Le Mythe
4 hommes se retrouvent, bien des années après la mort d'Oscar ...
La chaleur étouffante écrasait les rues de Paris en ce 14 Juillet 1789. Dix ans déjà. Dix ans que la Bastille avait été prise, qu'elle était morte pour la France. Mais qui s'en souvenait encore ? Ceux qui l'avaient connu, qui avait été brûlés par son aura, mais ils étaient de moins en moins nombreux. Quand à ceux pour lesquels elle s'était battu... Les yeux tournés vers le nouveau siècle qui se levait, ils en oubliaient toutes les beautés du passé.
Un homme marchait dans les rues inondées de soleil. Beau encore, malgré sa quarantaine, on lui aurait volontiers prêté un air aristocratique si cette simple pensée n'avait pas été blasphématoire. Mais il faut avouer que cet homme avait quelque chose de noble. Il était grand, bien bâti, et ses cheveux châtain striés de blanc étaient retenus sur ses épaules, à l'ancienne mode, par un ruban de velours. Une immense tristesse émanait de lui, et son regard lavande ne s'éclaira que lorsqu'il parvint à la place de la Bastille. On pu alors le voir se diriger sans hésiter vers un autre homme, sans nul doute de son age et de sa condition. Plus beau encore que le marcheur solitaire, il irradiait d'une tranquilité sans age. Son regard gris croisa le regard lavande et les deux hommes s'étreignirent avec force avant même de parler.
« Fersen ! Ainsi vous êtes venus. Mon ami, les ans n'ont pas d'emprise sur vous »
Le comte suédois eu un sourire nostalgique, et haussa les épaules
« Vous savez, je lui devais bien ça au moins. Dites moi plutôt qui nous attendons encore
-Bernard se trouve déjà à l'auberge. Quand à Alain... Le voilà qui arrive. ? »
En effet, un homme se dirigeait vers eux en courant. Il ne leur ressemblait pas, son visage était plus rude, sa peu plus bronzée, ses vêtements moins coûteux. Mais dans le regard pailleté d'or, on pouvait lire la même nostalgie que celle qui avait traversé les prunelles de Fersen quelques minutes auparavant. Arrivé à leur hauteur, il s'arrêta brusquement et leur serra la main. Puis tous trois se mirent en marche, se dirigeant vers l'auberge du ‘Chat Tigré'. La, en extérieur, une table entourée de quatre sièges les attendait. Une seule était occupée lorsqu'ils arrivèrent, et l'homme qui était assis se leva et vint à leur rencontre. Il connaissait ces trois hommes depuis de nombreuses années, mais ce qui les liait avant tout était les sentiments qu'ils avaient éprouvés pour une même personne. Dans un silence tendu, ils s'assirent autour de la table, puis Bernard commanda un pichet de vin, lequel arriva alors que le silence régnait toujours entre eux. Finalement, Alain les servit, puis il posa ses pieds sur le rebord de bois et se balança sur la sa chaise.
« Alors, Mr de Girodelle, pourquoi avoir organisé cette charmante rencontre ? Pour que de vieux combattants pleurent sur leurs blessures ? »
Cette remarque acerbe lui valu un regard empli de colère de la part de Fersen, mais Girodelle se contenta d'en sourire
« Appelez moi Victor, vous êtes bien placés pour savoir qu'il n'y a plus de nobles à présent. Quelles qu'aient été mes convictions auparavant, il a bien fallu que je m'adapte à cette nouvelle société. Quand à votre question... Je sais que vous en connaissez la raison. Voilà 10 ans qu'Oscar François de Jarjayes est morte. Je crois qu'elle méritait un dernier hommage de ses amis les plus fidèles. »
Le bruit cassant de pieds de chais heurtant durement le sol fut la seule réponse. Il n'y avait plus aucun signe de nonchalance dans l'attitude de l'ancien Garde Française. Silencieux, il attrapa son verre et le leva haut vers le ciel avant de dire
« Au Colonel Oscar, le meilleur meneur d'homme que j'ai jamais connu »
Mais les mots pensés étaient autres
*A Oscar, cont la beauté et le charisme m'ont fait sombrer dans les tourments de l'amour*
Fersen leva à son tour le verre empli de liquide pourpre
« A Oscar, la meilleure amie que j'ai eu en cette terre de France »
*A Oscar, celle pour qui mon amour s'est déclaré trop tard*
Puis ce fut au tour de Bernard
« A Oscar, une femme d'honneur qui m'a redonné confiance en la parole donnée »
*A Oscar, à qui je dois mon bonheur, moi qui aurai tant voulu la sauver*
Girodelle fut le dernier à parler, et son regard s'éclaira d'une étrange manière
« A Oscar, femme et colonel, être épris de liberté et de vie »
*A Oscar, qui fut et sera toujours mon seul amour*
Dans le silence qui suivit, les quatre verres s'entrechoquèrent. Puis quatre voix masculines, légèrement tremblantes, s'exclamèrent d'une seule voix
« A Oscar !!! »
Alors le temps se figea, comme il sait le faire parfois, lorsque les secondes se cristallisent en éternité. C'est à cet instant qu'une femme passa devant leur table, accompagnée d'un garçonnet d'une dizaine d'années. L'enfant aux boucles de soleil et aux yeux d'émeraude sourit joyeusement aux quatre hommes, tout en trottinant aux côtés de sa mère, serrant la main blanche dans sa menotte.
Mais les trois soldats et l'homme de lettre n'avaient d'yeux que pour la femme. Un instant, ils eurent l'impression de faire face à Oscar, avant que l'illusion ne se dissipe. Oui, si Oscar avait vécu, elle aurait pu lui ressembler. Cette femme était un miracle de grâce et de finesse. Malgré sa mise simple, la noblesse irradiait de son être. Un noblesse de cœur, car elle venait sans nul doute du peuple pour marcher avec autant d'assurance. Quelques fils d'argent se mêlaient à la luxuriante chevelure de blé mûr, laquelle cascadait librement dans son dos. Mais c'est son regard qui les poignarda, lorsqu'il se posa un instant sur eux. Deux saphirs brillaient dans le visage aux traits finement ciselés... Deux gouttes d'océans, dont rien ne pouvait altérer la beauté. Même les fines rides d'expression, qui devaient se plisser lorsqu'elle riait, ajoutaient au charme de l'inconnue.
Sans se rendre compte de l'attention dont elle faisait l'objet, la femme alla s'installer deux tables plus loin. Elle commanda un repas pour le garçonnet, et un thé pour elle. Les quatre hommes ne pouvaient détacher leur regard d'elle. Ils la virent sourire aux facéties de son enfant, l'embrasser rapidement avant d'éclater de rire, puis sombrer dans une soudaine rêverie. Appuyant son menton sur ses mains, elle ferma les yeux et offrit son visage au soleil. Un ange hors du temps, réincarnation parfaite de celle qui avait été la rose de Versailles.
