Le mythe (suite)

Les mots étaient sortis tellement naturellement... Ces mots que Fersen taisaient au fond de lui avaient éclos sans douleur grâce à la chaleur que lui offrait la présence des trois hommes autour de lui. Une nouvelle fois, l'ancien colonel de la garde française perdit le sourire. D'instinct, il détourna le regard qui alla tout d'abord se poser sur le chérubin blond, qui avait appâté un chien perdu avec du pain et le caressait à présent, puis sur sa mère. Les larmes brillaient toujours dans les yeux d'océans, près à se déverser sur les joues pâles, mais un sourire courageux étirait aussi les lèvres nacrées. La femme cilla sous l'insistance du regard de Victor mais ne perdit pas son sourire. D'un geste bref elle rejeta en arrière une mèche qui lui mangeait le visage puis elle reporta son attention sur son enfant. Voyant qu'il jouait avec un chien inconnu, elle se leva à demi, prête à courir vers lui et à s'interposer entre l'animal et le petit garçon.
Mais au lieu d'agir dans la précipitation, son regard ardent remarqua la queue frétillante, les bons yeux énamourés d'un pauvre bâtard en manque d'affection et elle se rassit. Toutefois, en bonne mère, une grande partie de son attention resta portée sur son enfant.

Girodelle avait regardé toute cette scène silencieuse, aussi la voix de Bernard le surprit-il

« Ah, l'amour... J'aime pourtant ma femme, ma chère Rosalie, mais j'ai bien cru éprouver ce sentiment qui vous anime lorsque j'ai écris mon livre. En effet, lorsque ma plume inscrivait son nom, j'avais l'impression de la sentir se pencher au dessus de moi, que nos cœurs battaient à l'unisson. Elle a su éveiller le meilleur de l'amour en nos âmes, un sentiment si pur qu'il étreint la gorge. Il fut une époque où j'ai jalousé Oscar pour l'amour que lui portait Rosalie. Mais j'ai enfin compris ma femme, éprouvant les mêmes sentiments qu'elle pour celle qu'elle nomme ‘son cher colonel' »

Bernard termina sa phrase dans un lourd silence. Tous se retrouvaient confrontés à leurs propres sentiments et si leur détresse était moins poignante d'être enfin partagée, elle n'en laissait pas moins sa trace douloureuse et profonde dans leurs êtres.

Victor Clément de Girodelle se tourna vers Alain qui était resté en retrait tout au long de la discussion. L'ancien soldat reconverti en agriculteur affectait d'observer les passantes mais parfois, il jetait un regard furtif vers l'inconnue à la silhouette vénitienne. Alors les prunelles brunes aux reflets dorés perdaient toute gouaille pour devenir étrangement pénétrante. Cette attitude n'échappa pas au noble

« Et toi Alain ? Je ne gardais pas en souvenir que tu fus aussi silencieux
- Je n'ai l'habitude de parler que lorsqu'il y a quelque chose à dire ! »

La réponse avait fusée, mais Girodelle ne s'en offusqua pas

« Et, bien entendu, tu n'as rien à dire sur ton ancien colonel
-rien de plus que ce que j'ai déjà dis. C'était un soldat d'exception, j'ai été fier de servir sous ses ordres. Tout comme Bernard, elle m'a réconcilié avec la noblesse. Oui, et ce malgré son sale caractère ! »

Alain éclata de rire, ses dents blanches semblant mordre dans la vie, agresser ceux qui se trouvaient face à lui. Il blessait leur amour, se moquait de leurs cœurs, mordait dans leurs souvenirs. Son rire ne trouva aucun écho mais le soldat ne s'en étonna pas. Comme sa joie était feinte, il ne tarda pas à se taire et à frapper nerveusement de ses doigts sur sa table

