Le mythe (suite n°2)

Bientôt une main légère quoi qu'un peu tremblante vint se glisser dans celle de Girodelle alors que la peau velouté d'un joue pâle s'appuyait sur le tissu de la veste de l'ancien homme d'arme.

La voix grave de celui-ci, un peu tremblante, s'éleva dans le silence relatif de la rue, répondant à la supplique de son fils

« Oui Armand, tu peux garder cet animal. A condition que tu t'en occupes
- Je te le promet papa »

Déjà le petit garçon était reparti en gambadant, son nouvel ami sur les talons. Certes, Armand n'était pas encore bien grand, mais il avait un étrange sixième sens. Il savait quand ses parents avaient besoin de se retrouver seuls et il s'éclipsait sans qu'ils n'aient jamais besoin de le lui demander. C'était un enfant charmant, toujours de bonne humeur, bien que, parfois, une étrange tristesse puisse se lire dans ses yeux d'un vert profond. Des yeux qu'il tenait de son père, tout comme ce caractère à facettes.

Victor Clément de Girodelle regarda un instant son fils jouer, alors que sa main serrait les doigts de celle dont il n'avait pas besoin de regarder le visage pour se le rappeler dans les moindres détails. Sans brusquerie sa joue vint s'appuyer sur la chevelure aux boucles blondes de la mère de son enfant et il laissa exhaler un léger soupir

« Tu m'en veux ? »

Comme à chaque fois, la voix au timbre de contralto le fit frissonner intérieurement, alors qu'une chaleur douloureuse tant elle était intense enflammait son cœur. Comment aurait il pu vivre si elle n'avait pas été là, à ses côtés, à lui tenir la main ? Il ne s'était senti vivant que depuis le jour où il l'avait rencontré.
Comment aurait il lui en vouloir ? Jamais il n'y était parvenu, malgré toutes les souffrances qu'elle lui avait fait traverser.
Il la sentait hésitante, comme si elle craignait sa réponse. Victor imaginait sans peine les traces de ses larmes non encore séchées, sa voix si expressive en gardait elle même les marques. Pour ne pas qu'elle puisse s'inquiéter ne serait ce qu'une seconde de plus, il accentua sa pression sur les minces doigts déliés et un sourire qui n'était que tendresse transforma son visage

« Bien sûr que non, voyons. Comment pourrais je t'en vouloir ? Tu avais parfaitement le choix on le savait tous les deux
-mais tu ne le comprends pas
-non, en effet. Tu leur manques »

La belle voix, troublante de féminité et de charisme avait retrouvé de son assurance. Une fois de plus, son épouse avait lu en lui comme elle savait si bien le faire.
Soudain, il la senti soupirer et comprit que tout ce qu'elle avait entendu la tourmentait bien d'avantage qu'elle ne le montrait. A son habitude elle masquait ses sentiments, ayant toujours eu du mal à les exprimer. Alors il fallait deviner, la pousser à se confier, lui faire comprendre qu'elle n'avait pas besoin d'être forte tout le temps.
Victor avait ses moments de faiblesse, ses doutes, ses craintes. Toujours elle était là auprès de lui, forte, courageuse, indomptable. Il était si rare qu'elle se laisse aller ! Mais celui qui avait été le comte de Girodelle sentait que le trop plein d'émotion était en train de la submerger et qu'il lui fallait intervenir, la faire parler avant que ses sentiments ne se retournent contre elle et qu'elle ne se fasse du mal.
Avec la tendresse qui caractérisait chacun de ses gestes quand il s'agissait d'elle, Victor releva la tête, et se tourna de façon à se trouver face à elle. Elle, cette déesse blonde au visage d'ange le troublait comme au premier jour... Mais ce n'était pas le moment de se perdre dans cette contemplation béate qui pouvait l'occuper pendant des heures. Tout doucement, il releva le menton de son aimée d'une main, alors que son bras gauche entourait les minces épaules.

« Tu leur manques »

Répéta-t-il d'une voix douce, un peu triste, alors que son regard gris plongeait dans un océan d'amour et d'incertitude.
Il les comprenait. Dieu seul savait combien il les comprenait ; Combien cela avait été difficile de les écouter sans rien dire, de voir le désespoir en eux sans pouvoir les soulager de ce poids trop lourd à porter.