Fersen fut le premier à réagir. Buvant son verre en trois gorgées, sans la quitter des yeux, il soupira ce que tous pensaient
« C'est vrai qu'elle lui ressemble.. »
Subitement ramenés au présent, à la mort d'Oscar, Ils acquiescèrent tous. Alain regarda Bernard, cligna malicieusement de l'œil, puis murmura
« Elle a traversé nos vies comme un éclair. Et pourtant, son souvenir restera à jamais gravé en nous, n'est ce pas ? »
Ce fut Girodelle qui répondit
« En auriez vous jamais douté ? Allons, racontez moi un peu ce que vous êtes devenus »
Fersen avait été le dernier à détacher son regard de l'inconnue. Finalement, il se resservit, but une gorgée de vin nouveau, piquant, et reprit la parole.
« Commençons par moi, mes amis, car l'histoire sera courte. Vous la connaissez, non ? »
Hans Axel Von Fersen commença alors à raconter d'une voix triste les dix dernières années de sa vie.
Ils étaient nombreux, les passants à se retourner sur les quatre hommes attablés en extérieur, au chat tigré. Mais comment ne pas le faire ? Ils représentaient les idéaux de la beauté masculine, du charme masculin. Eux, bien entendu, ne le voyaient pas, occupés qu'ils étaient à écouter un homme dont le nom, autrefois, avait soulevé les colères du peuple : Hans Axel Von Fersen
Le Comte Suédois était d'ailleurs mélancolique, et tardait à commencer son récit. Indécis, il posa successivement son regard sur Bernard, qu'il ne connaissait que de vue, puis sur Alain, dont il ne s'était jamais vraiment senti proche, puis finalement sur Girodelle.
Le regard d'azur s'assombrit alors, et Fersen se pencha en avant appuyant ses coudes sur la table de chêne. Il ne quittait plus Victor Clément des yeux, et se prenait à se remémorer d'anciens souvenirs, d'anciennes jalousies. Cet homme avait eu le courage de s'avouer son amour, et celui d'y renoncer avec panache. C'est un courage que Fersen enviait, sachant ne pas l'avoir. Ils ne se connaissait pas vraiment, tous les deux, ayant passé leurs vies à se croiser, à Versailles. Le seul lien qui les unissait et les opposait tout en même temps était Oscar. Oscar... Soleil trop vite éteint. C'est en le fixant, qu'il commença son récit.
« Comme vous le savez tous, j'étais en Suède le jour de la mort d'Oscar. Est il besoin de vous dire quelle douleur fut la mienne en apprenant que mon amie n'était plus ? J'ai senti mon cœur se briser ce jour là, et je m'en suis voulu de ne pas l'avoir emmenée en Suède. Mais l'Histoire devait reprendre son cour, et a vie continuer. Ainsi, je suis retourné en France, pour essayer de sauver la famille royale ... »
Alain sursauta et serra les poings. Oui, il ne se rappelait que trop bien de cette fuite à Varennes, qui avait failli réussir. Il s'en était fallu de si peu ! A quelques lieues près, la cause pour laquelle Oscar avait donnée sa vie aurait été perdue. Ce fut Girodelle qui posa une main apaisante sur son bras et qui le regarda un court instant. Dans les yeux gris, une supplique... Ce moment était pour Oscar, point de vaines querelles entre eux !
Quand à Fersen, le mouvement d'humeur d'Alain ne l'étonna pas et il poursuivit
« Bien entendu, cela ne fonctionna pas. Le seigneur avait décidé que ma reine devait mourir. Mais je ne le savais pas encore, à l'époque, et ai tenté de forcer une fois de plus le destin, aidé par le Général de Jarjayes. Un plan de fuite fut mis en place, de la prison du Temple, mais échoua lui aussi. Marie Antoinette tenait trop à ses enfants pour s'enfuir sans eux »
Cette fois, ce fut Fersen qui se tu de lui même. Il se rappelait encore le visage de la souveraine de France dans ses moindres détails. De sa beauté, de sa grâce.... De cet air angélique qui l'avait conquis lors de ce bal masqué. Elle avait un port aristocratique, et cette étincelle qui différencie la jolie femme de la femme réellement belle. Oui, elle avait possédé cette distinction du premier de ses jours au dernier. Axel sourit avec nostalgie à ce souvenir et s'étonna lui même de ne pas ressentir cette douleur dans la poitrine qui toujours le bouleversait lorsqu'il songeait à l'ancien colonel de la Garde Royale. Peut être parce que, moins que toute autre, Oscar n'avait le droit de mourir. Mais avait elle seulement vécu ?
Il l'avait rendue malheureuse, dans son égoïsme, et le regrettait amèrement à présent. Si les événements passés pouvaient être rejoués.... Fersen aurait tout donné pour se retrouver, une fois encore, lors de cette nuit maudite où il avait fui le château des Jarjayes.
Sans honte, il porta à nouveau son verre à ses lèvres : Que l'ivresse le délivre, une fois encore, des démons du remords qui sans cesse le tourmentaient, à présent. Qui pourrait le lui reprocher ? Même Oscar avait aimé boire, de son vivant, et le jeune noble qu'il était alors s'était stupidement demandé ce qui pouvait la pousser à consommer ainsi de l'alcool. Il le savait à présent, ce qui ne faisait qu'intensifier sa culpabilité. Pourquoi étaient elles mortes ?
Fersen senti une boule de tristesse se former au fond de sa gorge, et il rejeta la tête en arrière, fermant les yeux, pour lutter contre ses larmes. Il ne fallait pas que les autres le voient pleurer. Sinon, que penseraient ils de lui ? Qu'il n'était qu'un faible, un homme incapable d'oublier. Mais, paradoxalement, le noble suédois aimait sentir cette douleur qui grossissait au fond de lui, prête à le submerger. Elle signifiait qu'au moins, il était toujours en vie.
Et parfois, la vie est la seule chose à laquelle se raccrocher, lorsque tout s'effondre autour de vous.
Les changements qui s'opérèrent en Fersen n'échappèrent pas à l'œil avisé de Girodelle. Après un rapide regard en direction de la femme, qui, à présent, avait finit son thé et observait les passants qui s'affairaient dans la rue, Victor Clément reprit le contrôle de la discussion
« Le Général de Jarjayes ? Ainsi, il est resté fidèle à la royauté jusqu'à la fin... Qu'a t'il bien pu penser de sa fille, lorsqu'elle a ainsi trahi le parti de la noblesse
-Oui, il est resté fidèle. Mais j'avoue avoir failli ne pas le reconnaître, lorsque je l'ai revu. Ses cheveux étaient devenus blancs, et il semblait avoir vieilli de plusieurs années. Vous savez, je n'ai jamais vu un père autant aimer son enfant »
Axel se remémorait les quelques heures qu'il avait passé avec lui, et les semblants de discussion qu'ils avaient eu. D'un geste las, il repoussa un mèche de ses cheveux en arrière puis joua du bout des doigts avec son verre. Son attention s'était à présent détournée de Girodelle pour se fixer sur la table, et son regard était devenu trouble. Le Général de Jarjayes. Personnage fascinant, effrayant et pourtant attachant. Il était visible, même pour un étranger tel que lui, que la mort de sa fille l'avait totalement détruit, et sous son apparente rudesse, il était devenu aussi fragil qu'un enfant.
