à vif, celle de son coeur qui se mourrait d'un amour partagé mais malheureux.
Si elle avait pu, elle aurait sauvé sa reine, mais elle n'en avait pas les moyens et ne pouvait que craindre en l'avenir.
André, pour sa part, était plus optimiste.
"Tu verras," disait il volontiers,
"le roi n'est pas fou, il écoutera les représentants du peuple."
~~~~~~~~~~~~~~~~@~~~~~~~~~~~~~~~~~~
Le bruit des cloches sonnant à toutes volées tira André de sa rêverie. Le bruit familier n'aurait pas du l'inquiéter, pourtant le jeune homme sentait que quelque chose n'allait pas. On n'était pas Dimanche, il n'y avait pas de noce de prévue, ni d'enterrement d'ailleurs...Les cloches auraient du rester silencieuses. Le bruit sembla s'amplifier de seconde en seconde dans sa tête et il sentit les poils de son épine dorsale se hérisser. Pourquoi sonnaient elle alors ? Un malaise profond le submergea, malaise qui, il s'en rendait compte maintenant, était resté latent en lui depuis son réveil.
Il regarda Oscar. Elle aussi était tendue, et son regard était braqué vers les clochers d'Arras.
Elle était plus que tendue, réalisa André, elle était livide.
Comme si la mort l'avait frôlée.
Le jeune homme s'approcha de sa femme, par derrière, et la prit dans ses bras. Comme réveillée d'un cauchemar, elle sursauta.
"Ce n'est rien Oscar, sans doute un messager qui vient d'apporter des nouvelles de la capitale."
"Alors pourquoi sonnent elles aussi longtemps ? Non André, c'est beaucoup plus grave que ça..."
Comme pour confirmer ses dires, un cri se fit entendre.
"Colonel, André !"
C'était Gilbert Sugan, le fils du père Sugan. Il avait bien grandit depuis ce fameux soir ou Oscar l'avait emporté dans ses bras, pour l'emmener chez le médecin. Depuis, l'enfant, puis l'adolescent, puis l'homme, lui avait voué un amour, une reconnaissance et une admiration sans borne. Jamais il n'avait admis qu'Oscar puisse ne plus être colonel. Et c'était pour respect pour cet ange tombé du ciel qu'il ne l'avait jamais appelé autrement que colonel.
Pour l'instant, Gilbert était rouge et essoufflé, et c'est avec grand peine qu'il réussit à dire :
"La...Bastille...Elle vient....D'être prise. C'est une compagnie...De Gardes Française, celle de Mr de Girodelle, qui a dirigé les canons. Il parait que c'est leur colonel qui était en première ligne. Il n'a été que légèrement blessé."
Oscar chancela.
"Alors, Gilbert, c'est un soulèvement ?"
"Non colonel...C'est la révolution !"
Puis ce messager s'en fut apporter la bonne nouvelle à ceux qui n'étaient pas dans le village. Oscar ne bougea pas, et resta appuyée contre André.
"Ca aurait pu être toi..."
"Que veux tu dire ?"
"Tu le sais parfaitement. Je ne fais que mettre en parole ce que tu penses. Tu aurais pu prendre la Bastille si tu n'avais pas désobéi au roi."
"Je ne regrette rien..."
"Peut-être pas consciemment. Mais tu n'oserais pas me dire que tu n'aurais pas aimé mener tes hommes à la victoire. Tu as pris fait et cause pour la révolution, mon amour, et je crois que tu étais déjà du côté du peuple lorsque tu as rendu ta charge. L'amour de ton passé et surtout de ton métier est encore trop ancré en toi pour que tu n'ais pas de telle pensées."
"C'est vrai, j'avoue que j'aurai voulu...Mais qui sait ? Je serais peut être morte..."
Un poignard déchira le coeur d'André. Qui sait ? Peut-être avait elle raison après tout...
Oscar, son Oscar morte ?...
Il en serait mort lui aussi.
André embrassa passionnément les cheveux d'or d'Oscar et posa ses mains sur son ventre.
Depuis trois mois environ, André était émerveillé par sa femme. Lui qui l'avait si souvent bousculée, frappée et même parfois blessée, il n'osait plus la toucher qu'avec précaution tellement il avait peur de la briser. Sous ses doigts, il sentant la douce rondeur de ce ventre qui chaque jour grossissait un peu plus. Cela le fascinait.
Ce qu'il sentait, là, sous sa main, c'était la vie. D'eux deux était née une vie, une vie qui faisait encore partie d'Oscar mais qui bientôt prendrait son envol pour mener sa propre existence.
Mais lui, André Grandier, serrait toujours là pour le guider, ce petit être. Il avait enfin réalisé son rêve d'enfant, il avait fondé une famille.
Oscar se retourna, et dit cette phrase énigmatique :
"Nous avons vaincu le sort André."
Puis elle lui sourit et ils s'embrassèrent.
On était le 14 Juillet 1789.
_________________
FIN
Aucun commentaire pour l'instant, soyez le premier à laisser un commentaire.