Un GRAND MERCI à ma très chère Virginie de m'avoir permis de diffuser ici ses fics !![]()
L‘Ange qui colore la Lune...
La nuit était déjà bien avancée. Si on ne les voyait pas, on devinait aisément à l‘obscurité que le ciel était chargé de lourds nuages. Les ténèbres encerclaient de toutes parts le château de Versailles, qui restait illuminé tel un flambeau, brûlant comme pour une veillée bien que la majeure partie de la Cour qui le peuplait fut couchée à cette heure. Il n'y avait pas eu de bal ce soir. Marie-Antoinette avait quelque peu ralenti le rythme de ses festivités hebdomadaires depuis le retour de Monsieur de Fersen.
Deux silhouettes traversèrent d'un pas rapide la galerie des glaces. Arrivée à son extrémité, elles s'arrêtèrent, lancées dans une vive discussion. Après quelques instants, l'une d'elle s'aventura seule dans une autre partie du château alors que l'autre restait là, tête baissée, l'air résigné.
Il s'agissait d'un homme. Sa tenue simple trahissait sa condition de valet. Bien fait de sa personne, de figure agréable, des yeux qui auraient pu être captivants s'ils n'étaient si empreints de tristesse, ses larges épaules qui semblaient faites pour s'y blottir tendrement, tombaient comme si on venait de l'accabler de mille peines. Sans relever la tête, avec la démarche d'un condamné, il prit la première porte lui permettant de s'échapper, cherchant l'air de la nuit comme une délivrance. Il quittait la lumière pour s'enfoncer dans l'ombre de ses pensées.
Elle veut rester seule...Sans doute pour penser à lui. Dieu, qu'elle était belle dans cette robe. Je ne reverrai jamais rien d'aussi beau que celle que j'aime vêtue comme la nature l'a faite, en femme. Sublime, irréelle... Si les anges existent, ils ne doivent être que de pâles figures comparés à sa beauté. La féminité de mon Oscar, son jardin secret...Quand je pense que c'est pour lui qu'elle l'a si soudainement exposé, les risques qu'elle encourait en agissant ainsi...tout cela... pour lui...Alors que je suis le seul à la voir...s'éveillera-t-elle un jour à mon amour? Oh, Oscar je t'aime tant que cela me conduira à la mort...je le sens...
- La nuit est mon empire, le sang est ma couleur. À ton cœur qui soupire je viens dire qu'il est l'heure....
André se retourna vivement. Un murmure...Il avait sentit comme un souffle chaud sur son oreille. Un frisson glacial le parcourut. Il ne vit personne d'abord. Mais une silhouette féminine sembla sortir du néant, s'échappant de l'ombre des arbres, pour s'exposer pleinement à la clarté de la pleine lune, alors dégagée des nuages qui la cachaient jusque là.
- Bonsoir, Monsieur...Belle nuit n'est-ce pas?
André ne répondit pas. Il était subjugué par cette « apparition ». Était-ce du aux reflets de la lune? Oui, sans doute. La jeune femme devant lui, ne devait pas avoir plus de dix-huit ans. Elle avait un teint de porcelaine, si blanc qu'il donnait l'illusion que cette jeune personne se briserait en mille éclats si on s'aventurait à la toucher. Elle ne portait pourtant aucun fard sur le visage, même ses lèvres si rouges n'étaient en rien maquillées. Ses cheveux plus noirs que les ailes d'un corbeau retombaient sur ses épaules, en une cascade de boucles serrées. Elle était cependant, vêtue étrangement, on eut dit un costume de scène, comme en porte certaines comédiennes.
- Bonsoir, Mademoiselle. Est-ce vous qui venez de prononcer ces étranges vers à l'instant?
- D'étranges vers? sourit-elle, mettant les mains derrière son dos et adoptant l'attitude d'une enfant espiègle. Quels étaient-ils?
- Ma foi, je ne saurai vous le dire. Je les ai à peine entendus. Ce devait être le vent.
André sourit à son tour à la jeune femme, s'approchant d'elle comme hypnotisé par le balancement de ses jupes.
-Mademoiselle, il n'est guère prudent de vous aventurer ainsi dans le parc à cette heure. Vous pourriez y faire de mauvaises rencontres. Permettez que je vous raccompagne.
