Mariage blanc(3)

Deux hommes dans un estaminet

 

Ils avaient eu du mal à trouver un estaminet qui ne fut comble. De toute part l’on fêtait la mort du roi, la décapitation de la monarchie. Finalement Girodelle avait confié sa monture à l’un des innombrables cavaliers qui arpentaient les rues pour maintenir l’ordre public et les deux nobles s’étaient faufilés dans les ruelles. Pour ne pas être séparés par un mouvement de foule le colonel des Gardes Républicaines s’était emparé de la main d’Oscar, laquelle n’avait pas tenté de retrouver sa liberté.

 

Au bout d’une vingtaine de minutes ils avaient enfin pu s’attabler au fond d’une salle crasseuse, pressés de toute part des cris et des vivats des autres clients. Alors Victor avait lâché à contre cœur la main de sa compagne, et ils avaient commandés un pichet de vin.

Cependant, une fois encore, les mots avaient déserté le palais du militaire. Privé de sa voix il n’avait pu que la regarder, la caresser tendrement des yeux. Elle avait encore minci durant leur séparation, lui faisant craindre une rechute. Cependant ses iris ne reflétaient pas la fièvre de la tuberculose, mais brillaient seulement d’exaltation, de tristesse. Ses pommettes saillantes, ses joues haves, ses cernes, sa pâleur, tout le poussait à s’inquiéter et pourtant il se taisait, subjugué. Quel était son secret, ce charme étrange qu’elle jetait sur ceux qui l’entouraient ? Jamais elle ne lui avait paru plus belle et chacune de ses respirations le laissait suspendu à son souffle. Le soleil ne pouvait certes pas s’immiscer dans la ruelle étroite ou était implanté l’estaminet, mais la lueur seules des bougies allumées suffisaient à enflammer le champs de blé de sa chevelure, dont quelques boucles échappaient à l’étreinte du ruban noir. Il était hypnotisé, et mit plusieurs secondes à comprendre ce que disaient les lèvres mobiles de la jeune femme qui lui faisait face.

Dans un battement de paupières il revint à la réalité, paya le tenancier qui venait de leur apporter leur commande et empli les deux verres d’un vin rubicon.

 

« Alors Victor, pourquoi m’avoir rattrapé ? J’aurai préféré que tu m’ignores.

-Tu m’avais vu ?

-Evidemment »

 

Elle n’avait même pas cillé en prononçant ces quelques mots, et Victor ressenti un étrange pincement au cœur. En effet, que venait il faire la ? En la voyant, en cet instant précis, il savait bien que, quoi qu’il dise à présent, elle ne reviendrait jamais vivre à ses côtés. Peut être que ce qu’il avait vécu n’avait été qu’un rêve bienheureux , état de grâce qui lui avait été accordé pour un temps donné.

Elle s’était rendu compte qu’elle ne l’aimait pas, ou plus, et vivait à présent la vie pour laquelle elle était née.

 

Mais il l’avait cherché durant trop longtemps pour partir sans qu’elle l’ait au moins entendu. Alors l’homme d’arme rechercha sa voix, tout au fond de sa gorge, et celle ci jaillit enfin, rauque de s’être tue si longtemps.

 

« Oscar, si je t’ai rattrapée, c’est que je sais quelque chose qu’il me fallait te confier. Certes, j’aurai du le faire quand tu m’as quitté, mais tu es partie tellement vite que je n’en ai pas eu le temps.

Oh, je n’espère pas que tu reviennes, il m’est même parfois venu à l’idée que cette raison n’était qu’une excuse pour pouvoir me quitter. J’espère juste que, si tel est le cas, tu auras le courage de me dire la vérité aujourd’hui.

-Comment oses tu ? ! »

 

La gifle avait claqué en même temps que l’interjection, et la femme de guerre s’était déjà relevée, prête à partir. Quelques regards s’étaient braqués sur la tablée, avant de retourner à leurs bocks respectifs. En ces temps troublés, mieux valait ne pas trop s’occuper des affaires des autres… Surtout que, parmis ces deux la, il y avait un officier de la garde.

Girodelle se leva pratiquement en même temps qu’Oscar et ils se défièrent du regard, terribles. Puis le militaire attrapa le poignet de celle qui le toisait et sa voix, sourde, gronda.

 

« Ne me force pas à t’obliger à t’asseoir. Je ne te demande encore que quelques minutes dans ta vie, et tu pourras par la suite faire ce que bon te semble »

 

Des éclats de glace transpercèrent le noble français puis celle qui avait été l’héritier de la famille de Jarjayes s’assit à nouveau, jambes croisées, dans un attitude frondeuse.

