Lettres de guerre (9)

18 Ventôse, an 5 (8 Mars 1797)

 

 

Chère colonel,

 

 

 

Ma lointaine, il n'est que toi pour me faire oublier la rudesse de notre époque troublée. Chacune de tes missives m'est une bouffée d'air, un sourire, un instant volé à la morosité ambiante. Sais tu combien j'ai ris en t'imaginant en vierge impatiente ? J'en suis touché, oh toi qui ne seras jamais ma douce, car jamais je n'aurai espéré éveiller de tels sentiments en toi à l'aube de notre première rencontre. Ciel, je me rappelle encore le regard de glace qui me cloua ce jour là, ces yeux de tempête qui emportèrent mon cœur et ma raison.

Car fallait il être déraisonnable pour prendre la décision qui fut la mienne.

 

 

Sache, Oscar, que jamais je ne l'ai regretté. Quand je vois la femme que tu es devenue aujourd'hui je suis, et je te l'ai déjà dis, déraisonnablement fier. Tu me manques, toi aussi, n'en doute pas une seule seconde. Il n'est pas un jour sans que je ne pense à toi, pas un soir où je ne prie le ciel de te protéger, pas un matin où je ne cherche ton corps dans notre lit. Cependant au delà de cela je sais que tu es à ta place, tout comme tu en as toi aussi la certitude.

Je suis tombé sous le charme d'une femme, il y a bien longtemps. Cette femme avait les mains rugueuses de cales provoquées par le maniement de l'épée. Elle ne se poudrait pas, ses cheveux d'or pur ne voyaient que rarement une brosse, sa fragrance était un mélange de poudre à canon et de sellerie. Un matin, elle a fait mon bonheur en me choisissant comme mari. J'avais déjà accepté ce jour là qu'elle ne m'appartiendrait jamais, qu'elle suivrait toujours la voie de l'honneur et du courage. L'aurai je seulement aimée si elle s'était confondue aux roses parfumées de Versailles ? Elle est sauvage, impétueuse, impatiente et frondeuse. Elle est née du cœur des combat, elle y a sa place tout autant qu'à mes côtés et jamais je ne lui demanderai de me choisir. Sa liberté m'est bien trop précieuse pour que je la contraigne.

Il me faut vous faire un aveu, mon colonel. Je suis passionnément amoureux de ma femme.

 

 

Voici quelques jours que j'ai réaménagé sur nos terres. Tes parents auraient préféré que je reste un peu plus longtemps avec eux, mais mes affaires ne pouvaient plus attendre. J'ai donc retrouvé nos appartements et les parfums familiers de notre bonheur. Tes vêtements sont toujours pliés dans l'armoire, attendant qu'un matin tu t'empares d'une chemise et d'une culotte de cheval pour aller galoper alentours.

Si tu étais là j'enfouirais mon visage dans ton cou, un de ces matins là, et je sentirai se mêler l'odeur du lin frais et celle de ta peau. Puisque je n'ai que celle du linge frais je m'escrime à te rappeler à mon souvenir à chaque instant.

 

 

J'ai retrouvé Paris, aussi, et la capitale ne cesse de se déchirer. Il y a ces Salons mondains auxquels j'ai fais quelques apparitions ( d'ailleurs oserai-je te dire qu'une jeune femme s'est intéressée à ton vieux serviteur ? Je lui ai répondu, fort poliment d'ailleurs, qu'elle n'était qu'une bougie là ou mon amour est un soleil).

Je disais donc que les Salons se tiennent dans des hôtels particuliers, aux pieds desquels la misère fait son nid. Le peuple Français a-t-il jamais eu aussi faim ? Ces temps ne peuvent durer, tous les savent. Les nantis dansent au bord du précipice qu'ils ont creusés, manquant chaque jour de tomber.

 

 

Je surveille et me confonds avec les artisans de ce climat surréaliste. Puisque telle est ma mission je poursuis mon rôle d'observateur. Cela me permet aussi d'avoir des nouvelles de vous et j'essaie par tous les moyens d'être mis au courant des dernières avancées d'Italie. Ainsi je sais que vous avez occupé Ancône et les dernières nouvelles parlent du rétablissement de l'Ecole française de Rome. Est ce seulement vrai ?

Si tel est le cas, ton petit Caporal est en train de dépasser tous les espoirs qui ont été placés en lui. A voir la percée spectaculaire que vous faites en Italie, je me prends à me demander s'il ne faudrait pas un homme comme lui pour sortir la France de l'ornière dans laquelle elle s'embourbe. Puisqu'ils ont tués nos rois et que la République ne fonctionne pas, il faudra bien en trouver un autre, ne crois tu pas ?

 

 

Un jour - quand la guerre ne nous séparera plus - je te suivrai à Bologne et tu me raconteras à nouveau ce que tu y as vécu. Je me souviendrai de cette longue séparation imposée par la folie des hommes et j'en frissonnerai rétrospectivement. Puis je te prendrai dans mes bras pour conjurer ces vieux souvenirs.

Puis tu ne pourras plus parler, parce que des mes baisers je ferai taire tous les mots sur tes lèvres.

 

 

Le sais tu chère colonel ? Presque un an s'est écoulé depuis notre séparation. Mon âme, mon coeur et mon corps, qui tous trois t'appartiennent de droit, ne sont plus qu'un âtre froid sans le feu de ta présence.

Tu connais ma promesse, Oscar. Qu'importe le nombre de mois qui nous séparent encore de nos retrouvailles, il n'est qu'un impératif. Reviens moi ou c'est moi qui te rejoindrai, car nulle frontière ne saurait me séparer de toi.