-Hi hi hi. Je ne crains pas les mauvaises rencontres. Je ne serai pas contre le fait de rentrer à votre bras, mais pas tout de suite... La nuit est si douce, la lune est si belle...votre cœur a l'air tourmenté, laissez-moi vous aider à le soulager.
- Puis-je connaître les raisons qui vous fait croire que...
- Vous êtes malheureux en amour? Que le flot de sentiments qui vous anime ne trouve pas échos dans le cœur de celle qui a su aliéner vos pensées?
André ouvrait à présent de grands yeux. Comment cette inconnue pouvait-elle ainsi connaître son mal? La jeune femme souriait toujours, si sûre d'elle. Il n'avait pas l'intention de lui mentir. Elle avait raison, son cœur subissait les pires tourments depuis qu'Oscar avait exposé le sien à Fersen. Cependant, il n'appréciait pas l'idée que ses sentiments puissent être si apparents. Et c'est avec une certaine sécheresse dans la voix, détournant soudain les yeux, qu'il répondit à l'inconnue.
-Il suffit !
- Ho veuillez me pardonner loin de moi l'idée de vous blesser. J'ai tant l'habitude de jouer, que je ne prends pas garde au mal que je peux faire...Je me nomme Lila.
- Hum... Il n'y a pas de mal Lila. Pour ma part je nomme André. Êtes-vous comédienne?
-Oui...je fais partie de la petite troupe invitée par son Altesse Marie-Antoinette. Je ne suis à Versailles que pour deux nuits...
Elle lui avait pris le bras en disant cela et plongeait ses yeux noirs dans ceux d'André qui semblait ne pas vouloir lutter.
- Vous semblez bien triste et si seul ce soir...peut-être pourrions-nous tuer le temps ensemble? Ho...,sourit-elle, je vous en prie ne prenez pas cet air surpris, André...je vous ai déjà vu vous « égarer » avec quelques comtesses ou soubrettes...Allons suivez-moi et vous vous en trouverez soulagé...vous verrez....
Lila s'était mise sur la pointe des pieds, se collant à André afin de lui susurrer les derniers mots. André se sentit un instant pris au piége. Il avait laissé cette jeune femme le prendre dans ses bras, il était envoûté par son parfum. Une rencontre d'un soir. Quel mal y avait-il? Une inconnue de plus, pour lui faire oublier le temps d'une nuit le seul nom que son cœur connaissait: Oscar de Jarjayes. Fermant les yeux, il accorda la rencontre de leurs lèvres. Ce contact pourtant très doux lui glaça les sangs. Il s'écarta presque brutalement et chercha des yeux le château, manquant de se noyer, cherchant une planche de salut. Curieusement, Lila ne parut pas surprise. Elle eut un profond soupir et se mit à contempler la lune. Lorsque André revint à elle, il n'osa la troubler de ses excuses. Il avait l'impression de voir un Ange noir en grande discussion avec l‘astre nocturne. Un dialogue intérieur...Il était de nouveau charmé.
-André...dit-elle lorsque ses yeux croisèrent de nouveau ceux du jeune homme. Ce regard perdu que vous venez d'avoir pour le château, m'indique que celle qui vous enchaîne s'y trouve à cet instant, n'est-ce pas?
Une fois de plus, Lila, puisque tel était son nom, lisait en lui. Il acquiesça simplement sans ajouter un mot.
-Hum, je vous laisse donc repartir dans le froid, pour ce soir. Mais si la torture qu'elle ne manquera pas de vous infliger, alors que vous retournerez prés d'elle, devient insupportable, si votre corps, plus que votre cœur recherche simplement un moment de chaleur, je serai là demain. Je vous souhaite une bonne nuit, André, espérant vous en offrir une inoubliable...
André sourit, amusé par les dernières paroles de la jeune fille. Elle lui fit une révérence et il la regarda disparaître de nouveau dans l'ombre, comme une promesse de douceur.
C'est un peu plus léger qu'il reprit la direction du château. Il avait à présent l'habitude de se faire courtiser. Être toujours au côté d'Oscar, personnage si brillant et si charismatique, mais parfaitement inaccessible, lui valait, beaucoup d'œillades, de mots doux de la part de nombreuses dames. Il lui arrivait de céder parfois. Au départ il s'agissait de curiosité, un peu de faiblesse aussi. Mais les dernières fois, c'était le désespoir qui le poussait dans les bras de ces femmes pour lesquelles il ne représentait rien. Il ne prenait aucun plaisir à se perdre de la sorte, il aurait voulu n'appartenir qu'à Elle. Mais jamais cela n'arriverait, il était trop tard.