« Nous avons quelque peu parlé d'Oscar »
Dit il avec un détachement feint
« Elle lui manquait, je crois, et pas seulement parce qu'elle était son héritier. Il était très fier d'elle, de tout ce qu'elle a pu faire, et il m'a avoué avoir apprécié jusqu'à leurs affrontements. Et en le voyant, j'ai quelque peu reconnu Oscar. Il y avait cette même flamme en eux, ce même désir d'absolu... Cette même fierté impossible aussi. Oui, après la mort de sa fille, il n'était plus que l'ombre de lui même, dont seul le devoir importait »
Alain, pour la seconde fois, sursauta. Mais cette fois, c'était parce qu'il se souvenait d'Oscar, au dernier matin de sa vie. Il n'avait jamais connu le Général, mais déjà, à ces quelques mots, reconnaissait sa fille en lui. Et il avait envie de le connaître, de retrouver une fois encore un peu du feu d'Oscar. C'est pourquoi il ne put s'empêcher de demander
« Ou se trouve-t-il à présent ? Toujours au domaine des Jarjayes ? Je ne sais si les biens de cette famille ont été confisqués
-Il est mort en 1794, de tuberculose »
Répondit laconiquement Girodelle. Puis, préférant ne pas s'étendre sur le sujet, pour des raisons qui ne tenaient qu'à lui, il resservit un verre de vin à tout le monde avant de demander un nouveau pichet à la servante. Deux tables plus loin, la femme aux yeux de saphirs commandait à son tour un verre de bordeaux, alors que son enfant se levait de table pour aller jouer non loin.
Victor, quand à lui, croisa les jambes et demanda
« Et la suite de votre histoire, Fersen ? Qu'avez vous fait lorsque plus rien ne vous a retenu en terre de France ?
-Que vouliez vous que je fasse, mon ami ? Je suis retourné sur mes terres, en Suède, où je vis depuis avec mon frère, sa femme et ses enfants. Oui, l'époque des festivités et des grands bals à la cour est bien terminée, pour moi, et je préfère à présent m'intéresser à la politique plutôt qu'à la bagatelle. C'est mieux ainsi, d'ailleurs. Ainsi ai je l'impression d'œuvrer pour mon pays, afin d'éviter de le voir plongé dans les troubles qu'à connu le votre.
-Ainsi, vous n'êtes donc pas marié ? »
Levant brusquement les yeux, Fersen fusilla Girodelle du regard avant de porter son attention sur Bernard, bien silencieux depuis le début de son récit. Bernard qui d'ailleurs, des quatre, était le seul à être marié, à sa connaissance. Pourquoi ? Fallait il qu'un simple souvenir soit capable de laisser une telle trace en eux ? Serrant les poings, le noble Suédois arriva à se contrôler
« Non, en effet, je n'ai point pris d'épouse, car aucune ne m'a convenue. J'ai rencontré déjà deux femmes d'exception, dans ma vie, je ne peux trop en demander au Seigneur. Mais assez parlé de moi, mon histoire est à présent terminée. Qui prendra la parole à ma suite ? »
*Oui, qui racontera à présent sa vie d'homme brisé ?*
Pensa-t-il amèrement.
Ce fut Alain qui répondit à cette invitation le premier. Après avoir prit une grande inspiration, il partit d'un rire volontairement moqueur et commença à parler
« Voyons donc si l'évocation de la vie d'un simple roturier sera aussi passionnante que celle d'un noble étranger »
La femme blonde au regard impénétrable porta son attention sur Alain au moment où il éclata de rire. Elle eu un bref sourire suivit d'un haussement de sourcil interrogateur, puis se remit à surveiller son enfant.
Néanmoins, un observateur attentif aurait pu remarquer la raideur de son corps fin et musclé. Elle était sous tension, attentive au moindre bruit. Un rien semblait capable de la faire bondir de son siège en un mouvement que l'on devinait vif et précis ... Car en effet, rien en elle ne permettait d'imaginer la femme facilement effarouchée. Non, elle était d'une autre trempe, tout en elle le hurlait.
Lorsque la voix d'Alain s'éleva à quelques mètres d'elle, elle ferma les yeux et son sourire s'effaça, la rendant soudainement affreusement triste et légèrement sévère. Une expression étrange sur un aussi beau visage, mais qui lui convenait à merveille... Comme si la sévérité et la rigueur avaient longtemps fait parti d'elle même.
Alain de la Vigne bailla ostensiblement avant d'entamer son récit, voulant montrer à ses compagnons qu'il ne s'impliquait pas, qu'il allait raconter cette histoire comme il aurait pu parler de sa dernière beuverie. Puis la voix grave, aux intonations un peu rauques, vint emplir l'air ambiant de tout sa profondeur
« La prise de la Bastille a été ma dernière action en tant que soldat. Comme tous mes compagnons, j'étais à présent un paria, et j'ai quitté mon uniforme sans regret. Puis j'ai poursuivis quelque temps le combat et me suis retiré en campagne, où j'ai pu acheter une petite ferme avec ma solde. Depuis, je cultive des topinambours. L'histoire se termine ainsi. Vous a-t-elle plu mes amis ? »
L'homme brun, au visage comme taillé à la serpe, repartit d'un nouvel éclat de rire moqueur, arme entre ses pensées les plus intimes et la curiosité des trois hommes qui l'entouraient. De quel droit voulaient ils s'arroger son passé ? Ses souffrances, ses doutes, sa solitude n'appartenait qu'à lui, et il ne comptait pas les dévoiler ainsi.
Pour clore toute discussion, il désigna Bernard du menton
« Bernard vous dira que je ne mens pas, il est venu me voir, il y a trois ans de cela. Mais j'imagine que la platitude de mon récit détonne un peu, face à celui du beau Fersen. Que voulez vous, nous ne sommes pas tous des êtres de légende
-Arrêtes Alain ! »
La répartie avait fusée, sèche, sans appel, et c'est avec étonnement que l'interpellé regarda celui qui venait de couper ainsi sa diatribe. Bernard venait de frapper du poing sur la table, faisant déborder les verres qui y étaient posés
« Arrêtes Alain » Reprit-il avec sévérité
« N ‘oublies surtout pas que tu peux te jouer du monde entier, mais pas de nous. Tous, autour de cette table, nous comprenons ce que tu ressens, pour le ressentir aussi en nos cœur. Alors cesses de jouer au dur et sois honnête comme a pu l'être Fersen »
Le regard marron pailleté d'or changea alors d'expression. D'ironique, il devint surpris. Oui, pendant un instant, ce n'est plus Bernard qu'Alain avait vu face à lui, mais André Grandier. André, toujours calme, qui pouvait tout à coup devenir lion et se battre, et ceci pour Oscar. Bernard lui ressemblait à ce moment là, tant par l'intonation de sa voix que par son aspect physique. Ils s'étaient toujours beaucoup ressemblés, tous les deux, si bien qu'il était même parfois difficile de les reconnaître. Ils possédaient le même regard d'émeraude, les mêmes cheveux sombres coupés courts, la même sature...