A cet instant, une lueur nouvelle se dessina dans les prunelles bleues qui devinrent semblables à un ciel d'orage. Ce regard, Girodelle ne le connaissait que trop et c'est sans surprise qu'il la senti s'éloigner de lui.
Elle le défiait de ses yeux de nuit, fluette face à sa carrure d'homme mais pourtant conquérante et déjà gagnante

« Tu ne comprends pas !
-Expliques moi, alors, car en effet, je ne comprends pas. Je n'ai vu que des hommes souffrant de la disparition d'un être cher à leurs yeux. Qu'y a-t-il de criminel à tes yeux ? »

Elle était furieuse à présent, l'orage se déchaînait d'une façon diabolique. Elle ne criait pas, ne gesticulait pas, car ce n'était pas digne de son éducation. Sa voix elle même, si parfois elle s'élevait, restait en général sur un ton assez bas. Mais son regard seul était terrifiant de rage contenue, de désespoir latent aussi.
Elle souffrait et, pour l'instant, se débattait seule dans cette souffrance.

« Victor, ils cherchent Oscar François de Jarjayes, pas moi ! Ils cherchent un colonel, un ami, un chef... une femme qui est morte, qui n'a même sans doute jamais existé ! Les as tu entendu parler ? Les as tu seulement écouté ??
Par sa mort, Oscar est devenue un mythe à leurs yeux, un modèle imaginaire à suivre, une icône que l'on adore sans vraiment connaître. Je ne veux pas être ça à leurs yeux. Ils idéalisent une vie qu'ils ne connaissent que par morceaux, sans vouloir voir mes doutes, mes mesquineries, mes erreurs et mes défauts.
Ce n'est pas moi qu'ils voudraient retrouver, mais l'idée qu'ils ont gardé de moi. Je ne l'accepte pas »

La colère avait reflué aussi soudainement qu'elle était arrivée, laissant Oscar seule et désemparée dans cette grande rue de Paris où le soleil couchant ramenait une vie bruyante que ses rayons avaient confiné dans l'ombre salvatrice.
Des gens s'interpellaient dans la rue, croisant se couple figé dans une petite éternité.
Girodelle ne bougeait pas. Il avait entendu sa voix enfler puis refluer comme le ressac de la mer, pour finir dans un murmure étouffé. Comme à l'ordinaire il la comprenait, mais n'arrivait pas encore à définir s'il lui donnait raison où non.
Une légère brise, agréable dans cette touffeur estivale, vint caresser leurs visages enflammés par les sentiments, jouant avec les cheveux de cendre du comte et ceux d'or de sa compagne. Une boucle rebelle vint chatouiller un instant les lèvres pâles de celle qu'il aimait mais elle négligea de s'en préoccuper.
Alors les doigts de Victor vinrent jouer avec cette boucle soyeuse avant de la ramener parmi ses sœurs de soleil. Puis, du pouce, il redessina les contours si purs, tant aimés, avant qu'elle ne l'arrête en posant sa main sur la sienne.

Pas un instant elle ne l'avait quitté du regard, et c'est en soldat qu'il avait soutenu les flammes de ces questions muettes qu'elle ne posait pas avec des mots

« Je vais juste te poser une question, Oscar, à laquelle tu n'es pas obligée de répondre. Dis moi seulement... N'as tu pas plutôt peur de ne pas répondre à leurs espérances ? De n'être pas à la hauteur ? Ne les fuis tu pas de crainte qu'ils t'apprécient moins à présent que les années ont passé ? »

Oscar ne répondit pas, se contentant de ciller. Sans que Girodelle ne le voit, sa main libre alla se poser sur son ventre... A cet endroit où, il ne le savait pas encore, une vie nouvelle allait naître. Sa vie.
Comme répondant à ses pensées, l'ancien colonel enchaîna.