La jeune Lila avait su le charmer, cependant quelque chose en elle le dérangeait. Sans cela, il serait déjà dans ses bras. Il partit avec la certitude que lui aussi serait là le lendemain.
Perdu dans ses pensées, il heurta quelqu'un. Oscar.
C'est un regard de glace qui se posa sur lui. Les yeux bleus du colonel brillaient étrangement, toute son attitude était sévère. Portant négligemment les yeux sur les poings de son amie, André les vit si serrés qu'il s'attendait à en recevoir un sur le coin de la figure.
- Hé bien, dis-moi André! Tu n'as pas l'air de t'ennuyer, je ne m'étonne plus de te voir tant insister pour m'accompagner quand je suis de garde de nuit! Tu dois être heureux que je ne te demande pas de rester toujours à mes côtés. Te voilà libre de folâtrer dans les jardins comme un papillon de nuit. Elle me semblait bien jeune cependant...
Le ton montait à chaque mot qu'elle prononçait. Elle était incapable de contrôler le flux de ses paroles, tant de reproches lui venaient à l'esprit. Tant de colère l'habitait soudain. Elle n'en comprenait pas le sens, mais ne pouvait s'empêcher de s'en prendre à lui. Ne voulant aller plus loin et surtout, cherchant à esquiver sa réponse, elle tourna les talons et repartit bien vite.
André soupira profondément, ne cherchant pas le moins du monde à poursuivre cette discussion qu'il savait à sens unique. Il cueillit simplement une rose blanche dans un massif tout proche. Il en huma le parfum, fermant les yeux pour en profiter pleinement.
Lila a raison, tu n'auras de cesse de me torturer, ma rose... de brûler mon cœur au froid glacial de tes yeux, d'accroître chaque jour ma peine et m'enchaîner à toi...mais je suis un prisonnier volontaire, je ne pourrais jamais me passer de toi, de ta vue, de ton parfum...Oh Oscar si tu savais comme je tiens a toi, je t'en prie regarde moi...
Ils ne rentrèrent pas ensemble au petit matin. Il était parti sans elle, sachant bien qu'elle lui aurait reproché de l'avoir attendu. Cependant chevauchant seule sous le ciel lourd, dans la lumière blafarde d‘un matin sans soleil, elle se reprochait son agressivité des derniers jours, la rudesse de chacune de ses réponses, son désir de le fuir alors que la solitude l'effrayait. Elle en connaissait trop bien la cause. Le retour en France de Fersen, cette robe qu'elle avait portée. Cette robe, aux reflets de la lune, avait jeté un froid sur sa vie, un froid sur son cœur, montrant aux deux hommes de sa vie sa plus grande faiblesse, l'obligeant à les fuir à présent, pour ne pas se perdre davantage, mais la faisant souffrir terriblement.
Oscar leva les yeux vers l'horizon pour le voir soudain s'assombrir. Elle devait admettre que la vue de cette jeune femme collée à André lui avait porté un coup de plus. Elle ne pouvait nier qu'il était un homme et qu'il était tout à fait libre de faire ce qu'il voulait de ses nuits. Il pouvait même se marier, qu'y avait-il pour l'en empêcher? Au nom de quoi pouvait-elle se permettre de lui reprocher ses aventures? De leur amitié? Leur amitié...Qu'était devenu ce sentiment après toutes ces années? Elle avait le sentiment de s'être endormie, de l'avoir volontairement occulté, sachant toujours qu'il était là au fond d'elle, faisant mine de l'ignorer, mais le retrouvant de façon rassurante dans chacun des gestes d'André. L'apparition de cette nuit déchirait le voile qu'elle s'était tissé pour se protéger des ses propres sentiment, et la menaçait. Pouvait-elle le perdre?
Alors qu'elle entrait dans Paris, la pluie se mit à tomber violemment, battante et glacée comme une réponse du ciel. Elle ne mit pas longtemps à être trempée jusqu'aux os. Le froid de cette pluie d'automne s'insinuant en elle, la rendait si pâle et donnait à ses lèvres une légère teinte bleutée. Elle semblait perdue. Les éléments se déchaînaient contre elle. Cherchant d'un regard désespéré un quelconque abri, elle n'aperçut qu'une faible lueur à travers la vitre d'une modeste masure. La porte s'entrouvrit et une main de femme lui fit signe de s'avancer. Oscar était bien trop fatiguée et avait bien trop froid pour hésiter plus longtemps. Attachant son cheval à ce qui restait un d'arbre à côté de la bâtisse, elle pénétra dans une vaste pièce sombre.