Alain croisa les bras et détourna brusquement la tête. C'est alors que son regard tomba sur la femme qui les avait tous troublé, et les yeux sombres se noyèrent dans les profondeur des yeux d'océan qui les observait tous quatre. Un instant, Alain se retrouva plongé plus de dix ans en arrière, et son cœur manqua un battement. C'était le même mystère, le même feu intérieur, bouillonnant, sous l'apparent détachement, la même expression frondeuse et assurée. C'était Oscar !
Mais la femme échappa alors à l'inquisition d'Alain en détournant le regard, en une attitude que n'aurait jamais eu le colonel des Gardes Françaises et l'ancien soldat su qu'il s'était fourvoyé. Elle n'était pas celle qui avait prit son cœur à son corps défendant, elle n'en était que le mirage lointain et désincarné. Tout comme Bernard n'était pas son ami André.
Alors la colère s'empara d'Alain et il reporta son attention sur Bernard, la voix coléreuse et l'âme tourmentée.
« Qui es tu pour me parler ainsi ? Qui es tu pour oser prétendre que tu me connais ? Penses tu avoir gagné cette prérogative parce que nous avons passé quelques heures ensembles ? Et si je ne jouais pas la comédie, si, vraiment, je n'éprouvais plus rien pour ces vieux souvenirs et n'avais pas envie de vous conter ma vie présente !! Y as tu songé ?? »
Il haletait, à présent, prêt à se lever et à leur tourner le dos pour toujours. Tourner enfin le dos à un passé qui le poursuivait à chaque fois qu'il fermait les yeux, à chaque fois qu'il s'endormait, seul, dans son lit. Attitude idiote, il le savait bien. Ce n'était pas en s'éloignant de ceux qui l'avaient connu qu'il pourrait l'oublier, elle est ses longs cheveux d'or, elle et ses yeux d'océans, elle est son cœur pur.
Alain ne sentit pas le regard de la femme se poser à nouveau sur lui, mais, au lieu de se lever, il renversa la tête en arrière et observa le bleu d'azur du ciel d'été. Oscar se trouvait sans doute là, quelque part dans ce paradis invisible, à se rire d'eux et de leurs vains sentiments. Il lui semblait entendre à nouveau son rire chaleureux, un rien moqueur, ce rire qui avait disparu les derniers mois de sa vie. Des larmes piquantes lui montèrent aux yeux, comme dix ans auparavant et le temps se figea, étouffant tous les bruits de la ville. Puis une colombe traversa le ciel, bien loin au dessus des toits de Paris, et la voix d'Alain déchira le silence, redonnant du même coup toute leurs forces aux bruits familiers. Un rire d'enfant s'entendit en filigrane : sans doute la manifestations joyeuse de l'angelot aux boucles blondes.
« Voilà exactement dix ans que la bastille est tombée. A cette heure précise, voilà dix ans, le cœur de mon colonel a cessé de battre »
Alain retrouva sa position normal et vit sur les visages de ses compagnons que sa phrase les avait tous marqué. Ou qu'elle se trouva, elle ne pouvait être que touchée par cet amour si visible qui se lisait en chacun d'eux. Dix ans n'avaient pas suffit à la faire oublier. Elle était toujours là, présente dans leurs pensées, dans leur mémoire, dans leur cœur. Son sourire et ses colères avaient laissé une emprunte indélébile sur leurs âmes, et cent ans ne suffiraient pas à l'effacer.
Un sourire mi ironique, mi attendri étira ses lèvres, et il s'empara de son verre
« Je lève mon verre à Oscar, une fois encore. Je lève mon verre à un officier d'exception, le plus grand sous les ordres duquel je me sois trouvé, le seul qui se préoccupait plus de ses hommes que de sa gloire. Je lève mon verre à un honneur sans faille, à un courage à nul autre pareil, à une science des armes remarquable qui nous a mené à la victoire. Je lève enfin mon verre à la femme qui se trouvait sous cet uniforme, femme qui par sa droiture, son charisme et sa beauté a su faire d'un régiment de tigre une compagnie forte et homogène. Je bois en l'honneur de la mémoire de mon colonel. »
Cette larme qu'Alain avait tenté de refouler roula finalement sur sa joue, témoin unique et silencieux d'une blessure qui ne cicatriserait jamais.
Mais il n'en avait pas honte. Non, plus maintenant. Comme l'avait si bien dit Bernard, les trois hommes qui l'entouraient étaient à présent les seuls capable de vraiment comprendre ce qu'il ressentait.
Dans un silence seulement troublé par les rires et les éclats de joie du garçonnet, les quatre hommes meurtris trinquèrent et burent ce vin d'honneur et de mémoire. Reposant son verre, Alain fit claquer sa langue et craquer ses doigts avant de croiser successivement le regard de ses trois interlocuteurs. Au fond de son être, la malice avant reprit le dessus, masquant le désespoir qu'il avait brièvement laissé paraître.
Oui, il l'avait aimé comme il n'aurait jamais pensé que cela soit possible. Oui, au cour de ses dernières années, il avait enfin comprit la souffrance qu'avait du éprouver André. Et encore.... Lui l'avait connu moins longtemps.
Jamais il ne se remettrait tout à fait de sa mort et toujours, dans un coin secret de son être, il regretterait d'avoir obéit à son ordre et de s'en être allé pour prendre la Bastille. Cette victoire lui revenait, c'était sa plus grande victoire de colonel, et Alain, en larmes là lui avait dédié, ce jour là. Mais peut être que si il avait été là, près d'elle, il aurait pu la retenir à la vie.
Le sourire d'Alain s'agrandit, dévoilant ses dents blanches. Il fallait continuer à vivre, malgré tout. C'était la plus belle preuve d'amour qu'ils pouvaient lui faire. Continuer à vivre.
« Pour répondre à une question que vous rêvez de me poser, je le sens, je vous avouerai que je ne me suis pas marié. A non, merci bien !! J'ai vécu sous la férule d'une femme pendant assez longtemps pour apprécier mon célibat ! Oscar colonel c'était pire qu'un mariage ! »
Il éclata de rire, brusquement, comme on éclate en sanglots. Se passant la main derrière la tête, il riait de son mensonge, de leur hypocrisie à tous.
Girordelle fut peut être le seul à comprendre réellement ce qui se passait dans la tête d'Alain. Comme tous les autres, il acquiesça et sourit à la boutade de leur ami. Les yeux gris étaient malicieux et compréhensifs... Chacun sa manière d'éloigner le chagrin de son être.