« Bien, vous avez gagné, mais je ne vois vraiment pas ce que mes états d'âme peuvent bien vous apporter ! A quoi peut vous servir la dévotion et l'amour d'un simple roturier pour une femme de la noblesse ? Je ne suis pas André, je n'ai pas su lui dédier ma vie et suis assez misérable pour avoir survécu à sa mort.
Certes, je l'ai aimé et l'aime sans doute encore en ce jour. Elle rayonnait bien trop pour qu'il en fut autrement. Demandez au dernier de ses hommes, il vous fera la même réponse que moi. Elle m'a agacé, a bafoué ma fierté mais peu à peu j'ai rendu les armes ne cherchant que l'assentiment dans ses yeux. Son sourire seul éclairait mes journées de garde et le fait de voir un instant Oscar derrière le colonel m'emplissait de reconnaissance. Non, les sentiments que j'ai pour elle ne sont pas aussi exaltés que les vôtres et ils n'ont pas leur place ici. »

Bernard voulu réconforter son ami en posant une main légère sur son bras, mais Alain se dégagea rageusement, les yeux brillants de larmes

« Non, laisses moi ! Je n'ai pas besoin de votre compassion ! Voilà dix ans que je vis sans elle, dix ans qu'elle est morte loin de moi ! Quand je suis revenu dans cette maudite ruelle, son corps avait déjà été emporté. Oh oui, autant dévoiler toute la supercherie. A Arras ne repose que le corps d'André, car un inconnu a volé la dépouille de mon colonel !! »

Voilà donc le secret qui avait rongé Alain durant toutes ces années... Secret que Bernard partageait, mais qu'ils s'étaient jurés de ne jamais divulguer. La mort Oscar avait été suffisamment traumatisante sans qu'en plus se rajoute se sacrilège.
Fersen émit un gémissement étouffé, et prit sa tête entre ses bras alors qu'Alain et Bernard, les yeux rougis de larmes se regardaient avec consternation.
Girodelle quand à lui resta stoïque. Il lança un regard interrogatif à l'inconnue blonde qui avait à nouveau les larmes aux yeux, mais celle ci répondit par une dénégation à la demande muette.

Alors le noble français se releva, invitant indirectement les autres à faire de même. La voix brisée par l'émotion, il mit fin à leur entretien

« Mes amis... Trop de souvenirs ont été évoqués en quelques minutes, et il me faut à présent vous quitter. J'ai besoin de réfléchir, de retrouver la texture de ces sensations ressurgies du passé que vous avez fait naître en moi. Sans doute en est il de même pour vous. Je vous propose donc de nous retrouver ce soir, à 7 heures, au même endroit. Cela vous convient il ? »

Ils étaient à présent incapable de parler, et se contentèrent d'acquiescer. Puis, le pas lourd, marchant côte à côte mais sans être vraiment ensemble, perdus dans leurs pensées, tous trois s'éloignèrent à travers la place où tombait un soleil de plomb.
Comme le temps est changeant... La où le ciel versait des larmes dix ans auparavant, il asséchait à présent les terres.
Girodelle se faisait cette étrange réflexion alors qu'il suivait des yeux ses trois amis, lesquels ressemblaient à présent à trois ombres rendues floues par l'éloignement et la chaleur.

Soudain, un aboiement joyeux, tout proche, le fit sursauter et Victor senti deux petits bras s'enrouler autour de sa jambe droite

« Dis papa, maintenant qu'ils sont partis tes amis, je peux te parler. On peut garder le chien ? Maman elle a dit oui »

Il aurait du s'en douter...
S'arrachant à sa contemplation, Girodelle soupira doucement. Le cœur réchauffé par la voix de son fils, il eu un sourire infiniment tendre, posa sa main sur la tête bouclée, puis baissa les yeux. Sous ses doigts, les cheveux d'or scintillaient mais même leur éclat sembla se ternir lorsque l'enfant leva les yeux vers son père. En effet, dans le regard d'émeraude si transparent on y lisait sans peine l'espoir mais aussi un sentiment plus profond. L'amour sans limite d'un petit garçon pour le géant qu'est son père

A SUIVRE...
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