Lettres de guerres (2)

26 Floréal, an 4 ( 15 Mai 1796)

Cher Colonel,

 

Il est tard, tellement tard ici ! Pour la première fois depuis bien longtemps je vais pouvoir dormir dans un vrai lit, et non sous l’une de ces tentes de campagne ou les lits ne sont rien d’autre que des paillasses jetées au sol. Et encore, j’ai la chance d’être officier ! Bonaparte lui même se contente d’un lit de fer, d’une table et d’un fauteuil, tous trois pliants. On est loin des fastes des rois de naguère. Peut être suis je simplement trop vieille à présent pour ces choses là, avec mes quarante et un ans. Militaire tout au long de ma vie, je me rend cependant compte que c’est la première campagne à laquelle je participe. Durant des années j’ai été au service de la reine, colonel de Cour dont l’épée était d’avantage un ornement qu’une arme de défense.

Je n’aurai pas survécu ici si je n’avais eu que cette formation de l’armée. Ce sont mes années aux gardes Françaises qui me servent à présent. Je commande à des hommes rudes, habitués à la vie dure et hasardeuse des campagnes. Jamais ils n’auraient accepté l’autorité policée d’un militaire des feu gardes royales.

 

Montenotte, Millesimo, Mondovi : Chacune de ces batailles, chacune de ces victoire, a un peu resserré le lien qui nous lient. Je crois pouvoir dire à présent avoir acquis leur respect et peut être même leur confiance. Etre gouvernés par une femme fut difficile à admettre pour eux, mais ils ont fini par comprendre que je n’étais pas différente d’eux. Les pluies incessantes que nous avons subis les premières semaines m’ont autant affectée qu’eux, mes vêtements étaient aussi humides que les leurs, mes pieds aussi trempés, la boue maculait mon visage de la même manière, embourbait pareillement mes bottes…

 

Paris et toi me semblez si lointain parfois. Je n’ai reçu ta lettre qu’il y a une semaine, mais encore je m’en estime chanceuse. Tu as eu raison de la confier à Poltoden, les transmissions sont on ne peut plus aléatoires. Je t’ai écris le 03 Floréal, mais le bateau sur lequel avait été embarqué le courrier a été coulé au large de Gênes. Peut être as tu entendu parler de cette escarmouche, qui a causé la mort d’une centaine de marins.

 

Par Saint Georges, je crois n’avoir jamais vu autant de sang de ma vie. J’ai combattu dans le rues de Paris le 14 Juillet 1789, nous avons tous les deux survécus à la Grande Terreur, avons entendus parler des massacres de Septembre mais rien ne m’avait préparé à ce que je vois depuis que nous avons entamé les hostilités. Ce sont des champs de bataille à perte de vue, des milliers d’homme qui se ruent les uns sur les autre, le bruit assourdissant des canons. Bientôt la fumée blanche de la poudre à canon envahit tout, nous plongeant dans un brouillard ou s’échappent des cris d’agonie.

Et pourtant, pourras tu me croire si je te dis que personne ne recule ? Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il est la. Au cœur de la bataille, et non pas retranché à des centaines de mètres en arrière. Parce qu’il sait communiquer le feu intérieur qui le consume.

 

J’ai aimé Marie Antoinette comme plus jamais je n’aimerai une personne dont j’ai la garde. Elle m’a fascinée par sa fraîcheur, par sa candeur et c’est dans une impuissance désespérée que je l’ai vue sombrer dans les affres de la révolution. Elle était l’innocence livrée aux loups et je ne puis que lui pardonner jusqu’à son aveuglement. Partiale ? Oui, je le reconnais sans peine, mais ce n’est que justice pour rééquilibrer la balance de tous ces gens qui l’ont été dans l’autre sens, eux qui ne la connaissaient même pas.

Je n’aime pas Bonaparte, du moins pas de la manière dont je l’aimais elle. Mais dans le même temps je n’ai pas sa garde, il est fort capable de se défendre lui même et même à 26 ans il respire la force et l’autorité. Lui, je l’admire, son amour de la France et des Français me galvanise.

 

Mais laisses moi te raconter un peu qui il est. Sans doute as tu gardé en tête l’image de ce petit homme maigre à faire peur, aux cheveux éparpillés sur les épaules, à l’allure chétive. Je l’ai de mes yeux vu faire plier Masséna, Sérurier, Lamarque et Augereau. Tu connais ces quatre généraux de division dont la superbe n’a d’égal que leur bravoure. Lorsqu’ils l’ont vu entrer, ce petit général de plus de 20 ans leur cadet auquel ils devraient obéir, ils ne se sont même pas découverts. Puis Bonaparte leur a parlé sur un ton tel qu’on a eu soudain l’impression qu’ils se sentaient plus petits que lui. En quelques phrases il leur a annoncé comment il voulait battre les Autrichiens en Italie et, sous tant d’autorité, ils se sont tous quatre découverts, médusés.

 

Sous cette frêle carrure se cache un homme au charisme tout simplement stupéfiant, qui sait exalter ses troupes. Je t’ai parlé de l’armée qu’on lui a donné à commander : 36 000 loqueteux affamés et, à l’image des Français, ayant perdu toute illusion. Pour tous ces hommes, seulement quelques officiers pour les diriger. Et bien je l’ai vu en quelque minutes les galvaniser, leur redonner espoir. Attends que je te cite de mémoire ses mots.

 

« Soldats vous êtes nus, mal nourris ; le gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut rien vous donner… Vous n’avez ni souliers, ni habits, ni chemises, presque pas de pain, et nos magasins sont vides, ceux que l’ennemi regorgent de tout, c’est vous de les conquérir. Vous le voulez, vous le pouvez, partons ! »

 

Ils l’ont acclamés, et voici le résultat. Aujourd’hui, 26 Floréal, nous sommes entrés dans Milan.

 

Mais je n’arrête pas de te parler de mon général, alors que c’est à toi que je pense sans arrêt. Au cœur de la bataille, quand tout espoir semble avoir disparu, c’est le souvenir de ton sourire qui me pousse à lever la voix, à tendre mon épée, à m’époumoner une nouvelle fois pour donner des directives à mes soldats.

Parfois, des peurs irrationnelles m’éveillent des trop brèves heures de sommeil qui nous sont accordées. Je te vois découvert, fusillé, guillotiné, sans même que je puisse le savoir. Si seulement je pouvais avoir des ailes, voler jusqu’à toi dans notre sommeil et m’assurer que tu vas bien, que tu vis.

Vis, vis, vis !!

 

Je te supplie de prendre soin de toi, cher colonel, de ne pas mettre inutilement ta vie en danger, car je crois que tu minimises les risques que tu prends chaque jour. La mort qui s’attache à ton ombre est plus insidieuse que celle que j’affronte ces jours ci, car elle risque à chaque instant de te frapper dans le dos.

 

Tu me manques, à chaque souffle. Chaque respiration est un baiser silencieux que je t’envoie. Voici une boucle de mes cheveux, imprégnée de la tendresse qui fait battre mon cœur un peu plus vite en ces instants.

 

Je t’aime.

 

Oscar François de Girodelle.

 

 

A suivre....

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