Tournant la tête vers Bernard, il reprit le fil de la conversation
« Et toi, Bernard ? Quelle fut ta vie ? Je sais que tu es à présent un personnage public, mais dis nous en d'avantage »
Alain arrêta brusquement de rire, et darda son regard sur Bernard. Une seule question l'obsédait, qu'il ne se gêna pas pour poser
« Et ton livre ? »
Pour toute réponse, Bernard fouilla dans la poche intérieure de sa veste et en sorti un petit ouvrage relié de cuir, qu'il posa sur la table et poussa vers les trois hommes
« J'avais justement l'intention de vous en parler »
Bernard laissa passer l'effet sur surprise sans dire mot. Sur la table, le livre relié de cuir clair se détachait sur le bois de la table, et le titre du livre sautait aux yeux des trois lecteurs avides « La révolutionnaire »
Le visage de Fersen marqua la plus vivre surprise, celui d'Alain se fendit d'un large sourire. Seul Girodelle semblait quelque peu contrarié par l'apparition de l'ouvrage. Comme si le fait de voir la vie d'Oscar étalée au grand jour lui déplut souverainement. Mais cette attitude semblait si peu compréhensible que personne n'y prit garde.
Fersen fut le premier à attraper l'épais ouvrage, et c'est d'une main tremblante qu'il l'ouvrit. Sur la première page se trouvait une dédicace, qu'il lu d'une voix rauque, trébuchante sur certaines syllabes.
« Ce livre, je le dédie à tous les révolutionnaires, morts pour faire naître une France nouvelle. Je l'offre à un grand ami, André Grandier. Et plus qu'à toute autre personne, ce livre appartient à une femme qui a changé ma vie à jamais, l'héroïne de ces lignes, Oscar François de Jarjayes. »
A la suite de ces quelques lignes, le comte Suédois ne releva pas la tête. Replongeant dans son silence douloureux, il se mit à feuilleter les pages qui tentaient de retracer la vie de celle qu'il n'avait pas su aimer a temps.
Ces mots étaient tout ce qui restait d'elle. Son nom traverserait les époques grâce à Bernard, mais qu'en était il du reste ? Est ce qu'il avait réussit à rendre sa fougue, la vie qui irradiait de chacun de ses mouvements ? Verraient il un personnage de roman où bien réellement une femme qui avait existé et s'était battue pour eux ?
Axel tentait de retrouver le visage de son amie aux travers des lignes, sans y parvenir. Tout ce qu'il y voyait, c'était une biographie, un nom répété jusqu'à ne plus avoir de sens. Personne ne répondrait plus jamais à ce nom... Oscar.
Parfois, il arrivait à Fersen de hurler son nom. Non pas dans l'espoir de l'entendre lui répondre, mais simplement pour sentir une fois encore rouler dans sa gorge la sonorité de ce nom, l'arrangement des voyelles claires et des consonnes solides.
Oscar.
Alain lança un regard apitoyé à Fersen, conscient d'avoir en face de lui un homme détruit par les épreuves. Quel était donc le crétin qui avait chanté les louanges de l'amour ? Ne voulant pas laisse peser plus longtemps le silence qui s'était abattu sur leur petit groupe, le soldat reconvertit en paysan tendit la main à Bernard, par dessus la table
« Ainsi donc tu l'as fait ! J'avoue avoir désespéré pouvoir le lire un jour ! Pourquoi est ce que cela t'a prit autant de temps ?
-J'ai bien failli ne pas le finir, en fait, mais Rosalie m'y a poussé »
Répondit Bernard en serrant la main tendu. Ce livre, il n'en était pas fier. Il le détestait, même, à force d'y avoir passé des journées dessus sans rien pouvoir y écrie d'authentique. Certes, la vie d'Oscar y était consignée dans ses grandes lignes, on y apprenait sa vie, son parcours, les moments marquants de son existence.
Mais Bernard n'avait pu capturer son âme sous sa plume. Mais qui aurait réussi à laisser transparaître l'éclat de son rire ? Quels mots étaient capable d'évoquer la couleur de son regard ? Le feu intérieur qui la consumait ?
Face à cette impossibilité, le journaliste avait failli abandonner. Mais sa femme, alors, avait prit le manuscrit contre elle, le défiant comme elle ne l'avait encore jamais fait auparavant. La douce Rosalie lui avait bien fait comprendre que s'il ne le terminait pas, elle le ferait, elle. Jamais elle ne permettrait que le nom des Jarjayes tombe dans l'oubli, et si pour cela elle devait apprendre à manier une plume, elle était prête à le faire.
Bernard se souvenait encore des larmes qu'il avait vu dans les yeux de sa femme, de la douleur qu'il en avait éprouvé. Comme à chaque fois que le nom d'Oscar était évoqué, Rosalie se transformait. Oui, elle aussi l'avait aimé, sans nul doute possible. Mais le jeune homme n'en voulait pas pour autant à l'ancien Colonel. Elle lui avait trop apporté pour qu'il puisse se le permettre.
Alors il avait reprit son travail, d'après ses souvenirs, d'après ses impression, et Fersen tenait dans ses mains le résultat de 5 années de labeur.
C'est alors que Girodelle se rappela à leur attention. Il n'avait pas quitté l'ouvrage du regard, l'air sombre, comme si quelques pages de papiers pouvaient lui faire du mal. Attitude étrange, chez cet homme qui avait paru si calme, si serein, depuis le début de leurs retrouvailles. Quels étaient encore les pensées de son âme tourmentée ?
Une boucle châtain glissa sur son épaule, le sortant de sa rêverie. Alors il jeta un coup d'œil furtif vers l'endroit où jouait le petit prince blond, glissa un regard vers sa mère qui, il le remarqua, continuait à les observer, puis s'appliqua à se clamer.
Bientôt, le pli soucieux qui avait barré son front haut disparu, et il pu se réintégrer dans la conversation. C'est sans grand étonnement que Girodelle remarqua l'air perdu de Fersen. Le pauvre homme serrait à présent le livre comme s'il était son unique trésor. Détournant à regret son regard gris, il s'intéressa à Bernard. Celui ci aussi semblait passif, et Victor relança la discussion pour éviter que la tablée entière ne s'enfonce dans une mélancolie de mauvais augure
« Je te félicite pour ton ouvrage Bernard, vraiment. C'est un soulagement de savoir que ce qu'elle a fait, ce qu'elle a sacrifié, ne sera pas totalement oublié. Mais dis moi, est ce donc la seule chose que tu ais fais en dix ans ? Dis nous un peu comment vas ta femme... Rosalie, je crois. »
Bernard, tiré de ses souvenirs sursauta, puis un sourire attendri se dessina sur son visage.
« Rosalie ? Oh, elle va bien, je vous remercie. Nous avons eu 4 enfants, trois garçons et une fille. André, Pascal, Romain et Françoise sont nos trésors, et c'est la meilleure chose que j'ai faite durant ces dix années. Ils sont ma promesse d'avenir, et je tiens à eux plus qu'à la prunelle de mes yeux »
*Oui.. Et tout ce bonheur, je le dois à Oscar...*
Finit elle par penser, sans toutefois l'exprimer à voix haute. Pourquoi le faire ? Il ne savait même pas pourquoi Girodelle avait pensé à l'inviter parmi eux. Certes, il avait connu Oscar, mais pour eux trois il devait représenter l'étranger, celui qui avait continué à vivre pendant la terreur, sans peur de se faire décapiter.