Restée sur le seuil, Oscar passa les mains sur son abondante chevelure, en chassant un peu d'eau. Ses yeux ne savaient plus où se porter alors qu'elle se livrait à ce geste simple. La pièce dans laquelle elle se trouvait n'était éclairée que par de petits bouts de chandelles, allumés ça et là au milieu de bric et de broc de toutes sortes. Il y avait là, une accumulation d'objets divers, couverts de poussière et semblant venir d'un autre âge. La jeune femme sursauta, apercevant enfin la femme qui lui avait fait signe à l'extrémité de la pièce.
-Bonjour Madame. Je vous remercie de me permettre ainsi de m'abriter chez vous le temps que cette pluie se calme un peu. Je ne tiens pas à vous importuner...
-Vous êtes la bienvenue. Approchez-vous je vais chercher de quoi vous réchauffer un peu, coupa l'étrange hôtesse qui s'avança enfin, une chandelle à la main. Ma modeste boutique vous abritera le temps qu'il faudra Mademoiselle.
- Une boutique?!.....
-Hum...Oui, je sais que cela ne paie pas de mine, mais il y a bien longtemps que je n'ai rien vendu...Tout s'entasse et le temps jette un voile sur ces objets, les dissimulant presque à notre vue. Mais sous le poids des ans, ils sont toujours là qui attendent que l'on frotte la poussière pour leur rendre leur éclat des premiers jours.
Oscar semblait embarrassée. Elle regardait attentivement la femme qui se trouvait en face d'elle. Elle était grande, elles étaient à peu prés de la même taille. Elle avait de fines mains abîmées par les différents travaux quotidiens qui devaient faire sa vie. Elle gardait sur le visage un léger sourire et ses yeux semblaient emplis de douceur. Elle avait les yeux verts. D'un vert profond, d'un vert qui plongeait Oscar dans une étrange mélancolie. Elle avait les mêmes yeux que lui. Il se dégageait de cette femme, la même douceur, le même calme apaisant. Elle devait avoir une trentaine d'années, ses cheveux étaient attachés sur sa nuque, mais deux mèches brunes retombaient sur ses joues creuses et pâles. Oui, elle lui ressemblait.
-Je...je voudrais vous acheter quelque chose pour vous remercier de votre hospitalité, mais je n'ai pas d'argent sur moi...Je n'en ai jamais en fait. Je vous prie de me croire...
-Ne vous inquiétez pas! Je vous crois. Je ne vois en vous aucune malice. Je ne puis croire que vous puissiez mentir à la pauvre femme que je suis. Et pour vous prouver ma confiance, je vais vous faire crédit. Vous repasserez me payer demain.
Elle venait de couper une nouvelle fois la parole à Oscar. Et le sourire qu'elle lui offrait à présent ne lui permettait pas de refuser cette offre. La dame brune ouvrit un grand coffre et s'approcha alors d'Oscar sans que l'on puisse deviner ce que contenait sa main.
-Veuillez accepter ceci, Mademoiselle. Vous me paraissez posséder un cœur noble. Aussi je tiens à vous vendre cet anneau d'argent. Il est magique. Si vous le portez, il vous conduira vers le bonheur en vous aidant à voir la direction que tend à suivre votre cœur. Il vous aidera à vaincre l'ange qui colore la lune.
Oscar sourit et retint un petit rire en tendant la main pour recevoir l'objet en question. Elle ne croyait pas aux sorcières et autres créatures merveilleuses. La fantaisie ne faisait pas partie de son monde. Aussi accepta-t-elle l'objet, ignorant vite ses vertus fantastiques.
-Pour cela, je dois le porter au doigt? demanda le colonel amusé.
-Peu importe où vous le porterez, l'important et qu'il soit en contact avec vous. À votre doigt, cet anneau d'argent pourrait attirer l'attention. Mais sur une chaîne autour de votre cou, vêtue comme vous l'êtes, personne ne le verra.