 

 

 

 

Ton,

 

 

Victor

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18 Germinal, an 5 (7 Avril 1797)

 

 

Cher Colonel,

 

 

Dois je rire ou pleurer ? Me mettre en colère, m'inquiéter, où revenir à tes côtés ? A la fin de cette journée, dont je te révèlerai la teneur au cours de cette lettre, je ne sais plus. Avant de te répondre j'ai relu ta missive, qui me fut apportée il y trois jours. La jalousie, flamme vivace, s'est réveillée en moi, sans que je ne puisse la raisonner.

J'ai confiance en toi, Victor. S'il est un homme qui, jour après jour, m'ait prouvé son attachement, c'est toi. On ne peut avoir une telle constance dans le cœur pour s'en détourner au bout de tant d'années. Je le sais aussi car il faut aimer avec bien de la passion pour ne pas voir les défauts de la femme que tu me décris. Cependant je te sais grès de lui apporter le soutien de ton affection, à cette vieille militaire jalouse d'un jeune beauté que tu as pourtant repoussé. Est ce à mon tour d'entrer en confession ? Mon cher colonel, heureusement que tant de lieues me séparent de Paris, car sans cela je n'aurai pas hésité à la retrouver, cette Précieuse ridicule, pour lui jeter mon gant à la figure. Il n'est qu'une femme - aussi imparfaite soit elle - qui ait le droit de poser les yeux sur toi. C'est mon privilège, gagné au terme d'une bataille que tu as eu la grâce de perdre.

 

 

Vois à quoi le manque de toi me condamne. Je deviens irascible, jalouse, alors que les évènements se précipitent autour de nous. Un an déjà nous a-t-il séparé ? Chaque journée supplémentaire me semble à présent un mois, et je ne saurai t'en vouloir si tu avais agrémenté ta solitude dans l'attente de mon retour. Si tel était le cas, je t'en supplie cependant de ne rien me dire, car je ne sais comment je traiterai celle qui aurait su te séduire.

Quant à moi, la guerre me prend tout mon temps. Je n'ai plus assez de larmes pour pleurer nos morts, et le désespoir me gagne alors que les batailles victorieuses s'enchainent. Le terme de notre campagne approche, les veines de l'Italie sont exsangues et son sol gorgé du sang de ses morts. Sais tu ce qui fut rapporté à Napoléon il y a une semaine ? 400 soldats Français ont été assassinés à Vérone. Je sens que ce n'est qu'un début, les esprits sont trop échauffés, les cœurs trop meurtris pour que tout s'arrête à présent. J'ai voulu mettre Bonaparte en garde mais il n'a eu que faire de mes conseils cette fois ci. Selon moi il fallait retourner là bas au plus vite, calmer les choses avant qu'elles ne s'enveniment d'avantage. Il préfère marcher sur Vienne et nous en prenons donc la direction. Je crains un bain de sang à Vérone et ne rien pouvoir y faire me rend malade. Mon amour, je suis peut être née pour la guerre mais je l'exècre pourtant.

 

 

En cette période sombre de la campagne il me faut cependant te narrer ce que j'ai vécu aujourd'hui et qui, je l'espère, nous ramènera sur les rivages de la paix. Cet après midi, à Indenburg, une armistice de 5 jours a été signée. Bonaparte espère la prolonger pour, ensuite, poser les fondations d'un traité de paix. Cela voudrait dire notre retour en France, à Paris, et mon retour sur nos terres de Girodelle. Alors je porterai toutes les chemises que tu voudras, à la seule condition que tu me les enlèves par la suite. Serons nous de retour pour l'été ?

Prends des forces, mon cher colonel, car je compte bien t'épuiser avant de trouver à mon tour un peu de repos. Aucune femme ne pourra espérer te voler à moi lorsque j'aurai à nouveau apposé ma marque sur ton corps.

 

 

J'espère que tu n'auras pas eu trop de mal à déchiffrer cette missive. J'avais trop de mots à te transmettre et t'en ai pas parlé plus tôt (n'ai je pas crains aussi de t'effrayer ? Je ne saurai y répondre.) J'ai aussi refusé la proposition de mon aide de camps qui voulait t'écrire à ma place. Il y a dix jours, en effet, j'ai été blessée à la main par une lame ennemie. J'ai été bien soignée et le médecin m'assure que je retrouverai le plein usage de mes doigts mais ils sont pour l'instant encore très raides, ce qui est peu pratique pour mes travaux d'écriture. Je te défends pourtant de t'inquiéter. Est ce là la première blessure que j'arborerai ? De tous les hommes tu es le mieux placé pour savoir que non. Si la Camarde avait voulu faire de moi sa compagne, il y a bien longtemps qu'elle m'aurait rappelé à elle. Tant d'occasions se sont présentées … Mais tu dois me vouloir bien plus qu'elle encore puisqu'à chaque fois je te suis revenue.

Ou que je sois tu me retrouveras, et cette promesse jamais ne me quitte.

 

 

Je n'écris pas plus avant, ma blessure commence à me lancer. D'ailleurs que pourrais je te dire encore que tu ne sais déjà ? Que tu me manques ? Que jamais l'Italie ne me semblera aussi belle que le France qui nous a vu naître ?

La prochaine fois je te parlerai de Bonaparte et des défis que chaque jour il relève. Il continue à m'émerveiller, malgré ma lassitude, et il me pousse à me dépasser. Il me plonge dans des colères noires parfois, aussi, comme pour Vérone, mais il apprend ainsi son métier. On ne gouverne que seul.

 

 

Je te laisse là, mon cher colonel.

Je te garde en mon coeur, et compte les jours qui me séparent de tes bras.

 

 

 

Ta lointaine,

Oscar.

 

 

 

A suivre...

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