Et pourtant, il y avait sa place plus qu'ils n'auraient pu le penser. Oscar, il l'avait lui aussi aimé. Non pas comme une femme, mais comme une apparition, ange éblouissant dont on sait dès le premier regard qu'il ne fait que traverser votre vie.
Pour honorer son souvenir, il avait profité de ses fonctions au sein du gouvernement pour sauver la tête de certains nobles. Parce qu'elle lui avait apprit qu'un rang social n'avait aucune influence sur la grandeur d'un cœur.
« Sinon, j'ai aussi un peu travaillé comme journaliste. En fait, j'ai gagné ma vie. Mais les idéaux qui m'animaient il y a dix ans sont morts en même temps qu'Oscar. Il n'existe pas de régime idéal, je le sais à présent
-Et bien, quel pessimisme ! J'ai du mal à retrouver l'homme idéaliste que le colonel nous avait présenté »
Ironisa Alain. Pourtant, on pouvait lire dans ses prunelles marrons qu'il pensait la même chose.
Décidément, cette entrevue devenait bien sombre, mais Alain, Bernard et Axel semblaient apprécier de replonger ensemble dans leur douleur. Comme un enfant aime arracher ses croûtes avant qu'elles ne puissent cicatriser.
Victor, en cela, semblait différent deux. Comme si lui, au moins, avait réussi à soigner la blessure causée par la mort d'Oscar. Etonnant, en fait, lorsqu'on songeait que, des quatre, il avait été le seul à lui avouer son amour, à la demander en mariage. Peut être était ce justement pour cela que lui avait réussit à s'en sortir, parce qu'il n'avait pas de regret. Il avait tenté de la sauver et n'avait pas pu.
Lorsque Fersen déposa l'ouvrage, Girodelle s'en empara et le feuilleta sans vraiment essayer d'en lire un passage. C'est alors que la question qu'il avait successivement posé à chacun de ses trois compagnons lui fut retourné.
Et ce fut le plus torturé de tous qui la lui posa. En effet, Fersen s'était penché en avant, observant avec attention l'ancien colonel de la garde royale.
« Et vous, mon ami. vous nous avez questionné tout en gardant le mystère quant à votre vie. Qu'avez vous fais des dix ans qui se sont écoulés ? J'ai l'impression de vous retrouver tel que je vous ai quitté. A croire que le temps n'a pas d'emprise sur vous »
En effet, Girodelle était resté semblable à celui qu'il avait toujours été. Quelques fils blancs se mêlaient aux boucles châtain, mais pas une ride ne ternissait son visage. Son regard même, plus clair, moins mélancolique, n'avait pas prit un année. Comme si le temps s'était figé et avait prit un fin pinceau de plumes d'anges pour effacer toute la mélancolie de l'âme du beau comte français.
Un léger sourire, instinctif, apparu sur ses lèvres avant qu'il n'arriva à le masquer
« Moi ? Oh, vous savez, depuis la révolution, mon train de vie a bien changé. J'enseigne l'escrime en province, à présent. Et j'ai un fils »
Les trois compagnons de Girodelle restèrent un moment sans voix. Dans leurs regards, braqués sur l'ancien noble, on pouvait voir qu'ils le considéraient différemment. Ce n'était plus l'éternel romantique à l'âme triste, mais un homme, dans tous les sens du terme. Lui au moins avait réussi à survivre, malgré tous les dangers que sa condition de noble avait fait peser sur lui. Lui au moins avait réussi à oublier.
Fersen, visiblement, était le plus touché. Que pouvait il se passer en lui ? Sans doute comparait il leurs parcours, se demandant où lui avait échoué. D'une voix dont il maîtrisait à grand peine l'émotion, il demanda :
« Ainsi donc, vous êtes père. Quel âge a votre héritier ?
-Armand Louis Clément de Girodelle va à présent sur ses dix ans »
Un sourire fier se peignit sur les traits gracieux dans leur virilité, et le comte Français se redressa en un mouvement instinctif. Puis, remarquant l'air étonné d'Alain, il précisa :
« Bien entendu, son nom courant est Armand Girodelle, mais veuillez excuser, mes amis, un homme à qui on a enseigné pendant plus de trente ans la fierté de son nom et de ses ancêtres. Je n'ai jamais eu à rougir de ma particule et du nom qu'elle précède, et je l'aurai gardée, si ma vie n'en avait dépendu »
Alain, en homme au sang chaud qu'il était, s'apprêtait déjà à partir mais Bernard le retint, posant sur son bras une main à la force étonnante. Ses yeux verts étaient extrêmement tristes lorsqu'il éleva la voix.. Un peu comme si les souvenirs qu'ils évoquaient et la narration de leurs vies respectives le plongeaient dans une profonde mélancolie.
« N'oublies pas Alain, ton Colonel était aussi noble que le comte. Il portait d'ailleurs le même titre, si je ne m'abuse. Et je crois que, elle aussi, ne rougissait pas du nom des Jarjayes »
Déjà Alain, honteux de son coup de sang, s'était rassit. Il passa une main pensive sur la peau rugueuse de ses joues où déjà pointait une barbe naissante et marmonna :
« Et si vous nous disiez, vous qui avez tant questionné, ce qu'est devenue votre vie ? »
Girodelle eut un geste négligeant de la main, puis il alla caresser du bout des doigts les pétales rougis d'une des roses qui dégringolaient de la tonnelle de l'estaminet.
« Moi ? Ma vie est restée bien tranquille. Le 20 Juillet, j'ai démissionné de la Garde Royale, et ai vendu le château familial de Versailles. Un ami m'avait prévenu que les évènements auxquels nous assistions n'étaient pas une simple émeute, mais bien la révolution. Sachant que bientôt mon nom serait un danger plutôt qu'un sauf conduit, j'ai oublié ma particule puis suis parti vers le sud de la France, là où la chaleur du soleil apaise les rancœurs. Vous le savez sans doute... Là où Paris n'était que Terreur, les régions les plus éloignées restaient calmes et sereines. »
Girodelle intercepta alors un regard de Fersen, dans lequel se lisait clairement un certain mépris. Le noble Français ne pouvait que le comprendre, mais tous deux n'avaient jamais été fais du même bois. Alors que le Suédois s'était battu jusqu'au bout pour tenter de sauver les Bourbons, le Français, qui n'avait accepté de poursuivre sa carrière militaire que par la grâce d'une chevelure d'or appartenant à sa jeune capitaine, avait fait un tout autre choix.