- Certes, mais je pourrai vous acheter autre chose. Ce vieux fauteuil par exemple. Est-il lui aussi « magique »?
La femme ne regarda même pas l'objet en question, elle ne quittait pas les yeux d'Oscar, continuant de lui sourire aimablement. Elle la fit entrer plus avant dans la pièce, la laissant prés de la bergère en question et lui posa une couverture sur les épaules.
-Hé bien, voyons à présent si ce fauteuil est magique. Asseyez-vous je vous prie.
La vendeuse éclata de rire en épousant le dossier rembourré. Oscar l‘accompagna vivement. Elle avait déjà moins froid, mais la chaleur venait de l'intérieur. Son hôtesse s'installa en face d'elle, et les deux femmes engagèrent une agréable discussion sur leurs vies. Oscar parla d'André, son interlocutrice de son fils et le temps passa. La pluie cessa. Oscar remercia chaleureusement cette brave femme et promit de revenir dans la journée pour la payer. Cependant, la femme insista pour qu'elle ne passe pas avant le lendemain. Le colonel céda de nouveau au sourire de cette femme étrange avant de prendre congé pour rentrer enfin chez elle, l'esprit libéré des sombres pensées qui l‘envahissaient quelques heures plus tôt.
Grand-Mère l'attendait avec inquiétude, ne sachant où sa petite « chérie » se trouvait, elle s'en prenait à André. Elle venait de l'envoyer à sa recherche lorsque Oscar apparut enfin. Elle expliqua son retard et rassura bien vite la vieille femme. Grand-Mère et son petit fils soufflèrent.
-Je ne voulais pas vous inquiéter tous les deux, mais avec cette pluie, il valait mieux que je me mette à l'abri.
-Oh oui!! Ma petite Oscar tu as bien fait! Mais tu dois être fatiguée! Va vite te coucher!
- Oui grand-Mère, j'y vais de ce pas! répondit gaiement la jeune femme, que sa gouvernante poussait vers l'escalier. Mais, et toi André, as-tu dormi un peu?
Oscar s'était adressé à lui avec beaucoup de douceur. Il en fut très surpris. Il ne pensait pas qu'elle oublierait si vite sa « rencontre » nocturne.
-Oui merci Oscar. J'ai pu dormir une ou deux heures.
-Oh, mais ce n'est pas suffisant! Va donc te recoucher. Quand je me lèverai j'aurai besoin de toi en pleine forme! Cet après-midi, tu ne me quitteras pas! lança-t-elle fièrement en le toisant, du haut des quelques marches qu'elle avait gravies, les poings serrés sur les hanches.
-Très bien, à vos ordres mon Colonel! Mais pourquoi? répondit-il joyeusement, trop heureux de constater qu'ils n'étaient plus en froid.
Grand-Mère sourit et repartit tranquillement vaquer aux cuisines. André s'était approché, pour monter l'escalier à ses cotés. Oscar se sentit soudain étrangement fascinée par chacun des gestes du jeune homme. Il s'immobilisa, deux marches au dessous d'elle, et lui sourit aimablement, attendant la réponse de son amie.
-Hé bien Oscar...pour quelle raison me veux-tu à tes côtés?
La question la déconcerta. La proximité du jeune homme ajouta à son trouble et ses yeux eurent raison de son attitude. Elle semblait fondre. Elle posa une main sur la rambarde juste au dessus de celle d'André, frôlant ses doigts. Une douce chaleur s'empara d'elle et marqua son visage d‘un rose pourpre.
-C'est...je voudrais que tu ...
Un léger bruit métallique se fit entendre, lorsqu‘elle tendit l‘autre main vers le visage de son ami. Un petit objet circulaire venait de tomber sur le marbre froid de l'escalier. Juste à leurs pieds. Entre eux.
André se pencha, immédiatement pour voir de quoi il s'agissait. Oscar aurait voulu être plus rapide que lui. Qu'allait-il s'imaginer? Que faisait-elle avec une bague?
Elle trouva bien curieux de s'apercevoir qu'elle était inquiète de la réaction d'André alors qu'elle l'avait surpris cette nuit même en galante compagnie. Elle avait oublié la nuit précédente, depuis son passage dans cette boutique. Mais lorsque l'anneau lui échappa des mains, tout son trouble et ses tristes pensées lui revinrent. En effet pourquoi vouloir le garder prés d'elle? La vie et le temps séparaient leurs cœurs, même si leurs corps évoluaient dans le même espace.