« Oui, les années ont passé Oscar pour toi comme pour eux. Tu n'es plus un soldat, tu es une mère. Mais l'essence même de ton être n'as pas changé. Tu es toujours aussi orgueilleuse »

A cet instant elle sursauta et seules les lèvres de Girodelle posées sur les siennes l'empêchèrent de lancer une réplique cinglante. Lorsqu'il s'éloigna du visage de sa femme, son regard gris était malicieux

« Tu es aussi orgueilleuse que le premier jour où je t'ai rencontré, mais tous autant que nous sommes nous aimons cet orgueil. Nous aimons cette fougue, ce refus des compromis, cette droiture d'esprit qui est la tienne, mon aimée. Je t'aime parce que, malgré tout ce que tu as vécu, tu n'as pas changé. Les années ont pu passer, elles ont défilé sans te toucher, sans altérer ce caractère qui m'est si cher. »

Une douceur nouvelle avait envahi les prunelles d'Oscar, répondant au sourire plein d'amour de Girodelle. Elle percevait la main de Victor sur sa joue, la chaleur de sa paume, la douceur de cette peau qui effleurait la sienne. Bien entendu, les paumes du bretteur comportaient des cales, mais elle ne les sentait pas.
Tout ce qu'elle savait, en cet instant, c'était que ces mains qui l'avaient relevé si souvent, l'avaient forcé à retrouver goût à la vie, l'avaient entouré, la défendant contre la mort sournoise de la maladie, étaient devenues sa raison de vivre.
Jamais Oscar ne pourrait oublier André Grandier, le premier véritable amour de sa vie, son ami d'enfance, son âme sœur, mais c'était sans arrière pensées qu'elle regardait Victor Clément de Girodelle à cet instant. Et l'amour qui gonflait son cœur en détaillant les traits maintes fois embrassés de l'ancien noble n'était teinté d'aucune amertume.
Le sourire qu'eu alors Victor fit éclater une bulle de bonheur dans son esprit

« Ils recherchent leur amie, Oscar. C'est elle qu'ils pleurent depuis dix ans. Je sais qu'ils ne te jugeront pas, qu'ils ne seront pas déçu en te voyant. L'as tu été, toi, en les redécouvrant au bout de toutes ces années ? Si je t'avais cru morte et avais survécu à cette douleur, seule la joie aurait eu une place en moi en te sachant vivante. Ils t'aiment Oscar »

Sans un mot, les regards toujours mêlés, il s'étaient rapprochés l'un de l'autre pour finalement s'enlacer. Les lèvres d'Oscar se posèrent doucement sur le menton du comte, avant que celui ci vienne effleurer de sa bouche le front si pur de celle qui, bien des années auparavant, serait morte à la Bastille s'il ne l'avait pas retrouvée, blessée, presque morte.
Il n'était pas un jour sans qu'il remercie Dieu de la seconde chance qu'il lui avait offert.

La voix de Girodelle n'était plus qu'un murmure rendu tremblant par l'émotion

« Ne les fais pas souffrir plus longtemps... »

N'y tenant plus, les larmes aux yeux, il serra de toutes ses forces le corps fin et nerveux de celle qu'il aimait comme un damné, puis l'embrassa.
Oscar entoura le cou de Victor en fermant les yeux. Grâce à lui, à son amour, à son opiniâtreté, à son refus d'un destin qui semblait inéluctable, l'avenir lui souriait à nouveau, envers et contre tout.
A présent, sa décision était prise, une décision digne de ce qu'elle avait toujours été.

Non loin du couple enlacé, une enfant aux cheveux aussi lumineux que ceux de sa mère riait des facéties d'un chien trop heureux d'avoir retrouvé une famille.
Pour les animaux comme pour les hommes, le destin est n'est parfois cruel que pour rendre les cadeaux de la vie plus précieux encore...


FIN ???
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Commentaires (3)

1. 03/03/2011

Moi aussi j'aurais aimé une suite ...

2. 22/06/2010

Bon,on peut donc considérer cela comme une fic semi-heureuse

3. 02/02/2010

ah je me doutais bien que c'était Oscar ! j'étais sûre que tu allais nous faire quelque chose dans ce genre-là lol c'était pas une coïncidence cette femme ressemblant à Oscar^^

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