La mort du colonel
Le matin trouva Oscar et André enlacés, tous deux encore endormis. Oscar fut la première à se réveiller. Elle resta la, sur la poitrine d'André, l'écoutant respirer. Elle entendait son coeur battre, si droit, si fort...Jamais elle ne saurait dire à quel point elle l'aimait... Se tirant de la douce torpeur dans laquelle elle se trouvait, Oscar s'assit sur le lit. La encore, elle ne put s'empêcher de jeter un regard sur André. Il semblait détendu et il souriait. Ses cheveux étaient ébouriffés, comme tous les matins, ou peut-être l'étaient ils un peu plus aujourd'hui...
Cette pensée fit sourire Oscar. Elle se leva et enfila prestement une chemise qui traînait par terre. Bien trop grand pour elle, le vêtement appartenait à André. La jeune femme s'enveloppa dedans et se dirigea vers la fenêtre, dont elle tira les rideaux. Le givre avait dessiné une dentelle de glace sur les carreaux, mais cela n'empêcha pas Oscar d'admirer le spectacle qui s'offrait à elle. Le soleil se levait à peine, mais déjà, sa lumière étincelait sur la blancheur de la neige.
"Ainsi, il s'est finalement décidé à neiger. Tout semble adoucit sous le blanc manteau. Peut-être que le roi en ressentira lui aussi les effets. Il vaudrait mieux pour moi...Mais qu'importe en fait, même si j'en avais la possibilité, je n'échangerai cette nuit pour rien au monde..."
Inconsciemment, Oscar souriait. Tout à coup, deux bras puissants l'enlacèrent, coupant court ses pensées, et une masse de cheveux bruns se posèrent sur son épaule alors que des lèvres chaudes embrassaient sa joue. André s'était levé sans bruit, et avait rejoint la femme qu'il aimait
Oscar se retourna dans ses bras le regard malicieux. Au lieu des mots tendres qu'il attendait, elle l'accueillit par un :
" Aïe ! tu piques !" Moqueur.
Puis elle le regarda droit dans les yeux, lui offrant le sourire dont il était devenu dépendant, et lui dit :
"Bonjour, toi..." Avant de l'embrasser.
Quand ils rompirent leur baiser, André la serra fortement contre lui. Puis, se souvenant combien ce jour était spécial, il lui murmura à l'oreille :
"Bonjour mon amour. Je bénis ce jour qui t'a vu naître."
Puis il chercha à nouveau ses lèvres qu'elle lui abandonna. Pourtant, il la sentit tendue et lui en demanda la raison.
"Oh, André...Tout est si différent aujourd'hui...Ce n'est pas seulement parce que c'est mon anniversaire, mais j'ai l'impression que tout à changé en moi...Ce qui est sans doute vrai."
"Ce n'est pas tout." Fut la constatation d'André.
"Tu as raison. J'ai un pressentiment André...Quelque chose qui nous guette...Qui en veut à notre bonheur...Comme si le destin voulait à tous prix nous séparer."
André serra instinctivement sa compagne contre lui. Il ne savait que trop bien que ses 'pressentiments' étaient souvent vérifiés. La dernière fois qu'Oscar en avait eu un, il s'était moqué d'elle...Et avait perdu un oeil. Elle se laissa aller contre lui et reprit la parole.
"Le roi va sûrement m'envoyer quelqu'un, à cause de ma conduite, hier soir. Un grand combat va se dérouler aujourd'hui."
Pendant qu'ils parlaient, la caserne s'était réveillée.
Soudain, Oscar tressaillit et bondit hors des bras d'André.
"Mon Dieu ! Il faut que je me prépare ! André, j'avais demandé aux soldats de se rassembler ce matin, pour l'entraînement ! Tu aurais pu m'y faire penser ! Si je suis en retard, le capitaine va sûrement venir frapper et s'il nous voit...Je préfère ne pas imaginer. Prépare toi !"
Avant d'obéir à Oscar, André la regarda quelques instants. Voyant qu'il restait sans bouger, elle enleva sa chemise et la lui jeta au visage. Puis elle se mit à la recherche de ses propres vêtements. L'uniforme d'André étant plus simple, il eut fini avant elle. Ce fut donc lui qui boucla la large ceinture qui masquait la finesse de la taille de sa bien aimée. Il allait se diriger vers les brosses quand Oscar le retint. Elle lui prit la main et entre ouvrit la porte de son bureau.