 

« Alors parles, vite, je t’écoute. Mais je t’interdis de remettre à nouveau ma parole en question.

-Bien. Ne m’interrompt plus, je te prie, ou je crains ne jamais parvenir à la fin de mon aveu. Car telle est bien la teneur de ce que je veux te confier à présent. »

 

Sous l’impact de cette voix calme, bien aimée, la tempête de neige s’était apaisée dans les iris céruléennes. Les longs doigts agiles pianotaient nerveusement une mélodie inaudible sur le rebord de bois, seuls témoins de l’émoi de leur propriétaire. Mais, obéissant à l’injonction de son compagnon, elle ne dit rien.

 

« Ce n’est pas de ta faute si nous n’avons pas eu d’enfants, mais cela résulte d’un choix de ma part. Non, ne dis rien, tu m’as promis.

La plus grande inquiétude de ma vie a toujours été de te perdre, et cette peur ne m’a jamais laissé de repos. Excuse moi de le formuler en ces termes, mais tu n’étais plus à proprement parler une jeune fille lorsque nous nous sommes mariés. J’ai donc crains que tu ne puisse supporter, à ton age, l’épreuve d’un accouchement. Tu sais, ma mère est morte en couches lorsque j’étais enfant. Elle avait à peu près l’age qu’était le tiens lorsque la vie nous a uni. Alors j’ai voulu te protéger et ai pris mes précautions pour que jamais tu ne tombes enceintes. Certes, mes méthodes n’étaient pas imparables, mais elles ont visiblement fonctionnées. J’ai fais un choix, que je n’ai jamais regretté, car tu es la plus belle lumière de mon existence : Ta vie plutôt que celle d’un hypothétique héritier.

Idiot que je suis, je n’ai jamais pensé que tu puisses en souffrir autant. »

 

Les prunelles d’océan s’étaient agrandies, prenant leur coutumière lueur orageuse, avant de finalement s’emplir de larmes qui ne coulèrent pas. En effet un battement de paupière les chassa du miroir changeant, et Oscar secoua lentement la tête de droite à gauche.

 

« Idiot, oui »

 

Souffla-t-elle à mi voix, refusant de croiser le regard de son mari. Celui ci tendit alors le bras en avant, indifferent aux badauds qui pourrait s’offusquer de ce geste entre deux hommes, et sa main vint emprisonner celle d’Oscar, coupant court à son boléro silencieux.

 

« Reviens, Oscar. Reviens chez nous

-C’est impossible »

 

La main nerveuse s’était crispée sous la paume de Girodelle avant de se laisser aller à la caresse tacite. Cependant, malgré cette tendresse sous jacente, la réponse n’étonna pas le militaire qui soupira tristement.

 

« Pourquoi ? »

 

L’acceptation implicite contenue dans cette simple question bouleversa Oscar, qui mêla ses doigts à ceux de son mari. Enfin ses prunelles se posèrent sur le visage tant aimé, et elle remarqua pour la première fois combien ses traits semblaient tirés, comme la douleur s’était à nouveau dessinée en filigrane sur les traits bien dessinés du noble français ; cette souffrance qu’elle avait effacé de ses caresses durant leurs années de mariage.

 

« Parce que ma présence à tes côtés te mettrait en danger à présent, et que c’est la dernière chose que je veuille. Malgré les apparences personne n’oublie que nous sommes nobles, ou que nous l’avons été. Certains membres de la Convention voudraient bien piquer nos têtes au bout de piques, comme celle de la princesse de Lamballe. La mienne en particulier d’ailleurs.

-Tu es en danger ? Alors quittons la France, maintenant ! Rien ne nous y retient ! »

 

La jeune femme hocha la tête de droite à gauche, étouffant une lueur de regret.

 

« Nos familles nous retiennent. L’honneur nous retient. Je ne saurais partir en laissant mes parents en France, et je sais que toi non plus. Il nous faut rester, et séparément.

- Je ne comprends pas pourquoi tu me mettrais en danger. Ne suis je pas aussi noble que toi ?

- Tu sers la cause de la République en combattant pour elle. Quand à moi… J’essaie d’aider Robespierre de mon mieux, mais les Girondins voient mes agissements d’un bien mauvais œil. »

 

Girodelle porta le verre de vin à ses lèvres de sa main libre, tout en fronçant les sourcils. Un certaine colère semblait même l’animer quand il reprit la parole

 

« Robespierre ! » Cracha-t-il

« J’ai un moment accepté tes correspondances avec cet homme, mais je ne te comprends plus, Oscar. C’est à cause de lui que notre roi vient d’être décapité, en es tu bien consciente ??