« Avant Noël 1789, j'achetai un mas en Provence et j'établissais ce qui me permettrai plus tard de vivre. Car, à présent, j'enseigne l'art des armes blanches et des armes à feu »
Le regard gris du comte se posa avec sérénité sur ses compagnons. L'ombre d'un sourire apparu même sur ses lèvres, alors que sa voix calme poursuivait :
« Oui, je sais ce que vous pensez. Que je suis bien lâche d'avoir agis ainsi, que ce n'est pas digne d'un homme qui se disait l'ami d ‘Oscar François de Jarjayes. Et pourtant, je lui ressemble bien plus que vous ne le pensez. Si je suis parti c'est poussé par l'amour, car j'avais à mes côtés celle qui allait devenir ma femme. Elle était gravement malade à cette époque, et je refusai de lui faire courir des risques inutiles en me battant pour une cause à laquelle je ne croyais pas encore. J'avais déjà trop perdu »
Un nuage furtif traversa le regard clair, et, contre toute attente, ce fut Alain qui lui versa à voire, soudain compréhensif.
« Je vous comprends, Girodelle. Moi aussi je suis parti bien que pour des raisons différentes. Et il n'est pas une journée sans que je ne regrette de l'avoir forcée à rester. Oui, vous lui ressemblez, et sans doute savez vous déjà ce que je m'apprête à dire. Elle voulait partir, en ce matin damné du 13 Juillet. Elle voulait enfin vivre son amour pour André, quittant pour cela son commandement. Mais dans mon égoïsme, je les ai incité à rester. Vous avez bien fait »
L ‘homme qui avait tant fait jaser Versailles, par son célibat et le secret dont il entourait sa vie, prit le verre dont il fit lentement tourner le liquide vermeille. Il semblait rêveur, soudain, et Alain envia le bonheur tranquille qui émanait de lui. Girodelle, qu'il avait souvent vu lors de ses années aux Gardes Françaises, lui avait toujours apparu comme un homme fort et au charme ravageur. Mais Alain se souvenait du désespoir lattent qui se lisait alors en filigrane dans son attitude, de l'appel au secours continuel logé dans un coin de son regard. Oui, à cette époque le comte de Girodelle avait la bravoure poignante des hommes qui se savent perdus, mais qui continuent à avancer, envers et contre tout. Alain avait comprit que c'était un amour profond sincère et sans retour possible qui le minait ainsi. Et il l'avait admiré pour cela, bien que ne sachant pas encore combien la souffrance causée par un tel amour pouvait être insupportable.
A présent, les yeux noisettes scrutaient le beau visage masculin, à la recherche de cette blessure si visible auparavant. Il n'y en avait plus la moindre trace, à son grand désarroi. Comme si Oscar n'existait plus dans le cœur de Girodelle. Il y avait toujours cette bravoure en lui, mais le désespoir avait laissé place à une foi inébranlable en l'avenir. Toute femme aurait à présent aimé se reposer sur son épaule, car il débordait de sérénité heureuse et de force tranquille. Alain soupira alors, et bu son verre d'un trait. S'essuyant les lèvres d'un revers de la main, il lui révéla le fond de sa pensée :
« Je vous envie, vous savez. Voilà dix ans que je survis, et vous, vous semblez avoir trouvé le bonheur. Oui, je vous envie profondément, mais sans doute avez vous mérité ce qui vous arrive à présent »
Tous auraient dû être du même avis, et Bernard acquiesça en effet, à ces mots. Mais Fersen, quand à lui, semblait rageur. Ses yeux brillaient de larmes contenues, et la main qui enserrait son verre tremblait tant elle serrait le fragile récipient transparent. Sa voix tonna soudain, à la mesure de la colère qui l'habitait.
« Vous l'avez donc oublié ! Comment osez vous ! Comment osez vous afficher si ostensiblement votre bonheur alors qu'elle est morte et ne peut plus sourire ! Vous l'avez demandé en mariage, mais ne l'avez pas aimé comme elle le méritait ! Vous avez fui la Révolution qui l'a tué, vous profitez à présent d'une vie qui aurait dû être la sienne ! »
Puis soudain Fersen baissa la tête et ses épaules se mirent à trembler. Girodelle senti son cœur se pincer douloureusement, et, le regard triste, posa sa main sur l'épaule de celui qu'il considérait comme un ami
*Oh, Oscar... Que leur as tu fais pour qu'ils restent ainsi ensorcelés, dix ans après ?*
« Non, je ne l'ai pas oublié, Fersen, Chaque jour qui passe, je pense à elle. Elle m'accompagne à chaque instant, et me donne la force de vivre. Son souvenir doit vous aider à continuer et non vous retenir dans le passé. Elle n'aurait pas aimé cela, vous le savez aussi bien que moi. Mais voulez vous qu'on en parle un peu ? »
Oui, telle était le véritable but ce cette rencontre. Girodelle, en homme sensible, se doutait que le souvenir d'Oscar continuait à torturer certains de ses anciens compagnons. Et les mots qu'il avait entendu au fil de leur discussion, les réactions qu'il avait observé, n'avait fait que confirmer ses pensées. En effet, les attitudes qu'ils avaient eu, leurs larmes, leurs colères, leurs rebuffades, étaient bien disproportionnées lorsqu'on songeait qu'ils évoquaient le souvenir d'une femme morte dix ans auparavant. Visiblement, a blessure qui s'était ouverte en leur cœur le jour de la mort violente et injuste d'Oscar ne s'était jamais cicatrisée et la moindre évocation du souvenir de la jeune femme en réveillait la douleur. Alors chacun d'entre eux réagissait de manière violente, suivant leur caractère.
Peut être que, ensemble, ils pourraient apaiser quelque peu les souffrances qui les submergeaient lorsqu'ils se trouvaient seuls face aux souvenirs qu'ils gardaient d'elle. Si seulement, un jour, le simple nom d'Oscar pouvait faire apparaître un sourire sur chacun des quatre visages....