"Ils vont se demander où tu es passé si tu n'est pas présent pour le petit déjeuner. Surtout que tu dois encore te raser et te peigner. Va ! On se retrouve tout à l'heure."
André acquiesça. La jeune femme regarda furtivement dans les couloirs, pour voir si personne ne venait, puis elle lui fit signe que la voie était libre. Devant ce visage irradiant de beauté, dont les cheveux emmêlés lui rappelait combien la nuit avait été courte, André ne put résister. Au mépris du danger, il mit ses mains en coupe autour du fin minois et l'embrassa passionnément, quoi que brièvement. Puis il s'enfuit en courant. Oscar n'eut même pas le temps de le réprimander. Alors elle sourit, secoua la tête, puis referma doucement la porte.
Oscar se battait contre Lassal. Elle avait remarqué un défaut dans sa défense, et elle essayait de corriger ce défaut. Cela pouvait lui être fatal, lors d'un combat.
"Lassal, m'écoutez vous oui ou non ? Quand vous vous fendez pour m'attaquer, vous laissez votre coeur à découvert ! Tenez vous donc si peu à la vie ?"
Le jeune homme rougit sous la réprimande.
"Mais, colonel...."
"Je ne veux pas d'excuses. Remettez vous en position !"
Tout autour d'eux, la caserne résonnait de bruits de lames se croisant, de souffles bruyants... Ses hommes ne prenaient pas les entraînements à la légère. Ils savaient qu'un jour, leur survie risquerait de dépendre de ceux ci. C'est aussi pourquoi ils écoutaient attentivement les directives et les conseils du colonel. Il savait se battre, la preuve en avait été faite à plusieurs reprises. Seul André pouvait se mesurer à lui...Et encore...
Oscar était fière de ses hommes. Ils apprenaient vite et savaient manier leur épée. Lassal, qui, pour le moment, reprenait son souffle, venait de comprendre ou était son erreur. Elle ne le laisserait pas oublier à nouveau... Sur ses bonnes pensées, le colonel de Jarjayes fondit sur le soldat. Celui ci para son attaque et essaya de la prendre en défaut. C'était sans compter sur l'ingéniosité et la science de l'escrime d'Oscar. Elle virevolta avec grâce et évita le coup. Elle prit le temps d'adresser un sourire moqueur à son adversaire, et reprit le combat.
C'est ainsi que Girodelle trouva la caserne, quand il en passa les portes. Personne ne prit garde à son arrivée, et il resta quelques minutes à admirer les combats. Il n'y avait pas à dire, Oscar faisait un bon travail avec ses hommes...
Se souvenant de l'objet de sa visite, il rechercha le colonel. Quelle ne fut pas sa surprise de la trouver au milieu de la cohue, couverte de poussière, se battant contre un de ses fantassins ! Un des avantages que réservait le grade de colonel était de ne plus avoir à subir ces entrainements...Mais Oscar était différente, il ne le savait que trop bien... Il se décida enfin à signaler sa présence.
"Colonel !"
Oscar tourna les yeux vers lui, une lueur de surprise, puis de résignation dans le regard. D'un geste gracieux, elle suspendit le combat qu'elle menait contre un jeune homme que les taches de rousseur rajeunissait encore. Puis elle se dirigea vers lui, d'une démarche militaire. Le coeur de Girodelle chavira. Même ainsi, même en colonel, elle ravissait son coeur. Pourquoi fallait-t-il donc que ce soit lui qui lui apportasse cette dépêche ? Elle s'était approchée de son cheval sans qu'il ne s'en rende compte, et le son de sa voix le fit sursauter.
"Girodelle ? Qu'est ce qui vous amène par ici ? J'espère que vous ne venez pas me relancer de vos assiduités. Ma réponse avait pourtant le mérite d'être claire !"
"Je suis en service commandé, colonel. Le roi vous mande. Tout de suite. Voici la missive signée de sa main, attestant de ce que je dis. Jusqu'à votre retour, c'est moi qui assurerait le commandement de votre armée."
Oscar, qui était en train de s'épousseter, arrêta brusquement son geste, prit la missive et le regarda avec colère :
" Prendrez vous donc toujours ma place ?"
"Ce sont les ordres du roi, colonel, je ne fais qu'obéir..."