- Je le sais mieux que quiconque, crois moi ! J’ai essayé de le faire changer d’avis, mais rien n’y a fait. Il y a toujours son protégé à ses côtés, ce Saint Juste de malheur. Par Saint Georges, le diable anime cet homme, épris de cruauté et de sang. Il me répugne

-Alors pourquoi restes tu ? »

 

Oscar baissa la tête, se perdant dans les reflets vermillon de l’alcool. Cette question, elle se l’était posée des dizaines de fois. Pourquoi restait elle ? Pour quoi se battre ? Il y avait eu Révolution, et à présent la France se perdait dans un marasme de mauvais augure. Les hommes se comportaient comme des chiens ayant goûtés au sang humain.

Un jour, voici des années de cela, Zeus, son chien, s’était retournée contre elle et l’avait mordue. Alors le Général de Jarjayes l’avait obligée à l’abattre d’une balle dans la tête en lui expliquant qu’un animal ayant goûté le sang humain ne cesserait jamais d’attaquer par la suite. Elle avait dix ans à l’époque, et n’avait jamais oublié cette leçon.

Les hommes ne pouvaient ils donc se distinguer du règne animal ?

 

« Je reste parce que j’ai encore foi en l’humanité, je crois. L’absolutisme de Robespierre me plait, son refus des compromis, et je voudrais croire qu’il a les épaules pour porter la France. »

 

La femme soldat s’interrompit, et ses épaules s’affaissèrent.

 

« Non. Honnêtement je te mens. Je crois qu’on va entrer dans l’une des époques les plus troublées de notre histoire. Le bain de sang ne fait que commencer, et je n’ai que l’espoir de pouvoir un peu tempérer les choses, à mon niveau. Œuvrer dans l’ombre, observer, croire qu’un jour quelqu’un arrivera pour mener les grandes idées de la révolution à bien… Et l’aider, ce jour la. »

 

D’un mouvement sec, elle porta le verre à ses lèvres, tendit la gorge en arrière, et avala d’un trait le vin ou l’amertume perçait sous un premier goût sucré. Girodelle la regarda faire, et eu envie d’en pleurer. Il la connaissait trop. Lorsqu’elle buvait ainsi elle semblait dire à l’alcool « viens, viens en moi et apportes moi l’oubli »

La femme qui l’aimait était en train de souffrir, de se demander si elle ne s’était pas laissée porter par un espoir démesuré, si elle ne s’était pas fourvoyée. Elle avait quitté un monde qu’elle aimait malgré ses imperfections pour un univers ou régnait encore le chaos. Comment lui en vouloir ?

Elle venait de voir mourir un homme avec lequel elle avait chassé, qu’elle avait protégé, dont elle avait partagé la vie pendant plus d’une décennie.

 

Se servant à nouveau, Oscar reprit la parole

 

« Je ne peux pas rester bien longtemps, Rosalie va m’attendre

- Rosalie ? Mais elle m’a dit qu’elle ne savait pas ou tu te trouvais.

- Elle t’a menti, à ma demande, et a convaincu Bernard de te mentir lui aussi. Je vis chez eux pour l’instant, ainsi je puis rencontrer souvent Robespierre. Danton aussi, d’ailleurs, Bernard ne parvenant pas à faire un choix entre eux. Il les admire également, ce en quoi je ne le comprends pas. Ce sont deux hommes faillibles, il n’y a rien d’admirable en eux.

Ces querelles constantes vont d’ailleurs bientôt me forcer à changer de domicile. Je ne veux pas abuser plus avant de leur hospitalité. Sais tu d’ailleurs qu’il a changé de nom pour échapper aux fantômes d’accusations qui pèsent encore sur le masque noir ? Il craignait qu’on établisse un rapport entre Bernard Châtelet et le masque noir et se fait à présent appeler Camille Desmoulins. »

 

Girodelle ne chercha pas à réprimer la moue dédaigneuse qui se peignit sur ses traits. Les amitiés d’Oscar l’avaient surpris à plus d’une occasion, parfois même de façon agréable. Mais il n’avait jamais aimé Bernard, qu’il considérait comme un opportuniste et un manipulateur. A ces défauts, il venait à présent de rajouter la lâcheté.

Le militaire ne répondit cependant rien, sachant que sa femme connaissait son opinion à ce sujet. D’ailleurs, elle venait déjà de reprendre la parole.

 

« Peut être as tu entendu les dernières rumeurs, la France va sans doute déclarer la guerre à l’Angleterre et à la Hollande.

