Lettres de guerre (10)

26 Floréal, an 5 (15 Mai 1797)

 

 

Chère Colonel,

 

 

Dois je rire, pleurer, ou m'offusquer de ta dernière missive ? Par ta faute mon âme tourmentée est passée successivement par ces trois états en quelques minutes à peine, et je crois bien avoir commencé à rassembler mes affaires, après avoir demandé à ce qu'on prépare notre carrosse, avant que la raison ne me rattrape. Diantre Oscar, prends soin de toi ! Cette main que tu as blessée m'appartient depuis que tu as accepté ma demande en épousailles. Tout le reste de ton corps est tien, mais ta main, tu me l'a donnée. C'est la peur, la colère qui parlent, tu le sais tout autant que moi. Je craignais cette lettre depuis le jour de ton départ, j'aurai essuyé mille feux pour t'éviter la moindre blessure.

Hélas tu es à la guerre et je suis à Paris, je ne peux qu'avoir foi en toi, en ta science des armes, qui seule est capable de te ramener à moi. Cependant, il faut que tu le saches. Une lettre, un mot, et je fais atteler la voiture pour te rejoindre. Je remplacerai cette main qui te fait souffrir, ombre fidèle à sa solaire maitresse.

 

 

Vois ce que tu me fais écrire. Ton vieux serviteur est prêt à tout quitter pour toi et te le dis et pourtant il est en colère. Oui, Oscar, qu'ai je donc fais, qu'ai je donc écris, pour te croire permis de douter de moi ? Jamais plus je ne toucherai une autre femme, jamais une autre que toi ne terminera sa nuit dans mon lit. Faut il donc que je le signe avec mon sang alors que je l'ai déjà juré à ton Dieu le jour de notre mariage ?

Je te l'ai dis, mon colonel. Elle ne sont rien là ou tu es tout. Alors cesse de torturer ton âme, et crois enfin à ce que tu écris. Oui, je t'aime avec passion, et les ans ne font qu'attiser ce feu qui, si je n'y prends garde, pourrait me consumer. Un an sans ta voix, sans ton corps, me sont une torture. Que m'apporterait une autre femme ? Une voix et un corps qui ne sont pas les tiens, et dont je n'aurai que faire, puisque tu es la seule à avoir pu remplir le vide dans lequel mon âme se noyait.

 

 

L'effroi qui m'assaille est, j'ai la faiblesse de le croire, bien plus fondé que tes alarmes. Je ne crains pas de te perdre au profit d'un autre homme (tu en es pourtant entourée, ma lointaine, mais ma confiance en toi est inébranlable.) mais que la guerre elle même t'emporte. Tu sembles de plus en plus tourmentée, et je ne peux imaginer sur quelles horreurs tes yeux se posent. Lors de ta dernière missives tu me faisais part de ta crainte de voir sombrer Vérone dans un bain de sang.

Or les dernières nouvelles qui nous parviennent d'Italie me glacent d'effroi. Est ce donc vrai, cher colonel ? Les Véronais se sont ils soulevés en ces jours saints de Pâques pour massacrer les Français ? Tout cela me parait tellement incroyable.

Ici, à Paris, rien ne change. Nous sommes toujours dirigés par les même fantoches, la capitale s'enfonce dans la crasse d'une misère noire, et les gens, pour la plupart, ne s'inquiètent pas de ce qui se passe en Italie. Les maladies, petites sœurs de cette pauvreté extrême, commencent à faire leur foyer dans les demeures les plus démunies et certaines personnes se mettent à évoquer à mi voix le fantôme terrifiant de la Peste. Cette crainte ne s'éteindra jamais de nos esprits - tant les grandes pestes noires ont décimées l'Europe - et ressurgit à chaque épisode de famine.

 

 

Demain je rends visite à ta famille, je leur dirai que j'ai reçu de tes nouvelles mais sans leur parler de ta blessure, j'espère que tu me pardonneras. Ils se tourmentent déjà tant pour toi que ce serait les plonger bien inutilement dans l'angoisse. Cesseront nous un jour, tous autant que nous sommes, de nous inquiéter pour toi ?

 

 

 

 

 

 

Je viens de relire cette missive que je te destine, et je me rends compte combien ma plume a pu être sèche, ce soir. J'ai hésité à tout déchirer puis à recommencer, mais ne le ferai pas. Pourquoi te cacherai je mes peurs et mes colères ? De quel droit ? Par amour ? Ce ne serait que t'aimer bien peu de raisonner ainsi. Puisque je te confesse ma déraisonnable fierté de t'avoir à mes côtés, toi ma solaire, je te fais aussi part des affres dans lesquels tu mon plonges. Telle est la force de mon amour, qui me permet de tout partager avec toi.

Parce que je t'aime Oscar. Si je suis en colère de te voir douter de moi, si j'ai peur de te savoir blessée, c'est parce que je sais que tu donnes tout son sens à ma vie. Sans toi je ne suis qu'une coquille vide. Sans toi je ne crois pas que Victor Clément de Girodelle aurait vécu jusqu'à ce jour.

 

 

Les jours ou je reçois tes lettres sont les seuls jours de ton absence ou je me sens vivre. Ecris moi donc, Oscar. Ecris moi la guerre, parles moi de Vérone, confies moi tes peurs et tes frayeurs, je peux tout entendre. Mais ne doutes plus de moi.

 

 

Il est temps maintenant de cacheter ce pli, qui va traverser notre pays et prendre la mer pour te parvenir. Demain, si tu me le demandes, je prendrai cette même route pour te rejoindre. Emporte encore ces quelques mots avec toi, Oscar. Une vie sans toi, pour moi, n'aurait aucune raison d'être vécue.

 

 

Victor.

_________________

 

A suivre....

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