"Bien...Au revoir donc, Mr de Girodelle."
Oscar tourna les talons et se dirigea vers les écuries. Girodelle n'y tint plus. Il fallait qu'il parle, qu'il soulage ce coeur qui pesait maintenant trop lourd pour lui !
"Oscar !"
L'interpellée se retourna, furieuse.
"Oscar, je voulais seulement vous dire...Je vous demande pardon...Jamais je n'ai pensé que tout irait aussi loin...J'ai été égoïste...Pardonnez moi colonel...Et puissiez vous être heureux."
Les bruits de la caserne s'étaient tus. Tous regardait Oscar. Tous savaient que quelque chose n'allait pas. Ce fut d'une voix ferme, qui ne tremblait pas, que le colonel reprit la parole :
"Messieurs, je dois m'absenter quelques heures. Je vous confie au commandement de Mr de Girodelle. J'ai toute confiance en lui."
Puis elle se tourna vers le comte et ajouta, baissant un peu la voix :
"Je vous pardonne, monsieur. Et je vous remercie de ce que vous m'avez permis de découvrir."
Sur ces bonnes paroles elle s'en fut, et Girodelle resta seul, face à des hommes qu'il ne connaissait pas.
Oscar finissait de seller son cheval et s'apprêtait à monter dessus quand une voix familière l'arrêta :
"Les dés sont jetés n'est ce pas Oscar ?"
Elle prit le temps de finir de monter en selle avant de répondre :
"Je crois, oui. Le roi exige ma présence le plus tôt possible...Et je doute que ce soit pour me féliciter. Mais je savais à quoi je m'exposais, je n'ai donc pas le droit de me plaindre."
"Veux tu que je vienne ?"
"Non, ça ne servirait à rien. Tout au plus risquerais tu ta tête pour avoir aimé une noble. Et je tiens trop à ta tête pour risquer qu'il lui arrive la moindre chose."
André sortit de l'ombre et s'approcha de son colonel. Il lui prit la main et l'embrassa.
"Je suis là, Oscar. Tu n'as rien à craindre."
"Je sais. C'est étrange...Ce matin encore, j'avais peur de cette entrevue. Plus maintenant. Ce qu'il peut me dire me laisse indifferente...Je t'aime André."
"Moi aussi..."
Oscar lui sourit puis dégagea sa main. Elle prit les rênes de son cheval et le mit au pas, pour sortir de l'écurie. Avant qu'elle ne fut hors de portée, André lui lança un dernier conseil :
"Fais attention à toi ! Moi aussi je tiens trop à ta tête pour risquer de la perdre ! S'il le fallait, je partirais à l'assaut de la Bastille pour te sauver !"
"Je ferais attention, promis. Comme d'habitude !"
Bien que cette affirmation n'eut rien de rassurant, il la laissa partir. Après tout, il n'avait aucun moyen de l'en empêcher...
"Colonel des Gardes Françaises Oscar François de Jarjayes !"
Ce fut par ces titres un peu pompeux qu'Oscar fut introduite dans les appartements de sa majesté Louis XVI, après avoir attendu dans l'antichambre pendant des heures. Un coup d'oeil lui suffit pour apercevoir le roi. Il était assis sur un trône, en habits d'apparat et traîne de velours rouge. Mais quelle ne fut pas sa surprise de voir son père, agenouillé devant le roi !
Sans en laisser rien paraître, Oscar s'avança dans la pièce et s'agenouilla elle aussi devant son roi. Elle attendit longtemps une permission de se relever qui ne vint pas. Enfin, le roi prit la parole :
"General, vous pouvez vous relever."
Oscar entendit les bruissements de tissu qui accompagnèrent les mouvements de son père. Elle même ne pouvait rien faire, le roi ne lui ayant pas adressé la parole.
"Monsieur, le comportement de votre fils, ou, devrais je dire, de votre fille, me désoblige fort. Quelle éducation à-t-elle reçu pour me défier publiquement ? Je ne puis admettre de telles marques de rebellions de la part d'un Jarjayes. Qu'avez vous à me répondre General ?"
"Monseigneur, je ne sais ce qui a prit à mon enfant. Mais croyez qu'elle en sera sévèrement châtiée."