André prit l'anneau entre deux doigts et le fit tourner, suspendant son geste, il devint soudain blême. Sans relever la tête vers la jeune femme, il lui demanda d'une voix profonde qui la glaça:
- Oscar, où as-tu eu cet anneau?
- Je viens de l'acheter dans une petite boutique de...
-Oscar! Ne me mens pas! coupa-t-il rageusement. Comment est-il arrivé jusqu'à toi?
-Mais André...Pourquoi te fâches-tu de la sorte ?! Et comment oses-tu insinuer que je puisse mentir à ce sujet ?! On ne me l'a pas donné, je l'ai acheté...
- Mais je ne l'insinue pas, Oscar je l'affirme! Tu mens! Cet anneau est à moi! Il est même mon bien le plus précieux et tu l'as toujours su! Comment as-tu pu me le voler et inventer cette histoire d'achat ?
-Comment?! Mais pourquoi irais-je te voler? Une bague qui plus est? Tu auras dû le perdre. J'en suis navrée d'ailleurs, je sais que c'est tout ce qui te reste de ta mère...Mais de là, à m'accuser de t'avoir volé! Est-ce que tu te rends compte?
André serra l'anneau dans son poing droit, il était visiblement hors de lui. Oscar ne comprenait pas. Elle aurait voulu le calmer, mais elle ne l'avait jamais vu s'énerver de la sorte, et encore moins contre elle.
-André...reprit-elle doucement, je suis désolée, mais cet anneau n'est pas le tien...
Loin d'apaiser l'éclat de fureur qui brillait dans ses yeux, les paroles d'Oscar semblèrent le blesser. D'un geste brusque, il saisit une main de la jeune femme et la tira vers lui. Oscar tomba des deux marches, et se heurta au jeune homme qui ne chancela pas d'un centimètre. Elle le regarda effarée d'une telle attitude.
-Cette bague est à moi. Mais si tu tiens tant à la garder, je te la donne.
Sa voix vibrait à la fois de douleur et de colère. Ses yeux d'ordinaire si caressants la transperçaient, lui confirmant l'impression cruelle qu'il la jugeait coupable d'un crime qu'elle n'avait pas commis. Il lui faisait peur. C'est alors que tendant le bras, il lâcha l'anneau qui retomba sur le sol comme un couperet.
Laissant la jeune femme interdite, il monta les escaliers et disparut dans les couloirs. Oscar se sentait perdue. Voulant se baisser pour ramasser la bague, elle se laissa tomber assise sur les marches et enfouit un instant son visage dans ses mains, cherchant à mettre un peu d'ordre dans son esprit. En l'espace de quelques minutes, André venait de lui inspirer tant de sentiments qu'elle se sentait comme un radeau sur une mer déchaînée. Pourquoi une telle colère?
Oscar ramassa enfin l'anneau et procéda comme l'avait fait André, cherchant à comprendre. Le serrant, elle laissa tomber sa tête contre ses poings:
-Mon Dieu, mais comment est-ce possible?... MHG...elle est gravée, c'est bien sa bague...
-Ma petite Oscar, tu n'es pas encore couchée?! Quelque chose ne va pas?
Grand-Mère venait d'apparaître dans un coin du hall, les bras chargés de vaisselle destinée au séjour. Elle s'était adressée à la jeune femme en traversant la pièce d'un bout à l'autre sans vraiment porter attention à Oscar. Celle-ci eut un faible sourire en regardant sa gouvernante s'affairer et ne souhaita pas l'ennuyer avec cette histoire de bague « volée ».
-Non, Grand-Mère. Je vais très bien...C'est juste que je n'avais pas le courage de monter l'escalier en une fois... Ha ha ha ... Je vais me coucher à présent, que l'on ne me dérange pas...Oscar prit un faux air gai qui ne trompa pas la vieille dame. Revenant silencieusement s'appuyer au montant de porte, Grand-Mère la regarda monter à sa chambre. Elle avait l'air abattue.
Comme elle l'avait demandé, personne ne vint la déranger. Elle avait eu beaucoup de mal à s'endormir, bien qu'elle fut incroyablement fatiguée. Elle ne cessait de penser à elle, au retour de Fersen, à sa relation avec André qui semblait souffrir d'un éloignement et à cette bague qui était en sa possession.