-Je sais. Et je vais sûrement être mobilisé dans ce cas la. »

 

A cette phrase qui raisonnait comme un glas, Oscar ne répondit rien. Le verre vint à nouveau épouser ses lèvres, et Girodelle l’arrêta d’un geste du bras à l’instant même ou elle allait une fois encore ingurgiter le liquide brûlant. La main de la jeune femme tremblait

 

« Non, arrête Oscar, je t’en prie

- J’ai peur de te perdre aussi, Victor. Tout s’échappe de mes mains, je me sens perdue. Je ne veux pas que tu meures

- Mais je ne mourrais pas. Pas plus que toi. Parce que nous avons la meilleure raison de ne pas mourir, nous savons que l’autre a besoin de nous »

 

Leurs voix s’étaient brisées, et enfin le militaire avait osé le geste dont il rêvait depuis leurs retrouvailles. Sa main était venu caresser le visage exsangue, effleurant du bout des doigts la peau si douce, les mèche rebelles qui encadraient le menton d’Oscar. Sous la tendresse de cette caresse elle avait sourit, le premier sourire entre eux depuis le début de la conversation. La chaleur de ce frôlement semblait lui redonner courage, et peu à peu elle avait retrouvé cette flamme indomptable qui la caractérisait d’ordinaire.

Sa paume vint se poser sur les doigts de Girodelle, emprisonnant la main de son mari sur son visage, au coin de son sourire.

 

« J’ai un jour pensé que tu étais un faible, Victor, mais tu me prouves sans cesse mon erreur. Je ne sais comment tu fais pour être si serein, pour accepter mes décisions sans jamais renoncer.

- J’ai foi en notre amour, tout simplement, en ce choix que nous avons fais ce jour ou nous nous sommes unis devant Dieu. Et ce même si j’ai moi aussi des doutes, parfois. Je ne suis pas infaillible »

 

Lui aussi avait sourit, répondant à la tendresse inscrite sur les lèvres d’Oscar. D’une certaine manière il l’avait retrouvée, d’avantage encore que ces derniers mois. Cette ombre omniprésente entre eux s’était dissipée, comme elle aurait du l’être bien longtemps auparavant.

Leur mariage était destiné à rester un mariage blanc, jamais rougit par le sang de la naissance. Peu importait, ils étaient heureux de s’être trouvés, d’avoir unis leurs destinés en ces années de tourmente révolutionnaire. Quel avenir auraient ils pu offrir à leur héritier, d’ailleurs ? Eux même ne savaient pas s’ils survivraient encore longtemps à la furie qui s’était emparée de la France. Tous ces mots, et bien d’autres encore, traversèrent leurs regards pour venir se nicher dans le cœur de l’autre.

Puis Girodelle dégagea sa main, à l’instant même ou Oscar se levait.

 

« Je dois y aller.

- Je sais. Prends soin de toi

- Veilles bien sur toi »

 

Leurs mots s’étaient croisés, et déjà celle qui un jour avait porté le grade de Colonel s’était détournée pour partir. Cependant, après avoir fait quelques pas elle fit demi tour et franchit d’un pas vif les quelques mètres qui la séparaient de Girodelle.

Sans même un regard pour les clients alentours, l’héritier des Jarjayes prit la visage de l’homme qu’elle aimait entre ses mains, et baisa avec fougues les lèvres offertes en un sourire. Celui ci passa un instant son bras autour de la nuque fragile, et murmura sur leur baiser.

 

« Ne te fais plus aussi rare, chère colonel.

- Je te dirai ou me trouver. Ne me caches jamais plus rien »

 

Les amants se relâchèrent sous le regard réprobateur de leurs voisins de tablés, choqués d’avoir vu deux hommes s’enlacer. Seuls les galons attachés à la veste du militaire les retinrent de se jeter sur eux, mais Girodelle comprit qu’il valait mieux pour lui ne pas s’attarder en ces lieux.

Il retint cependant encore un instant le bras d’Oscar, le temps de lui dire ce qui deviendrait la plus grande promesse de sa vie

 

« Reviens moi bientôt ou c’est moi qui te rejoindrai, quel que soit l’endroit ou tu te trouveras »

 

Dans les yeux d’océan Girodelle lu un accord silencieux avant que la silhouette menue ne disparaisse à l’extérieur.

Lui même ne resta que quelques secondes, rêveur, puis il se leva et quitta l’estaminet. Le sourire né de l’amour d’Oscar n’avait pas quitté ses lèvres.

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A suivre...

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