Oscar ne pouvait y croire. Ainsi on ne l'avait convoquée que pour l'humilier ? Elle s'attendait à être interrogée sur la raison de ses actes, punie même, mais elle était là comme transparente. Bientôt elle n'y tint plus et se redressa :
"Majesté, permettez que je réponde par moi même de mes actes."
Le roi se tourna vers elle, triomphant. Elle comprit qu'elle était tombée dans le piège qu'il lui tendait.
"Mademoiselle, vous récidivez ! Non contente de me défier hier soir, vous contestez à nouveau mon autorité aujourd'hui. Vous savez pourtant que vous ne devez pas vous relever et m'adresser la parole avant que je ne vous en donne l'autorisation ! Il n'y a aucune excuse qui me permette de vous pardonner ce que vous avez fais la veille. Il me faut donc vous punir. Comprenez vous ?"
"Majesté, je suis à votre service. Le seul crime qu'on puisse m'imputer est celui d'avoir voulu y rester."
"J'entends, Mademoiselle."
Le roi appuya lourdement sur le nom.
"Mais revenons en au métier que vous exercez. Vous savez mieux que quiconque qu'il faut de la discipline dans les rangs d'une armée, sinon elle court à sa perte. Or je dirige une très grande armée....J'ai donc le droit d'exiger une très grande discipline. Or vous venez de me donner la preuve que vous étiez rétive à toute discipline. J'aurais pu penser que hier soir n'était qu'une erreur, mais vous venez de récidiver. Il me faut donc prendre les mesures qui s'imposent."
Oscar eut un prémisse de mouvement, comme si elle voulait échapper à ce qui l'attendait, mais elle tomba sur le regard réprobateur de son père. "Un Jarjayes n'a jamais fuis devant ses responsabilités." Les paroles que son père lui avaient dites et répétées quand elle était enfant lui revinrent à l'esprit. Oui, elle restait une Jarjayes, et jamais elle ne renierait les principes dans lesquels elle avait été élevée. 'L'héritier' des Jarjayes se redressa et se fut la tête haute qu'elle entendit la sentence.
" Mademoiselle, vous êtes entrée en tant que colonel dans cette pièce. Vous en sortirez en tant qu'Oscar de Jarjayes. Je devrais vous arrêter pour avoir osé défier votre roi. Mais, en souvenir de ce que vous fîtes pour la couronne et pour ma femme, je m'en tiendrais là. Bien sur votre solde vous sera reprise, et votre présence à Versailles n'est plus souhaitée. Sauf le jour où vous serez accompagnée par votre époux.
Quand à vous, Mr de Jarjayes, sachez que je ne vous tient par rigueur des égarements de votre fille. Je déplore simplement que vous n'ayez pas de fils qui puisse vous succéder et perpétrer ainsi le nom de la glorieuse famille de guerriers qu'est la votre."
"Je remercie sa Majesté de sa bonté."
Sur ces paroles, le général claqua des talon et s'en fut.
Oscar regarda le roi quelques secondes. Elle s'inclina doucement, comme pour une révérence, puis claqua des talons, et s'en fut à son tour.
Son père l'attendait dans l'antichambre. Son regard était glacial. Sa voix ne l'était pas moins.
"Oscar, vous avez entendu le roi comme moi. Je n'ai plus de fils. Oscar François de Jarjayes, dorénavant, n'existe plus pour moi. Adieu donc."
Il commença à partir. Oscar avait soutenu sa déclaration, sans ciller. Elle n'était même pas étonnée. Comment son père aurait-t-il pu avoir comme réaction ? Il fallait tout de même qu'elle se justifie, pour qu'il sache, enfin.
"Père ?"
Il s'arrêta, comme frappé par la foudre.
"Je vous remercie de m'avoir élevée telle que je le fus. Votre plan pour faire de moi un garçon était parfait. Merci de la vie que vous m'avez donnée. Une chose pourtant me sépare de ce que vous aviez rêvé que je sois. J'ai un coeur de femme. Et j'aime."
Le général se retourna, les larmes aux yeux.
"Mais que ne l'avez vous dis plus tôt misérable enfant ! Quel que soit l'homme que vous aimiez, même si cela avait été mon pire ennemi, je vous l'aurais donné pour mari ! Le roi le voulait...Point n'était besoin de le défier !"
"Mais vous ne comprenez donc pas ? Ce n'est pas un noble que j'aime ! C'est l'homme que vous avez mis à mes côtés pour faire de moi un garçon !"