Cet anneau magique qui devait m'aider à suivre les élans de mon cœur...m'éloigne de toi...mon ami, mon cœur va vers toi...mais où fuis-tu ? Vers cette fille, vers cette nuit....
Grand-Mère, inquiète comme à son habitude, vint la réveiller vers dix-neuf heures. Oscar avait dormi presque tout le jour et n'avait encore rien avalé. C'est l'odeur irrésistible du chocolat chaud et de la brioche fraîchement sortie du four qui éveilla l'ange endormi.
Avant de sombrer dans les bras de Morphée, Oscar avait passé à son doigt l'anneau d'argent. Le sommeil lui avait fait du bien, elle se sentait en pleine forme et d'humeur combative, même si elle ne savait pas qui ou quoi affronter.
Lorsque Grand-Mère voulut débarrasser le plateau, elle remarqua l'argent encerclant le fin doigt.
-L'alliance de Marie-Hélène...
-Ca par exemple! N'existe-t-il qu'une seule bague dans la famille Grandier pour que vous la reconnaissiez au moindre coup d'œil?
Le ton d'Oscar trahissait un certain agacement. La vieille dame sourit et s'assit un instant sur le bord du lit, prenant les mains de la jeune femme qui se calma bien vite, attendant l'histoire que sa nourrice ne manquerait pas de lui conter.
-Oui, ma petite Oscar, il n'existe qu'une bague dans la famille Grandier. Allant de père en fils, cadeau à toutes les jeunes épousées qui ont accepté de porter ce nom. Je l'ai moi-même porté, jusqu'au jour où mon fils a pris pour femme la douce Marie. Ce simple anneau d'argent, traduisant la pureté et la sincérité des sentiments du dernier né Grandier pour celle à qui il désir s'enchaîner pour la vie. Est-ce André qui te l'a donné?
Oscar baissa les yeux sur sa main, la retirant de celles de Grand-Mère, elle ôta vivement la bague.
-Non....Non, il ne me l'a pas donnée, je l‘ai...je l‘ai trouvée par hasard.... Je m'en vais d'ailleurs la lui rendre.
-Ho! Et bien laisse-moi te dire qu'il n'est plus ici. Il est parti il y a une demi-heure à peine. Il m'a dit de ne pas me faire de soucis pour lui.
-Il est parti...
-Quand je l'ai sermonné au sujet de ton tour de garde cette nuit à Versailles, il m'a répondu qu'il y serait. Quel bon à rien tout de même! Il sait très bien que je n'aime pas te savoir seule! Il a intérêt d'y être!
Oscar n'écoutait plus Grand-Mère qui pestait contre son petit fils. Elle s'était arrêtée à Versailles...
André sera à Versailles cette nuit...dans les jardins sans doute. Et avec cette fille...
Oscar s'approcha de la fenêtre. On voyait déjà la lune dans le ciel, elle était blafarde. Inconsciemment, elle serra si fort l'anneau dans sa main que sa paume en garda la marque, de longues minutes après qu'elle eut desserrée.
La nuit était bien tombée sur Versailles à présent. La lune éclairait faiblement les jardins, faisant apparaître ça et là des figures fantomatiques. Le froid d'octobre dissuadait les amants qui préféraient les boudoirs douillets au parc. André déambulait seul, il ne rencontra personne. Même si cela fut le cas, il était tant absorbé par ses pensées qu'il ne s'en serait pas même aperçu. Il savait ce qu'il faisait en venant ici. Il voulait voir si la promesse de l'espiègle Lila tenait toujours. Il sentait le froid en lui et voulait un peu de chaleur, même si ce n'était que pour une nuit. Cependant, pas une fois le visage de la jeune fille ne lui apparut. Son cœur et son esprit ne lui parlaient que d'Oscar, ses yeux quand il lui avait demandé pour quelle raison elle le voulait à ses côtés, son parfum alors qu'ils étaient si proches. La chaleur de sa main...
-La nuit est mon empire, le sang est ma couleur. À ton cœur qui soupire je viens dire qu'il est l'heure. Bonsoir André.
Comme la veille, Lila sortit d'une zone d'ombre, sans que l'on eut pu sentir sa présence. Elle portait de nouveau sa tenue de comédienne, et faisant un petit saut, se penchant en avant les mains dans le dos, elle offrit à André un sourire d'enfant.
- Souhaites-tu me suivre cette nuit et avec moi colorer la lune?