Deux tables plus loin, était en train de se dérouler un phénomène étrange auquel seul Girodelle prêta attention. Une larme, solitaire et transparente, roula sur la joue de la ravissante femme blonde qui les avait troublé en passant devant eux. Les yeux d'océan croisèrent un instant ceux aux reflets d'argent et un bref sourire étira les lèvres pâles avant que le regard troublant de profondeur ne se dérobe. Girodelle reprit alors la parole :
« Je l'ai aimé, Fersen, et je l'aimerai jusqu'à mon dernier souffle. Mais ce qui m'a sauvé, peut être, c'est que moi j'ai accepté cet amour. Mais que ressentez vous, vous ? Pourquoi la simple évocation de son nom vous tire-t-elle des larmes alors que son corps repose en terre depuis dix ans ? Je m'adresse à vous tous, mes amis »
Les paroles de Girodelle furent suivies d'un long silence. Fersen, Alain et Bernard se regardaient, gênés, attendant qu'un autre prenne la parole pour répondre à celui qui venait de toucher le cœur du problème Ce fut le journaliste qui, le premier, rompit le silence
« Pour ma part, je n'ai que peu connu Oscar. Je me rappelle surtout d'une femme passionnée, dont l'honneur avait plus de prix que sa vie. J'ai voulu la haïr au départ, car elle représentait cet arbitraire que je combattais avec tant d'ardeur, et Robespierre lui même me l'avait désignée comme cible. Mais connaissez vous quelqu'un qui, ayant connu Oscar, ne l'ait pas apprécié ? Elle possédait ce petit surplus d'âme qui forme l'étoffe des êtres de légende. J'ai admiré la bravoure du colonel prêt à tout pour sauver ces hommes, puis, le jour de sa mort, je suis tombé en arrêt devant la beauté tragique de cette femme qui avait tout perdu
-La beauté d'Oscar... Quel fou j'étais donc alors... »
Sans même y prêter garde, Fersen venait de couper la parole à Bernard. Accoudé à la table, il tenait sa tête entre ses mains repliées et ne releva les yeux que lorsqu'il se rendit compte que le silence s'était fait autour de lui. Son visage expressif se tordait de la même douleur que celle qui l'avait déchiré de longues années durant pour la reine des Français. Mais l'amour qui le bouleversait en ce jour était bien plus profond et bien plus désespéré. Comprenant que ses compagnons attendait de lui quelque chose, Fersen plongea dans ses souvenirs
« Chacun d'entre nous est capable de louer la beauté d'Oscar, car, malgré les habits masculins qu'elle était obligé de porter, son charme naturel irradiait. Point besoin d'être poète pour louer sa blondeur ensoleillé, son regard outremer, la finesse de ses traits. Mais moi... Oh, mes amis, c'est une déesse, Aphrodite en personne, qui m'est apparu un soir. J'ai eu la chance de danser un nuit avec un ange, une femme d'une beauté telle qu'elle coupa le souffle à la cour et éclipsa toutes les dames présentes. Tous autant que nous étions, nous nous serions damnés pour un de ses sourires. Et ce n'est pas Girodelle qui me contredira, je l'ai aperçu, ce fameux soir. Il n'avait d'yeux que pour elle. Mais, mon ami, je sais une chose que vous ignoriez. La belle inconnue, celle dont on parla pendant des mois et qui disparu tout aussi soudainement qu'elle était arrivée... C'était Oscar »
Fersen observa attentivement le comte de Girodelle, espérant le faire sortir enfin de ce calme et cette sérénité qui l'horripilait. Mais à son grand désarroi, c'est un nouveau sourire qui apparu sur le visage de l'ancien colonel
« Je l'ai toujours su. Qui, à la cour, aurait pu rivaliser avec elle ? Elle n'a jamais souffert aucune comparaison à mes yeux et je l'ai reconnue au premier regard
- C'est vrai qu'elle était belle à se damner ce soir là »
Trois regard étonnés convergèrent vers Bernard, et celui ci les accueilli avec un haussement d'épaule fataliste. L'homme au regard vert et aux cheveux striés de blanc prit le temps de boire un gorgée de vin avant de répondre à leur question muette
« J'étais jeune alors, et vous n'êtes pas, je pense, sans vous rappeler du nom d'un bandit qui fit parler de lui à cette époque là. J'ai joué au masque noir mais Oscar brûla mes ailes à plus d'un égard »
A son tour, il étudia les réactions que sa soudaine révélation venait de provoquer. Un hochement de tête approbateur suivit d'une exclamation bruyante et d'une poignée de main spontanée furent la façon d'Alain de lui montrer son plaisir de rencontrer enfin le fameux bandit. Fersen resta coi, ses lèvres blanchissant légèrement. Ce n'était pas le moment de provoquer un esclandre, mais le suédois se souvenait par la faute de qui André avait perdu son oeil. Mais si l'ombre et sa lumière avaient pardonné à Bernard, de quel droit aurait il pu s'offusquer ?
Une fois encore, la réaction de Girodelle fut étrange. Lui qui avait tant recherché le masque noir aux côtés d'Oscar, avant que celui ci ne disparaisse brusquement, ne semblait pas étonné outre mesure. Il donnait l'impression de connaître à l'avance toutes les cartes que ses compagnons allaient abattre devant lui. Un peu comme un joueur professionnel capable de prévoir les coups à venir.
Bernard, un peu étonné, poursuivit toutefois la confession qu'avait amené son exclamation
« J'étais donc là, ce soir là, et l'ai croisée dans les jardins. Comment aurais je pu faire le rapprochement entre elle et le froid colonel de la garde royale ? Quoi qu'il en soit, elle m'a troublé, je peux l'avouer à présent. Ce qu'Oscar prouverait plus tard à mon esprit, la charmante inconnue venait de le souffler à mon cœur. La noblesse n'était pas que corruption et pourriture, il existait des anges dans ses rangs. Je suis parti, les mains vides mais l'âme en ébullition. Peu de temps après, je quittais à jamais mon masque.
- Votre plume, je crois, a encore plus fait de mal à la noblesse et à ses anges que le bandit masqué »
Fersen venait une nouvelle fois d'intervenir et sa voix sombre s'était teintée d'une once d'aigreur. S'en rendant compte, il s'excusa bien vite d'un geste de la main et toussa faiblement
« Pardonnez moi, Bernard, mes mots ont dépassé ma pensée. Je sais bien que votre cause était juste, du moins l'idée que vous vous en faisiez. Je sais aussi que si vous l'aviez pu, vous l'auriez sauvé. Non, si j'en veux à quelqu'un c'est à moi seul, mais il est tellement plus aisé d'accuser autrui de ce vous mine. Répondant aux injonctions de ma reine, je suis reparti en Suède, et je n'étais pas là lorsque Oscar est morte. Chaque nuit, chaque instant je me mens. Je me dis que peut être, si j'avais été auprès d'elle...
Oh, comprenez, je sais bien qu'elle ne m'aimait pas. Je l'ai su au moment même où j'ai enfin compris ce qu'elle représentait réellement à mes yeux. Elle était à André, et ni moi ni personne n'aurait rien pu y changer. La mort de l'ombre entraînait celle de la lumière. Vérité inéluctable et pourtant inacceptable. »
Enfin, Victor sembla touché. Il sursauta, frissonna, puis le calme revint effacer tout trouble. Mais Fersen était bien trop fin pour manquer ces infimes signes d'émoi.
« N'êtes vous pas d'accord Girodelle ? Vous l'aimiez autant que moi, à l'époque, et vous étiez là. Mais n'avez rien pu faire. Alors qu'aurai je pu du plus que vous ? Je ne vous en veux pas pour autant. Triste mais lucide, je sais bien que seul l'amour que j'éprouve pour cette femme me fait parler ainsi »
A suivre...
1. 01/02/2010
Il n'y a pas de suite ? Parce que ça finit bizarrement... en tout cas sur mon écran... ça finit avec "Voyant qu'il jouait avec un chien inconnu, elle se leva à demi, prête &ag"
est-ce que c'est mon ordi qui fait l'idiot ?
si c'est le cas, peux-tu m'envoyer la fin ?