"André...??"
"Oui...Il a su faire de moi un garçon, hermétique aux amours de la cour. Mais il a aussi fais de moi une femme prête à tout pour le garder. Me marier me l'enlevait à jamais...Et je ne pouvais le supporter. Puisque telle est votre volonté, adieu père...Sache que je t'aime."
Le général tourna à nouveau le dos à Oscar et reprit sa marche.
"Adieu Oscar."
Puis il reprit tout bas, pour lui même.
"Sois heureuse mon enfant, même si ce doit être avec André. Je t'aime..."
André guettait son amie, aux portes de la caserne. Le soleil avait dépassé depuis longtemps le milieu de sa course et il commençait à se faire du souci. Il la vit enfin apparaître. Quand elle fut plus proche, il remarqua que les traits de son visage étaient lugubres. Elle arrêta Olivier près de lui et descendit. Sans lui parler, il prit les rênes et ils rentrèrent tous deux dans la caserne. André savait, par expérience, qu'Oscar parlerait, à son heure.
"André ?"
"Oui ?"
"Rassemble les hommes, j'ai à leur parler. Demande aussi à Girodelle de venir, il doit être dans mon bureau."
"Maintenant ?"
"Oui...Je t'en prie André, ne me pose pas de questions. Fais ce que je te demande, je t'expliquerait après."
André acquiesça. Avant de partir, il lui prit la main, l'espace de quelques secondes. Reconnaissante, elle lui sourit, puis le laissa partir.
Tout le monde se trouvait entassé dans le dortoir, se demandant pourquoi le colonel les avait mandés à une heure aussi étrange. Enfin Oscar entra et les murmures se turent. Une table et une chaise avaient étés placés à son attention au milieu de la pièce, et elle s'assit à ce bureau improvisé. Le colonel prit une longue inspiration avant de ce lancer.
"Messieurs, le roi me demande de quitter mon commandement. Dès demain matin, je quitterai la caserne. Des questions ?"
Un silence de mort tomba sur la pièce. Alain fut le premier à reprendre vie.
"Une seule, colonel. Pourquoi ? Avons nous déplu au roi pour qu'il nous punisse de la sorte ?"
Oscar se permit un petit sourire mélancolique.
"Non Alain, vous n'avez pas démérité. C'est moi seule que le roi puni. Il est temps que vous le sachiez. Cet habit que je porte n'est pas celui de ma condition. Les hasards de la vie ont faits, messieurs, que vous avez été commandé par une femme...Oui, une femme qu'un étrange destin a placé cent lieues de sa nature dans un univers ou tout lui était étranger et auquel j'ai du me plier au delà de mes forces. J'ai longtemps cru qu'il en serait toujours ainsi malgré les bourrasques et les tempêtes et que je me verrais jouer jusqu'au bout cette pesante comédie. Mais voila, le beau rêve est fini...Le roi a voulu faire de moi une femme....Et j'ai refusé. La sanction est que je ne serai plus un homme non plus."
"Ca alors, pour une nouvelle ! Colonel, j'ai été fier de servir sous vos ordres...Et je crois pouvoir parler au nom de tous."
Un concert de "Oui!!" et de "Restez colonel!!" fusèrent dans le dortoir. Alain les fis taire rageusement.
"Vous ne comprenez pas ?!!! Le colonel est obligé de partir, cela pour obéir à un ordre inique!! Nous n'y pouvons rien faire !! Seulement lui apporter notre soutien... Qu'allez vous faire à présent ?"
"Et bien...Je vais suivre l'homme que j'aime. En effet, devant vous je remet mon existence entre les mains de celui que j'ai toujours aimé....André Grandier."
Oscar se tourna vers lui et lui sourit, confiante et libérée.
"André, fais de moi ce que tu voudras. Je te suivrais ou tu voudras."
Alain eut un rire franc, mais non moqueur.
"Hé bien André ! Tu nous en avais caché des choses ! Le charmant secret ! Alors, le colonel et toi...Je comprends mieux certaines choses."
André rougit jusqu'à la racine des cheveux et s'abstint de répondre. Oscar vola à sa rescousse.
"Quoi qu'il en soit, messieurs, ce fut un honneur pour moi de vous commander. Vous m'avez ouvert les yeux et permis de devenir meilleure. Je voudrai vous donner pour remplaçant le meilleur colonel qu'il soit."