-Oui, cette nuit je veux l'oublier. Je te suis Lila...
Les mots d'André semblaient lui coûter plus que tout. Chaque syllabe lui arrachait le cœur. L'étrange jeune fille se redressa et son sourire devint énigmatique. Elle perdit ses airs d'enfant et prit ceux d'une femme déterminée. Elle ne tourna pas le dos à André, et recula sans le quitter des yeux pour de nouveau disparaître dans l'ombre.
André trouva le jeu original et s'apprêtait à la suivre lorsqu'il entendit quelqu'un l'appeler.
- André!! Non, attend-moi !!!
Le jeune homme se retourna, fort surpris. Il ne se serait pas attendu à la voir courir vers lui ce soir, même si ses pensées allaient vers elle. Il ne douta pas un instant qu‘elle n'ait vu Lila avec lui. Elle était essoufflée lorsqu'elle arriva à sa hauteur. Mais c'est avec un regard très doux, inhabituel, qu'elle lui prit la main. Elle ne l'avait jamais regardé comme cela auparavant. Si ce n'était ce matin, dans l'escalier. Il retrouva toutes les sensations de cet instant et en oublia la jeune fille dans l'ombre.
-Je t'en prie ...André, passe la nuit avec moi.
Attendri par l'innocence de son amie qui cherchait juste un compagnon, pour ses rondes dans les jardins, André abandonna là la promesse de plaisirs d'une jeune inconnue pour reprendre sa place de serviteur et ami. Apercevant l'anneau au doigt d'Oscar, lorsque celle-ci le lâcha, et loin de se fâcher cette fois, il décida de ne plus oublier où allait son cœur. Peu lui importait la façon dont elle l'avait obtenu, l'important était qu'elle le portait.
Après quelques pas en silence, Oscar s'arrêta fixant le sol, l'air contrarié.
-Quelque chose ne va pas?
-Rentrons... Oscar avait soudain l'air d'un ange sous la pâle lumière de la lune. Se rapprochant d'elle, il fut touché par la jolie teinte rosée de ses joues. Il aurait voulu lui répondre « oui ».
-Mais tu es de garde.
-Je sais...Mais je veux rentrer...Non, en vérité je...J'ai froid...
André resta un moment interdit, mais s'empressa vite d'entourer la jeune femme de chaleur. Sa chaleur, celle de ses sentiments. Il posa une main sur les boucles blondes, amenant ainsi délicatement la tête de la jeune femme au creux de son épaule, et la serra doucement de son autre bras.
Oscar se blottit alors contre lui, passant ses bras autour de sa taille. Après avoir inspiré profondément son parfum, elle leva les yeux vers lui pour plonger dans son regard si doux.
-André...je ...cette bague tu sais...
Ne parvenant pas à trouver ses mots et alors que sa voix la trahissait, ses lèvres trouvèrent une tendre façon de se faire comprendre en se posant sur celles du jeune homme. André, sous la surprise, n'avait pas répondu au baiser d'Oscar. Il ne le réalisa que lorsqu'elle s'écarta de lui, inquiète, déçue, blessée...
Remarquant l'éclat plus brillant de ses yeux sous les larmes montantes, il ne sut répondre qu'en l'attirant vers lui, pour l'embrasser plus passionnément.
Dialogue silencieux, mais profondeur de l'aveu qui soufflait la poussière que le temps avait déposé sur le cœur de la jeune femme. Chaque baiser avait un sens, signifiant « je t'aime André », « je t'aime Oscar »...La lune pouvait bien se colorer, la jeune femme portait un anneau magique qui lui avait montré le chemin de son cœur. Elle portait l'alliance des épouses Grandier.
Le lendemain, lorsque Oscar voulut payer la dette qui n'avait pas de prix à ses yeux, André et elle ne trouvèrent que de vielles ruines datant de plusieurs années, là où la veille, elle s'était abritée dans une boutique de meubles et de bibelots, discutant plusieurs heures avec une femme douce et agréable...Cette femme lui avait pourtant dit son nom...Marie-Hélène.
Tout Versailles fut en émois aux premières lueurs du jour. Ce matin là, on retrouva le corps d'Axel de Fersen dans les jardins, caché dans un bosquet, complètement exsangue.
Les nuits suivantes, la lune apparut rousse dans le ciel d'Octobre.
Fin.
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