Elle se tourna vers le compte de Girodelle.
"C'est pourquoi j'ai pensé à vous, Girodelle. Je vous prie d'accepter."
"Avec joie, Oscar."
"Vous verrez, ce ne sont pas de mauvais bougres. Bientôt, vous ne voudrez échanger cette compagnie pour rien au monde."
"Oscar...Je vous remercie...Pour tout."
Alain, voyant que le calme revenait, voulu offrir un cadeau à son colonel.
"Pour le colonel, Hip Hip Hip ! Hourra !"
"Hé ! Je ne suis plus colonel !"
"Qu'à cela ne tienne. Pour Oscar Hip Hip Hip ! Hourra !"
La soirée en l'honneur du colonel ne fut pas triste.
Oscar se retrouva enfin dans sa chambre, non sans une certaine appréhension. Demain un nouvelle vie allait commencer, en quelque sorte une nouvelle donne. Elle sourit lorsqu'elle entendit s'ouvrir le loquet de la porte de sa chambre.
"André, c'est toi ?"
"Pourquoi, tu attendais quelqu'un d'autre ? J'ai eu toutes les peines du mondes à m'échapper. Je crois qu'Alain m'a vu. Il ne dormait pas."
"Qu'importe."
André sentit sa compagne nerveuse. Il s'approcha d'elle et la prit dans ses bras, remarquant au passage qu'elle avait déjà enfilé son costume de nuit.
"Ca va toi ?"
"Oui..."
"Tu sais pourtant que tu ne peux pas me mentir, alors pourquoi t'acharnes tu à essayer ? Allez viens, je vais te border, et tu me raconteras ce qui te perturbe."
Avec douceur, André prit Oscar dans ses bras, s'étonnant une fois de plus de sa légèreté, et la déposa dans le lit. Puis il la borda, restant pour sa part assis sur le bord. Oscar s'insurgea.
"Viens donc me rejoindre ! Tu ne vas pas dormir par terre !"
André la rejoignit donc et Oscar posa sa tête sur son torse, et le serra dans ses bras.
"Besoin d'un câlin ?"
Il la serra contre lui et lui caressa les cheveux.
"Tu es formidable, tu sais. Je viens de t'apprendre que tu vas devoir changer de vie, et tu ne dis rien, tu ne poses pas de questions..."
"Que veux tu que je pose comme question ? Tout ce qui m'importe, c'est d'être avec la femme que j'aime. Or, c'est le cas. Je suis heureux, et le bonheur n'a pas besoin d'être rassuré par des questions. Mais toi, es tu heureuse ?"
"Je crois, oui. Je suis heureuse d'être avec toi...Mais j'ai peur pour mon avenir. Toute ma vie, on m'a élevée à être un militaire...Je ne sais rien faire d'autre...Ça va me manquer....J'aimais cette vie....Et j'aimais mes soldats...Et la reine...Et mon père."
"C'est donc la le véritable problème, est ce que je me trompe ?"
"Il m'a reniée."
André sursauta et la serra plus fort contre lui.
"Oh, Oscar, je...Je suis désolé. Je sais combien tu tenais à lui..."
"On ne peut pas revenir en arrière...C'est vrai que je l'aime. Après tout, si je suis telle que je suis, c'est grâce à lui...Il a défié tellement de monde pour me permettre d'avoir une vie plus libre que celle des autres femmes...Et il a échoué."
"Il n'a pas échoué. Tu es et tu restera Oscar. Une rose reste une rose, tu te souviens ?
Tu es libre Oscar, et ce n'est pas moi qui risque de t'enchaîner."
"Une rose...Mais une rose déracinée n'est elle pas condamnée à mourir ? Quand j'ai dit que je te suivrais ou tu voudras, je ne disais que la vérité, André. Je n'ai plus nul part ou aller. Toi seul me retiens à la vie. Tu vois, les rôles sont inversés..."
Ils restèrent un long moment dans le silence se serrant l'un contre l'autre. Puis Oscar reprit la parole, à moitié endormie :
"Le colonel est mort..."
Elle énonçait un fait, et non pas un sentiment. André entendit cette sentence, qui lui fit un peu peur. Alors il reprit tant pour elle que pour lui :
"Peut-être, mais Oscar vit encore."
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